alpilles13 ALPILLES13

26/12/2008

Chapitre 5.a www.paradis-ciel.info

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 5.a

 

Victor fut affecté au Service de la Com­munication, comme le lui avait annoncé Eva lors de son arrivée. Il commença par un stage com­portant la vi­site guidée de l’immensité céleste. C’est un ange à la mine sévère qui se char­gea de conduire et informer le groupe de nouveaux arrivants.

Il fut surpris de découvrir que chaque religion avait son sec­teur de résidence. Les juifs sé­journaient à droite, les chrétiens au centre et les musulmans à gau­che. « Bon sang de bon sang, s’écria-t-il, la co­habitation interreligieuse n’a donc pas cours au Paradis ! » Il n’osa ajouter que cette pratique lui rappelait la ségré­gation et l’apartheid vé­cus sur terre. Le guide, un ange haut placé, peut-être un évêque ou un ayatollah, eut tôt fait de remet­tre le contestataire à sa place. Au fond de lui-même, Victor ne put s’empêcher de songer au vieil adage : « Cha­cun pour soi et Dieu pour tous. »

Son étonnement allait grandissant au fur et à mesure de cette vi­site commentée. En parcourant l’emplacement dévolu aux chrétiens, il remarqua les quartiers des Français, des Latins, des Nordiques, des Américains – en grand nombre – subdivisés à leur tour par langues et par pays. Les pension­naires avaient-ils choisi de se retrouver entre eux, comme ils avaient vécu sur terre, ou cette organisation était-elle ordonnée d’en Haut ? Pour des raisons de com­modité, c’était compréhensible, à l’image du monde, où chacun vivait dans son pré carré. Il s’abstint d’aborder l’ange bourru sur cette ques­tion qui le titillait. Ce n’était pas le moment de s’attirer les foudres cé­lestes, avant que son stage ne soit accom­pli, et de se retrouver en qua­rantaine au Purgatoire

Victor examinait aussi ses compagnons. Une sorte de voile incolore, une chasuble, couvrait la nudité de ces milliards d’âmes. Cet accoutrement ne facilitait pas la différencia­tion des sexes, ce qui n’avait, d’ailleurs, plus guère d’importance ! Changement radi­cal avec l’interprétation que l’on s’était faite du Paradis terrestre où l’on re­présentait Adam et Eve parés de leur innocente nu­dité.

Il émanait de cette foule une sorte de lassitude, d’oisiveté permanente. Leur regard de spectres ne rencontrait aucun relief, aucun paysage, il se per­dait dans l’azur infini du ciel. Sans emploi du temps, le séjour céleste pares­sait monotone. Pas la moindre corvée n’était dé­volue aux sans grades. Le chômage de longue durée ! Pas de bouffe, pas de clopes, pas de jeux de cartes pour les âmes chrétiennes qui, n’ayant besoin de rien, se nourrissaient des Béatitudes que Jésus-Christ avait exaltées lors du Sermon sur la Montagne. Identique était le régime suivi par leurs frères israélites et musulmans.

Tout au long de ce parcours initiatique, Victor rencontrait des vi­sages connus, des politiciens, des militaires, des écrivains, des acteurs, des vedettes du show-biz qui se regroupaient par affinités. Il se pro­mettait, dès qu’il en aurait le loisir, d’aller prendre langue avec ceux qui l’avaient intéressé lorsqu’il vivait. Il constata que nombre de personnages célèbres man­quaient à l’appel…

Le guide leur expliqua que les âmes avaient conservé leur caractère et leur tempérament terrestres. Les échanges d’idées fusaient de toute part et donnaient parfois lieu à des controverses épiques, notamment quand on abordait des problèmes d’ordre politique ou social. Les prises de bec finis­saient en eau de boudin car, en l’absence de toute matéria­lité physique, au­cune bagarre, aucun conflit ne pouvaient éclater.

