alpilles13 ALPILLES13

30/08/2007

La rage d'écrire...

Henri Pot-de-Terre, artisan potier  Depuis l’âge de dix ans, Henri séjournait durant les congés scolaires chez son Pépé Anselme, un vieil homme barbu et hirsute, qui vivait aux pieds des Alpilles dans une cabane de pierres sèches. Par le toit, à demi-couvert de vieilles tuiles tarabiscotées, le soleil s’engouffrait dans la masure quand ce n’était la pluie qui inondait le sol de terre battue.  

A quelque distance de là, trois chèvres du Rove, un âne et quelques poules déambulaient  dans une sorte de caverne adossée au massif des Baux de Provence formé de pierres calcaires. Une grotte qui n’avait pas d’âge, peut-être des siècles ou des millénaires datant de l’époque des Troglodytes. Au hameau des Calans et dans les environs, on surnommait ce vieil original : « Pot-de Terre ». Il avait débarqué un jour d’on ne sait où.  Peut-être de la ville, peut-être de la Légion ou d’un quelconque bagne de France ou des colonies. Toutes sortes de ragots et de mystères courraient sur son compte. Si bien que cet homme-là se gaussait à ravir de la mauvaise réputation qu’on collait à sa peau tannée.  

Il descendait au village une fois la semaine, le jour du marché, son âne attelé à une charrette à deux grosses roues chargée de barriques et de pots de terre cuite, d’où son surnom de Pot-de-Terre. La recette faite, il faisait provision de victuailles pour la semaine, s’enfilait deux-trois petits jaunes au bar du Commerce et, sans mot-dire, le sauvage s’en retournait dans son antre. La caverne d’Anselme recelait un trésor dont il était le seul à connaître l’existence. Tout au fond de ce labyrinthe humide, il avait découvert une mine d’or, ou plutôt un gisement d’argile rouge avec laquelle il confectionnait sa poterie rustique sur un vieux tour qu’il actionnait avec des pédales de bois. Peu curieux, les villageois ne s’étaient jamais posé la question sur l’origine de la terre qui servait à confectionner les objets du vieux bourru. Car le pays tout entier recélait de carrières où l’on extrayait industriellement, tantôt de la pierre tendre, tantôt de la bauxite, la matière première indispensable à la fabrication de l’aluminium et, pourquoi pas, l’argile du potier. Lorsque le mistral rendait l’âme, il chauffait son four à blanc et s’activait à faire cuire ses pots et ses barriques. Jusqu’à ses olives, qu’il pressait lui-même en décembre sur un antique moulin de pierres dures, l’âne attrapant le tournis à force de tourner comme une bourrique. 

Pour rien au monde, son petit-fils Henri n’aurait voulu manquer ces rendez-vous magiques avec le Pépé, à Pâques, en été et à la Noël. D’année en année, il n’avait de cesse d’implorer ses parents pour qu’ils consentent à ces séjours hors du temps. Lorsqu’Henri débarquait, Anselme devenait un autre homme, presque sociable. Il  rasait sa barbe de frais, faisait trempette dans le puits jusqu’aux aisselles, changeait sa mise et abandonnait toute activité pour se consacrer à son petit. Il parcourait les collines, la garrigue, lui faisait découvrir des sentiers secrets, les plantes des Alpilles qu’ils cueillaient pour en faire des tisanes, des baumes et des remèdes de vieilles femmes, bien que dans le cas particulier, la vieille sorcière était un homme ! 

Quand Henri eut quinze ans, vers la mi-août, à l’occasion de la fête votive, Anselme emmena l’adolescent boutonneux au Village. Il assista à l’abrivado, un jeu qui consiste à lâcher de jeunes taureaux dans la rue centrale, encadrés par des chevaux camarguais et de fiers gardians. Il but son premier pastis, découvrit les Arlésiennes costumées qui dansaient comme des fées sur la place de la Mairie. Depuis ce jour-là, on l’appela : «  Henri Pot-de-Terre » ! 

Etait-ce la fête, était-ce le pastis, était-ce les filles ? Toujours est-il que le lendemain, Henri ne tournait pas rond. Il avait comme des hallucinations. L’âne ressemblait à un percheron de mille kilos, les chèvres se montaient le coup comme des girafes et meuglaient comme des vaches, le ciel était vert-pomme et les collines d’un rouge pétant. Jusqu’aux poteries du grand-père Anselme qui s’étaient affublées de masques de carnaval et se tordaient les boyaux de rire. Un rire strident, moqueur à la vue de leurs atours couleur bleuet… 

Le père Pot-de-Terre compris de suite la raison du délire de son dadais de petit-fils. Curieux comme une fouine, Henri avait dégoté dans le vieux coffre de bois vermoulu, la potion magique du grand-père, une herbe folle qui rendait fada. Et le sale gamin s’était bourré une pipe avec ce qu’il croyait être du tabac ! « Bois cette tisane et va de coucher sur la paillasse le temps que ça passe », lui dit le Pépé d’un ton péremptoire, même s’il peinait à garder son sérieux. 

Remis d’aplomb, Henri gardait de cette mésaventure le souvenir des poteries couleur bleuet, ce bleu de Provence avec lequel on peignait les volets. Il se mit en tête de trouver de l’argile bleue. Et il creusa, il creusa sans relâche au fond de la grotte humide jusqu’au jour où, enfin, il découvrit le filon tant espéré. Il dénicha quasiment toutes les couleurs de l’arc en ciel.  

Anselme lui apprit à pétrir la terre, à mélanger l’argile multicolore, à modeler, à tourner, à tourner encore. L’imagination d’Henri était sans bornes. Il créa des pièces plus belles les unes que les autres et les signa : Henri Pot-de-Terre, artisan potier !

18:06 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.