alpilles13 ALPILLES13

16/12/2008

Chapitre 3 - Paradis-ciel.info

 

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

 

Voir le résumé sur le site:

http://www.paradis-ciel.info

 

 

Chapitre3

 

Dès son arrivée, Victor n'avait pas été insensible au charme d'Eva, l'hôtesse d'accueil chiffonnée par Coco Chanel. Il trou­vait toutes sortes de motifs pour la rejoindre à la réception, prétextant no­tamment sa curio­sité à l'égard des nouveaux arrivants. Alors qu’en ré­alité, seule la rencontre de son béguin l’intéressait.

On accueillait tambour battant les nouveaux pensionnaires, un peu à la manière du Club Méditerranée. Des nuées d'anges entonnaient des cantiques célestes à la gloire du Seigneur. Les soli étaient interpré­tés tantôt par Maria Callas, tantôt par Ella Fitzgerald, et bien d'autres encore, car le ciel était peuplé de toutes les divas de la Terre. Les Ave ma­ria ou les Gloria in excelsis Deo résonnaient sous la voûte du Ciel comme à la basilique Saint-Pierre de Rome. Les rappeurs avaient troqué leurs textes salaces contre des sourates et des psaumes puisés dans le Coran ou la Bible. Les Juifs, ces éter­nels errants, entonnaient des mélopées à faire vibrer les cœurs les plus insensibles.

Victor n'avait d'yeux que pour sa favorite, Eva. Son état d'âme lui rappelait ses premiers émois d'adolescent lorsque, pour la première fois, il avait éprouvé une attirance faite de sentiments confus pour une jeune ber­gère. Comme cette jeune fille, Eva lui inspirait le désir de l'étreindre, de la caresser, de la bécoter, mais il constata qu'elle était farou­che. Elle repoussait ses avances, tout en n'étant pas insensible à son charme naturel, devinait-il. Elle lui ex­pliqua, avec une tendresse angélique qui tra­hissait à son tour ses senti­ments, que l'amour paradisiaque n'avait rien de commun avec l'amour terrestre.

- Faute de corps, dit-elle, l'amour ne peut n'être que platonique, à l'image des vérités non matérielles de ce philosophe grec, théoricien de l’Idéalisme. Tu n'as plus de mains pour me toucher, plus de lèvres pour m'embrasser, plus de bras pour m'emporter dans ta couche, plus de sexe pour rejoindre le mien dans l’alcôve céleste. Seule ton âme a mé­morisé tes actes et tes impulsions de mâle, un peu comme le disque dur d'un compu­ter.

Dur, dur ! pensa Victor. Les propos d’Eva le ramenèrent à la ré­alité, pareils à une décharge électrique. Il ne s'était pas encore totale­ment habitué au fait qu'il n'était plus un être vivant. Elle lui rappela encore la Genèse, l'histoire d'Adam et Eve, du Jardin d’Eden d’où ils avaient été chassés pour avoir cédé à la tentation, à l'acte de chair. Eva ne lui tendrait donc jamais la pomme fatale qu'il aurait souhaité cro­quer à belles dents.

- Mon cher ange, Dieu a donc créé le Paradis terrestre, créé les hu­mains, un homme et une femme, puis le serpent qui tenta Eve... Il a suscité le péché originel afin que ce beau rêve s'écroule, que les hom­mes deviennent mortels, souffrent une bonne partie de leur vie, pour se retrouver finalement au Paradis. Pourquoi n'a-t-Il pas sup­primé tout simplement l’étape intermédiaire ?

Sans se départir de sa grâce angélique, elle lui répondit :

- Le Créateur a voulu que l'homme prenne corps, vive au plein sens du terme, découvre la Terre. Aussi l’a-t-Il mis à l'épreuve, en lui donnant la possibilité de choisir entre le Bien et le Mal, au lieu de lui imposer unique­ment le Ciel, comme c'est le cas pour nous aujour­d'hui.

