alpilles13 ALPILLES13

20/04/2008

En hommage à Aimé Césaire

200643614.jpgFort-de-France, novembre 2001photo © 2001, Susan Wilcox -

 

En hommage au poète, à l'écrivain, à sa vie toute entière consacrée à l'affirmation et à la défense de la négritude, je vous transmets un extrait de ce que j'écrivais à propos de l'Afrique et le la colonisation dans mon livre: "Je crois en Dieu, moi non plus", L'Harmattan 2006

- Bien sûr, Alex, tout ne s’est pas fait en un jour. Pour ne citer que l’Afrique, la France avait installé des comptoirs marchands, au 17ème et 18ème siècle, sur la route des Indes, celle des épices, au Sénégal, à Madagascar, à la Réunion, à Maurice. Dans ces régions, la France avait déjà posé ses grands pieds. Mais les autochtones ne nous avaient pas attendus pour faire fonctionner leur économie locale. Les souks, ça existait bien avant nous. Bien sûr que des milliers de Français, d’Italiens, d’Espagnols, de Maltais de toute condition et de toute profession se sont rués vers ces nouveaux Eldorados. En Afrique du Nord, on les appelait “les pieds noirs”.

La première des colonisations indignes de ce nom, c’est la prise d’Alger en 1830 par la Grande muette, celle qui fait parler la poudre, suivie d’une guerre contre Abd-el-Kader durant quinze ans pour asservir l’Algérie tout entière jusqu’à Tamanrasset.

Bernard nous colporta une information que nous ignorions mais qui nous concernait directement : “La Société des Missionnaires d’Afrique, les Pères Blancs, à été fondée à Alger en 1868.” Et il ajouta :

- C’est en partie grâce aux nombreuses congrégations de missionnaires, présente dans les colonies, que la vie des peuples colonisés a été adoucie. Nous sommes là pour reprendre la relève dans quelques années !

- Tu as raison, lui répondis-je, il fallait bien donner le change aux colons, ces grands propriétaires terriens qui se sont installés pour le franc symbolique sur des superficies immenses où ils ont fait fructifier leurs comptes en banque, les agrumes, la vigne et les céréales qu’ils envoyaient au continent par bateau entier. La main-d’œuvre locale était corvéable à merci et payée au lance-pierre.

Et Maurice, de continuer :

- D’autres territoires, qui n’étaient pas encore des pays, sont tombés comme des mouches, sans qu’on ait tiré un coup de fusil. Il y eut des annexions comme la Nouvelle-Calédonie, des protectorats pour la Tunisie et le Maroc. Regardez la carte d’Afrique, dans sa partie supérieure, d’ouest en est: ces lignes toutes droites, les frontières, ont été tracées avec une règle d’écolier, sans tenir compte des tribus et des ethnies. A part la Chine et le Japon, il n’y a quasiment aucun pays du tiers ou du quart monde, auquel s’ajoute l’Amérique du Nord et du Sud, qui n’ait été envahi par les Européens.

Guy, le petit Suisse qui ne connaissait pas grand-chose de l’histoire de France et encore moins des colonies puisque son pays était resté cloîtré dans ses montagnes, voulait en savoir plus sur la jungle impénétrable et les aventuriers de tout poil qui écumaient ces territoires vierges.

- Alain, depuis ton embarquement virtuel à Marseille, tu as déjà dû rejoindre les côtes d’Afrique noire ! Ne remontes-tu pas maintenant le fleuve Congo à bord d’une pirogue ?

