alpilles13 ALPILLES13

21/12/2008

Chapitre 4 - paradis-ciel.info

 

Publication par Internet du livre

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

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Chapitre 4

Dans l'immédiat, on lui permit de rejoindre le village de Maussane en Provence où il était né, pour assister incognito à la messe de trentième demandée par sa famille à l’occasion de la dispersion de ses cendres. Il revit avec émotion les Alpilles baignées de soleil, son mas du « Temps perdu » entouré d'oliviers centenaires fouettés par le mistral. Autre­fois, lorsqu'il s'en retournait de ses voyages au long cours, il n'avait de cesse de se ressourcer dans cet endroit bucolique, oubliant les fracas de la planète. Il le retrouvait maintenant tel qu’avant sa mort : tout n'était que calme et sé­rénité, comme au Paradis. Il constata que son vieil ami Jacquot, le gardien, avait commencé la taille des oliviers, signe que son stimulateur cardiaque contribuait à le maintenir en vie.

Sur la place du village, il croisa des jeunes et des plus vieux qui se ren­daient à l'église ou aux terrasses des cafés. Les incrédules allaient peut-être boire un pastis à sa santé, ignorant que leur pote, tout près d’eux, les obser­vait à la dérobée. Ses copains de belote et de pétanque étaient tous là. Il y avait Paul, le Belge, qui racontait des histoires à dormir debout et qui riait avant même de les avoir commencées. Roland, le baron de la belote, un joueur professionnel qui ne supportait pas d’être battu. Richard, l’Alsacien, accro au tiercé et à la Kronenbourg 1664. Henri, l’artificier, qui risquait sa vie à chaque charge de dynamite. Azziz, le maître d’hôtel marocain, sur­nommé Charlot parce qu’il res­semblait à Chaplin à s’y méprendre. Et pas mal de poivrots, le nez rougi d’avoir ingurgité moult « petits jaunes » !

Les souvenirs se précipitaient dans sa tête au rythme du ca­rillon qui annonçait la cérémonie. Un soupçon de fierté lui vint à l'âme, lorsque le vieux clocher de son enfance se mit en branle rien que pour lui. La famille présente avait l'air moins triste qu'au Père-La­chaise. Pas l'ombre d'un mou­choir à l'horizon, aucun reniflement ne troublait les paroles du vieux curé bedonnant. Tant mieux, pensa-t-il, ils avaient ravalé leur gros chagrin et commençaient à faire leur deuil. Il fallait bien que la vie continue.

L’attention de Victor fut attirée par la présence d’une femme qui se te­nait à l’écart, au fond de l’église, près du confessionnal. Agenouillée sur la traverse de bois polie par les ans, elle cachait sa face entre ses mains, comme une ma­done ou une sainte en adoration. Lorsqu’elle releva la tête, il découvrit son visage d’une blancheur de cire. Ses traits exprimaient à la fois le chagrin et la douceur d’âme d’une Sainte Femme. Ses traits lui rappe­laient un visage connu jadis, alors qu’elle était plus jeune, très jeune même. Victor mit de l’ordre dans ses souvenirs de jeunesse. Il se rapprocha pour la voir de plus près, pour se pencher vers elle, pour l’entendre sangloter, pour percevoir sa respiration, pour la sentir comme une fleur des prés. « Oui, se dit-il. C’est bien elle. C’est Mireille. C’est Mireille, la bergère. »