L’ange bourru ne dit mot d’un mouvement de résistance qui criti­quait, en catimini, l’ordre divin et ses principes. Cette contestation re­montait à la nuit des temps, après l’événement du péché originel qui chassa Adam et Eve du Jardin d’Eden. Cette fronde était née parmi les premiers élus du Paradis. Elle se perpétuait, de siècle en siècle, parmi de nouveaux arrivants, notam­ment au sein d’un milieu d’intellectuels, de scientifiques et de théologiens qui, paradoxalement, conservaient leur foi intacte. Ils étaient en désaccord avec le Créateur qui avait permis à l’homme de choisir entre le Bien et le Mal, créant implicitement la tentation et le péché par l’intermédiaire du ser­pent. Ce qui laissa la porte ouverte à toutes sortes de drames, de crimes et de conflits entre les humains, à commencer par le pre­mier meurtre de l’histoire, celui d’Abel par son frère Caïn. Par la suite, les hommes se complurent dans le Mal et continuaient de plus belle ! D’autres, en revanche, s’appliquaient inlassablement à faire le Bien. Preuve que de­puis Caïn et Abel, le Mal et le Bien étaient inscrits dans les gènes de leurs des­cendants.

La punition céleste avait été sans appel au sujet du Mal. La sentence finale serait plus terrible encore. On dirait vulgaire­ment au­jourd’hui que Dieu allait tripler la dose !

Le Livre de la Genèse se faisait l’écho de cette condamnation en ces ter­mes :

« Maudite est la Terre » dit le Seigneur.

À la femme Il dit : « J’aggraverai tes labeurs et ta grossesse, tu en­fante­ras avec douleur ; la passion t’attirera vers ton époux, et lui te dominera »

Et à l’homme Il dit : « Parce que tu as cédé à la voix de ton épouse, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais enjoint de ne pas manger, maudite est la Terre à cause de toi : c’est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buis­sons et de l’ivraie, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu feras du pain jusqu’à ce que tu retour­nes à la Terre d’où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! »

De la maladie, Il ne parla point…

Cette omission interpellait les contestataires bien davantage que le libre choix du Bien et du Mal et les corvées que les terriens devaient assumer, car la plupart d’entre eux n’étaient pas décédés de mort natu­relle, mais au prix de douleurs extrêmes. Et chaque jour, on en décou­vrait de nouvelles : les mala­dies génétiques, le cancer, le sida et il y en avait sans doute bien d’autres à venir… La souffrance corporelle n’était ni plus ni moins qu’une mise à l’épreuve de l’homme, voulue par Dieu, pour le faire accéder au Paradis. La crucifixion de son fils Jésus le démontrait de façon écla­tante.

La foi et les convictions religieuses avaient un tel pouvoir de sé­duction sur les hommes qu’ils étaient capables de tout accepter de la part du Créateur. Et de prier et de Le prier encore lorsqu’une catastrophe survenait, plutôt que de Lui adresser un quelconque reproche. Son aura était telle qu’elle les aveuglait. Les croyants L’idéalisaient à tel point qu’ils s’en remettaient à Lui pour tout et pour rien. À leurs yeux, Il était le Seigneur Tout-Puissant. Béatement, ils Le croyaient donc ca­pable, s’Il le voulait, d’arrêter les guerres, de guérir les maladies, d’éviter les cataclysmes et les accidents. Jusqu’à les faire gagner au loto ! De déconvenue en déconvenue, le bilan était monstrueusement déficitaire. Mais il y avait la carotte…, le ciel, le Ju­gement dernier et la Résurrection. Quand on avait la foi, on ne comptait pas les points négatifs.

Dieu avait sans doute trop promis, au-delà de Ses forces et de Son pou­voir réel, commettant également des erreurs de communication que les croyants n’avaient pas décelées. N’avait-Il pas déclaré avoir créé l’homme à son image ? Donc Il était à l’image de l’Homme, avec les défauts de ses qualités.

En découvrant ce mouvement de résistance sous-jacent, Victor se dit, en riant sous cape, qu’il manquait un leader, un meneur d’âmes, à l’image de Mao, de Che Guevara ou d’Arafat pour semer la zizanie et ré­volutionner ce Paradis qui lui semblait réactionnaire.