-Ne plaisantez pas, les gars. Je peux vous dire que pour les baroudeurs, les chercheurs de tout et de presque rien, les orpailleurs de la course aux pépites, c’était l’Aventure avec un grand A, mille occasions d’avoir la boule à zéro dans la forêt extra vierge bourrée de serpents à sornettes et le bol de se trouver pif contre pif avec le roi de la jungle le bigleux. Mais le top des tops, le must des musts, le rubis sur la galette de manioc, moyennant une topette de whisky de contrebande au pisteur, c’était l’invitation au célèbre tournoi de pétanque africaine -ça se joue avec des noix de coco- organisé en pleine brousse par laDépêche de Yaoundé avec la célèbre star américaine Johnny Weissmuller, plus connu sous le nom de Tarzan. En option, moyennant supplément payé en monnaie de singe, quinine et potion magique, le Grand sorcier pouvait vous prescrire le grand frisson du palu, un sommeil nickel dans les bras de la mouche tsé-tsé et, en prime bonux, une kyrielle de maladies honteusement colportées par les gamines pubères de la tribu des Matuvu.

Bernard le matheux avait rougi comme une fille qui a maculé son plastron. N’appréciant guère les divagations d’Alain, il lança:

- En tous cas, ne comptez pas sur moi pour justifier et défendre la mainmise de la France sur les trois-quarts du continent africain. Hélas, on ne peut refaire l’histoire, comme on ne peut difficilement imaginer que la colonisation française n’ait pas eu lieu... car nos voisins, les Belges, les Anglais et les autres se seraient empressés de prendre notre place. Ce qui est pris n’est plus à prendre.

A mon tour, je tentai de mettre Maurice au pied du mur car on percevait dans ses propos une tendance à défendre la colonisation.

- N’oublie pas que les colons ont interrompu l’évolution naturelle des peuples et des ethnies de tout un continent. Ils ont fait leurs choux gras de leurs ressources naturelles.

- Mais Alex, nous leur avons apporté les moyens financiers et techniques pour les découvrir et les exploiter, rétorqua Maurice.

- Nous leur avons refilé nos maladies occidentales.

- Ne sais-tu pas, Alex, que nos dispensaires ont soigné, même si c’est au compte-gouttes, leurs maux endémiques ? Nous leur avons apporté notre savoir, nos écoles, une langue de communication à la place du tam-tam et, en échange, ils nous ont offert leurs rythmes, leurs danses, la frénésie de la fête, leurs filles et leurs fils d’ébène et, un peu partout dans l’hexagone des petits enfants mélangés avec leur café et notre lait.

- Crois-tu qu’ils sont heureux en France, les immigrés africains, à mille lieues de leur tribu, à subir les frimas de l’hiver et les quolibets de ceux qui les traitent de sales négros ? On leur refile des boulots de merde, le balayage, les poubelles, les trois-huit en usine et j’en passe. Eux qui adoraient la lune, le soleil et la pluie, nous leur avons apporté notre bon Dieu et notre catéchisme pour en faire des croyants, des abbés, des évêques, des cardinaux et, pourquoi pas, demain, un pape à Rome. Là, je crois que vous n’allez pas me contredire, on est tous d’accord sur le principe puisqu’on va sans doute y aller un jour.

Bernard l’intello s’enhardit à ouvrir sa lippe de cul pincé :

- Nous avons enrôlé leurs fils pour la guerre, en première ligne de chair à canon, les initiant au maniement des armes, à la technologie de la guerre, de la carrière militaire et de la guérilla. Nous leur avons appris à tuer des hommes avec des armes sophistiquées alors qu’ils ne connaissaient que la chasse, les sagaies et les flèches.En revanche, le coup de boumerang, onest en train de le prendre en pleine poire avec les événements d’Algérie.

Et de surenchérir :

- Comme nous, les Blancs, sommes de vicieux récidivistes, on leur vend des armes à tire-larigot pour qu’ils s’entretuent entre ethnies et, le génocide passé, on envoie nos mercenaires en guise de bonne conscience, pour mettre de l’ordre et de la chaux vive dans les charniers. On n’a rien trouvé de plus efficace, à part la lèpre et la tuberculose, pour limiter de manière drastique la démographie galopante qui sévit en Afrique.

18:48 Publié dans Culture | Tags : césaire, livre, extrait, culture | Lien permanent | Commentaires (0)

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