En une frac­tion de seconde, il la revit telle que jadis, à l’époque de leurs quinze ans. Mireille, son premier amour, dans les collines des Alpilles. Mireille, qu’il rejoignait en cachette dans la garrigue lorsqu’elle faisait paître ses chèvres et ses brebis. Grimpant quatre à quatre parmi les ro­chers moussus, il la retrou­vait sur un replat, au bord d’un ruisseau qui serpentait entre les pierres. Il sifflait comme une marmotte, elle se re­tournait, le cherchait derrière les ge­nêts, puis courait vers lui en riant comme une enfant qu’elle n’était plus tout à fait. Ils se couchaient côte à côte sur l’herbe, regardaient le ciel, le soleil droit dans les yeux. Le corsage de Mireille s’entrouvrait au rythme de sa res­piration, laissant poindre deux mamelons ronds et fermes comme des me­lons. Sous le regard curieux des biquettes, les deux amoureux découvraient la sensa­tion des premiers baisers et des premières caresses. Les jours de pluie ou de mistral, ils s’abritaient, transis, à l’intérieur d’une grotte, s’entrelaçaient comme des amants pour avoir chaud.

Cela dura toute une saison. Cela dura jusqu’à la séparation qui les fit pleurer tous deux à chaudes larmes. Cela dura jusqu’au départ de Victor et de ses parents pour la capitale. Pour lui, cette absence dura jusqu’à ce jour de requiem. Dans le cœur de Mireille, l’absent était toujours là.

Victor avait d’abord hésité à revenir ici, dans son village natal. Il trou­vait la démarche presque malsaine d’assister à cette cérémonie. Ré­flexion faite, il estimait « humain », naturel, d’avoir eu envie de revoir ses amis, ses proches, Clotilde ; il était heureux de sa surprise à redécouvrir Mireille après de si longues années. Il déplorait que sa pré­sence ne fût connue que de lui seul, en sens unique. Il se faisait d'ailleurs du souci à l’égard de sa famille. Comment allaient-ils régler la succes­sion entre une ex-femme et des enfants d'un côté, une compagne de longue date de l'autre ? Le métier de journaliste ne permettant pas d'amasser fortune, ils n'allaient tout de même pas se battre pour un vieux mas et quelques arpents d’oliviers. La sagesse voulait qu'ils res­pectent les souhaits émis de son vivant, avant qu'il n’ait eu le temps de les inscrire sur papier timbré.

Après la cérémonie, les intimes rejoignirent le mas et répandirent les cendres du défunt au pied des oliviers. La famille avait un main­tien digne et  s’abstint de parler de partage. Victor crut comprendre que le mas du « Temps perdu » demeurerait à la disposi­tion de tous ceux qui l’avaient fréquenté de son vivant. Au notaire de trouver la formule adéquate. Sa mère séjournerait quelques jours auprès des cendres de son fils jusqu’à ce que le mistral les disperse dans les collines.

Ses enfants volaient de leurs propres ailes. Son fils Pa­trick, doué pour les sciences et les nouvelles technologies, occupait un poste de ca­dre à la direction d’une multinationale de l’informatique. Sa Porsche Carrera comblant tous ses désirs actuels, il ne manquait, à ce célibataire endurci, qu’une femme et des enfants.

Licence de lettres et d’anglais en poche, Laure, sa cadette, n’avait pas opté pour le métier de son père. Lorsqu’elle séjournait aux Etats-Unis pour ses études, elle s’exerçait, parfois, à lui envoyer des e-mails, des reporta­ges sur Manhattan, Times Square, Brooklyn, les théâtres de Broadway. Son ta­lent de photographe lui aurait pourtant permis de joindre l’image à l’écrit. Pédagogue dans l’âme, elle préféra se caser dans l’enseignement.

Ayant vécu en l’absence de ce père voyageur, que l’on n’embrassait qu’entre deux avions, ils avaient tous deux opté pour une profession de tout repos. Les agités, comme les ivrognes… en principe, il n’y en avait qu’un par famille !

Victor n’avait pas à se soucier des conséquences qu’aurait pour ses en­fants son absence définitive. Sans doute était-ce son retour dans son village, à côté des siens qu’il avait chéris de loin en loin, qui le rendait mélancolique.