- Il y a tout de même, Eva, quelque chose qui m’intrigue depuis long­temps. Le péché originel n'est rien d'autre que l'acte physique de l'amour, la fusion de deux corps, source d’un plaisir intense ; il perpé­tue la vie et c’est lui qui a détruit le bonheur édénique. L'Eglise catho­lique, Pape en tête, continue de le proscrire s'il est accompli dans un autre but que de procréer. Encore heureux que le fruit défendu, la pomme, ne soit pas banni des étala­ges et que le serpent, comme d’autres espèces, n’ait pas disparu de la surface de la terre.

Eva ne répondit pas, son visage se figea ; elle semblait désapprou­ver les propos de son protégé. Quelques jours plus tard, elle le défrisa en lui faisant une confidence sur son existence passée :

- Je sais que tu te fais tout un cinéma à mon égard. Mais arrête de fan­tasmer, Victor. Je n’ai pas été la première femme du monde, l’Eve du Jardin d’Eden, la croqueuse du fruit défendu. Encore moins, un mannequin, ou une miss de pacotille, ces croqueuses de diamants qui exposent leur nudité sur les magazines people. Mon adolescence s’est déroulée à l’intérieur d’un pensionnat de religieuses. Et lorsque je me suis trouvée catapultée dans la vie civile, j’étais complètement désemparée. J’ignorais tout des choses de la vie, j’étais une proie pour cette société vibrionnante et dénuée de principes. J’ai connu et aimé un homme qui a profité de ma naïveté et de mon innocence. Après avoir eu de moi ce qu’il voulait, il m’a jetée comme une gourgandine. Mon cha­grin était tel que je suis tombée malade, je n’avais plus goût à rien, je dépé­rissais. Je priais, je priais sans cesse la Vierge pour qu’Elle me vienne en aide. Au bout de quelques semaines, mes yeux se sont ouverts. Je suis retournée au pensionnat, voir la Mère supérieure. Elle m’a écoutée longuement, comme la maman que je n’avais plus. Elle m’a proposé de m’héberger, le temps que je soigne mon corps et mon esprit, que je reprenne goût à la vie. Et je ne suis jamais repartie de ce havre de paix, sauf pour venir ici. J’ai pris le voile, j’ai été novice, mais notre Seigneur m’a rappelée à Lui avant que je prononce mes vœux définitifs. Un mal sournois avait pris pos­session de mon corps, un mal contracté avec l’homme qui m’avait ba­fouée et salie.

Victor était abasourdi par les confidences d’Eva. Aucun mot ne sortit de sa bouche. Seul, son regard en disait long sur la tendresse qu’il éprouvait pour cette femme. Il reportait sur elle les sentiments qu’il ne pouvait plus exprimer à Clotilde.

Depuis qu'il demeurait au Ciel, Victor se désespérait de ne pas ren­contrer Dieu. Le journaliste dans l'âme... s'imaginait déjà lui posant mille questions sur les sujets qui lui posaient problème. Car bien qu'il eût réussi à entrer au Paradis sans tambour ni trompette, il était en dé­saccord avec certains dogmes et pratiques des religions, de la sienne en particulier. Il in­tercéda auprès de son ange gardien favori afin d'obtenir un rendez-vous avec le Seigneur tout-puissant. Mais il dut vite déchanter lorsqu’Eva lui répondit, d'un air médusé :

- Mon cher Victor, tu es vraiment naïf ! Dieu le Père n'accorde aucune interview à qui que ce soit, parce qu'Il demeure invisible. Le Créateur n'a jamais eu de corps, ni de visage, pour la simple raison qu'Il ne s’est pas fait homme, contrairement à Son fils Jésus qui, lui, a vécu en Palestine, comme chacun le sait. Les dessins Le représentant avec des enluminures sur les livres religieux ou les peintures célébrant Sa toute puissance ne sont qu’œuvres dues à l’imagination des ar­tistes.

Victor se rendit compte qu’il lui faudrait toute l'éternité pour dé­couvrir la complexité des rouages du Paradis...

 

(à suivre...)

19:19 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.