Tout au long de sa vie, Victor ne s’était quasiment pas posé de questions sur ses convictions religieuses. « Ai-je seulement eu le loisir d’y songer ? » se dit-il. « Il faut que je pose mes savates ici pour m’intéresser à ces dissidents qui m’incitent à un examen de conscience. Enfant, j’ai reçu une éducation religieuse classique, comme tous mes camarades. Maman veillait à ce que je n’oublie pas la prière du matin et celle du soir. Adolescent, il m’arrivait de sauter la messe du diman­che et de ne pas tout raconter – par omis­sion volontaire - à l’inquisiteur du confessionnal. Adulte, j’ai continué de croire comme le commun des mor­tels, de pratiquer de loin en loin, quand le temps me le permettait. J’ai été l’exemple du catholique or­dinaire qui n’aborde pas les problèmes d’ordre métaphysique. Désor­mais, j’ai la possibilité de bousculer les idées reçues… »

Parmi l’équipe des stagiaires, Victor fit la connaissance de Steve Macintosh, un Irlandais protestant. Contre toute attente, le catholique du sud et le protestant du nord se lièrent d’amitié et passaient le plus clair de leur temps ensemble, à refaire le Ciel. À eux deux, ils auraient eu tôt fait de régler, depuis belle lurette, le conflit larvé qui scindait l’Irlande en deux. Le bon cœur de ce géant moustachu avait éclaté stupidement quand il avait soufflé à perdre haleine dans sa cornemuse. Les rasades de pur malt avaient eu raison de sa vie. Son patronyme avait donné lieu aux plaisanteries de ses collègues tout au long de sa carrière de directeur du service in­formatique « IBM » au Centre Européen de Recherche Nucléaire, situé près de Genève, où il habitait avec sa femme Margaret. Cette grosse tête avait passé sa vie professionnelle à cerner, avec une batterie de computers, l’infiniment petit, l’origine de la matière, les particules dont l’homme est constitué… l’âme mise à part !

Sans doute était-ce le bio­logiste russe Aleksandr Ivanovitch Oparine qui avait mis la puce à l’oreille des chercheurs du CERN. Il avait élaboré, en 1924, une théorie de l’origine de la vie à partir des composés chimiques de l’atmosphère terrestre. Ce qui avait apporté de l’eau au moulin des bol­cheviks qui niaient l’origine divine de l’homme.

Les ingénieurs qui construisaient le plus puissant des accélérateurs de particules espéraient un signe « divin » lorsqu’il serait en activité. Ils cher­chaient à comprendre la nature profonde de l’Univers. Il y avait cependant un point commun frappant entre Dieu, les protons et les neutrons : les particules, comme Lui aussi, étaient invisibles. Les puissants ordinateurs de Steve ne captaient que quelques traces éparses sur les écrans… et ce croyant flegmatique, cet ar­chétype du protestant ordinaire, ne s’était pas posé de questions fondamen­tales. Il avait été au service des cher­cheurs, des physiciens lauréats du prix Nobel. Point.

Poursuivant la visite guidée en compagnie de Steve, Victor apprit que l’organisation monothéiste du Paradis consistait en un PDG, Dieu, qui répondait selon les religions aux noms de Jéhovah, de Seigneur ou d’Allah, et en un gouvernement formé de plusieurs ministères.

Le Président était entouré de conseillers dévoués à Sa cause, de per­sonnalités historiques tels les prophètes de l’Ancien Testament, les Evangélistes, les imams, les ayatollahs, les réformateurs et nombre de leurs successeurs. Il se contentait de prescrire les grandes orientations céles­tes et terrestres et déléguait le pouvoir exécutif à un gouvernement constitué en bonne et due forme. À sa tête, le Triumvirat, appelé communément la Trilogie, dont la fonction était de traiter les problèmes sous trois as­pects différents. Il se composait des trois dignitaires du Livre : Abraham, Jésus et Mahomet.

Ils avaient chacun pour tâche de gouverner leurs ouailles respecti­ves, avec l’aide de leurs ministres recrutés parmi les rabbins, les évê­ques, les aya­tollahs et les pasteurs. Les ministères étaient, eux aussi, fondés sur le principe de la trilogie, chacun ayant à sa tête un ministre par religion. On retrouvait la même caste dirigeante qui avait régné spirituellement sur la Terre depuis des siè­cles.

Le Triumvirat procédait régulièrement à des remaniements ministériels, à une valse des portefeuilles, selon les in­fluences et les pressions qui ne man­quaient pas de surgir sournoise­ment de gauche ou de droite. Une myriade d’anges, de religieux, de laïques méritants, complétait cet aréopage divin. Le rôle de ces fonc­tionnaires zélés consistait à faire tourner cette immense en­treprise cé­leste et à se préoccuper tant bien que mal des terriens…

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