Avant de quitter sa terre originelle et de s’en retourner, dare-dare, au Paradis, Victor souhaitait s’enquérir du devenir de Clotilde, sa compagne et désormais sa veuve illégitime. Ce mufle invétéré aurait, d’ailleurs, dû com­mencer par elle, chercher à la rencontrer en tête-à-tête. Il aurait dû désirer l’entretenir de tout ce qui les unissait, les faisait vibrer l’un et l’autre. La rencontre de l’impossible entre un mort et une vivante !

À l’église, elle semblait inconsciente de la liturgie et des personnes qui l’entouraient. Un septième sens lui indiquait la présence de son homme à ses côtés. À un moment donné, il pensa qu’elle allait se jeter dans ses bras, lui crier son chagrin. Ne rencontrant que le vide, elle ris­quait de trébucher entre les bancs de la nef. On aurait attribué cet in­cident à un malaise émotif, à une baisse de tension ou aux premiers symptômes de la grossesse. « Mon Dieu, se dit-il, pourvu qu’elle ne soit pas enceinte, qu’elle n’enfante pas un orphelin de père ! » La détresse la rendait plus belle encore qu’elle n’avait jamais été. Son tailleur noir d’ébène donnait à son visage une teinte ivoire, soulignée par ses lèvres rosées. Un voile de dentelle recouvrait ses cheveux auburn. Une prémonition macabre lui vint à l’esprit. Au paroxysme de leur amour, ils ne pouvaient imaginer vi­vre l’un sans l’autre. N’avaient-ils pas souhaité mourir ensemble ? Clotilde paraissait si désemparée qu’il craignit qu’elle ne commît l’irréparable. Elle était jeune, beaucoup plus jeune que lui, elle devait vivre encore toutes les an­nées que Victor avait déjà vécues, pour le retrouver, le moment venu. Il fallait, à tout prix, la préserver d’accomplir une folie.

Depuis son arrivée récente au Paradis, sa conception des relations hu­maines s’était fondamentalement modifiée. De son vivant, il n’aurait pu supporter que son union avec Clotilde se désagrégeât et aboutît à une sépa­ration. Il était malheureux chaque fois que l’un de ses amis lui annonçait la rupture de son couple. Il ne s’expliquait pas la mort de l’amour, pas plus que sa naissance d’ailleurs. Par quelle alchimie avait-il été envoûté par Clotilde plutôt que par une autre ? Et vice-versa. Que sa compagne puisse se lasser de lui, être attirée par un autre et lui ap­partenir un jour, dépassait son enten­dement, exacerbait sa jalousie qui était proportionnelle à l’intensité de son amour. Lors de ses voyages, de ses absences durant plusieurs semaines, il doutait parfois de la fidélité de Clotilde. Ne serait-ce qu’une aventure sans lendemain, comme lui-même en avait parfois à l’autre bout du monde ? Quand ces pensées malsaines lui traversaient l’esprit, il s’empressait de l’appeler avec son téléphone satellite. À l’écoute de sa voix claire et enjouée, il se ravi­sait aussitôt et se prenait vraiment pour un imbécile de s’être fait du ci­néma.

Il se rappelait également que la libido de la femme n’est nullement si­milaire à celle du mâle. En général, il faut qu’elle soit amoureuse pour envisager une relation charnelle. Les marins, les routiers et les journa­listes ne sont pas tous sociétaires de la corporation des cocus !

Désormais, Clotilde, cette femme aimante et tolérante, n’aurait plus à attendre patiemment le retour de son compagnon. C’en était fini des re­trouvailles in­tenses et passionnées où le temps s’arrêtait. Finies ces nuits d’amour, chaque fois vécues comme si c’était la première fois. Ou la dernière, lorsqu’il repar­tait vers de nouvelles missions. Les rues, les boutiques, les bistrots, les ciné­mas n’accueilleraient plus ces tourte­reaux un rien foufous. Clotilde demeure­rait seule, sans l’espoir d’un quelconque retour de son ami. La cicatrice de sa mort mettrait des jours et des mois à se fermer pour faire place, peu à peu, au seul souve­nir. Victor ne pouvait se faire à l’idée qu’elle demeure sa veuve toutes les années qu’elle avait encore à vivre. Il souhaitait qu’elle refît sa vie. Pourquoi pas avec son jeune frère, libre de toute attache, qui tardait à pren­dre femme ? Elle évoluerait dans le même cadre familial, n’aurait pas à tout reconstruire au sein d’un milieu inconnu. Pierre avait, d’ailleurs, pris soin d’elle, depuis la disparition de son frère. « Si j’envisage un tel scénario, se dit-il, c’est que le Paradis vous change un homme à la vitesse de la lumière, en le dotant d’une tolérance extrême »

Au cours de cette journée particulière, Victor avait suivi Clotilde à tra­vers le verger d’oliviers. Elle s’était assise à l’ombre du chêne vert et par des­sus son épaule, il lut la lettre qu’elle lui destinait :

 

Victor, mon amour,

Depuis que le directeur du Journal est venu m’annoncer l’horrible nou­velle, j’ai essayé chaque jour de t’écrire, mais je n’y parvenais pas. Mes idées, mes mots, se brouillaient dans ma tête, chaque fois que je tou­chais le clavier. Je me suis dit aussi que cela ne servirait à rien, puisque tu ne recevrais pas mon courrier. Alors, je t’ai beaucoup parlé, et je te parle encore à chaque instant, en confectionnant mes bouquets. Toutes les fleurs ont l’odeur de ta peau, elles exha­lent ton parfum. Je pleure toutes mes lar­mes lorsque je tresse les couronnes mor­tuaires à l’arrière-boutique.

Aujourd’hui, à l’église, je t’ai senti si près de moi que je suis sûre que tu m’entends, que tu vas lire mes pensées. J’ai marché le long des oli­viers jusqu’au chêne vert centenaire, sur la colline, au fond du verger. C’est de là que je t’écris, sur la table de pierre, où nous jouions aux échecs. Tu me manques. Comme si l’on m’avait amputée d’une partie de moi-même. Je n’arrive pas à imaginer le Paradis, ni ce que tu fais là-haut. Je ne peux te voir qu’ici-bas, vivant, près de moi, ou sur la terre à l’autre bout du monde.

J’ai reçu la visite d’un fonctionnaire du quai d’Orsay chargé de s’informer de mon devenir sans toi. Il m’a assuré que son ministère et la DST faisaient dili­gence pour retrouver les coupables. Pour moi, cela n’a aucune importance. C’est toi que je voudrais retrouver.

Depuis un mois, je n’arrive pas à vivre sans toi… J’ai parcouru le­s rues de Paris, partout où nous allions. Ta maman, tes enfants, sont très gentils avec moi. Ils m’ont accueillie pour un week-end en Normandie. Il ne se passe pas un jour sans que Pierre me téléphone pour prendre de mes nouvelles.

Je me reproche de n’avoir pas été plus souvent auprès de toi. Parfois, je te le reproche aussi. C’est sans doute à cause de ces longues séparations que notre amour était si fort. Tous les jours, j’ai envie de te rejoindre, là-haut. J’attends que tu me le demandes.

                             Je t’embrasse, mon amour

                                                           Clotilde                                                                                                               

En s’élevant vers le Ciel, il jeta un dernier coup d’œil à la Terre. Cet astre bleuté lui rappelait les images que les cosmonautes envoyaient sur les écrans de télévision, lors de leurs périples entre ciel et terre. Il reconnaissait les continents qui se détachaient des océans. Voyant cette planète d’en haut, qui aurait pu imaginer qu’une multitude de vivants y grouillaient, jour et nuit, comme des fourmis besogneuses ? Au pas­sage, il croisa des satellites ter­restres, frôla la lune et des milliers d’étoiles apparemment inhabitées.

 

(à suivre...)

 

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