alpilles13 ALPILLES13

30/12/2008

Chapitre 5.b www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 5.b

Le ministère des affaires étrangères était de loin le plus étoffé, même si ses rela­tions avec le monde se dégradaient d’année en année. Tout allait mal sur la Terre chérie de son Créateur. Quand la guerre n’éclatait pas en Europe, elle faisait rage en Asie. Aux batailles entre pays succédaient les conflits ethni­ques et interreligieux, sans parler des maux récurrents qu’étaient la famine, la misère et la maladie. Le culte de Dieu cédait la place au culte de l’argent. À la périphérie des villes, les hommes cons­truisaient de nouvelles cathédrales, de nouvelles mosquées vouées à la consommation : les supermarchés ! Même les ambassadeurs du Ciel sombraient dans le piège du bien-être. Ils n’étaient plus crédibles à l’intérieur de leurs Mercedes blindées.

Le gouvernement céleste avait bien envisagé d’engager Sarkozy pour résoudre ces problèmes. On trouva toutes sortes de rai­sons pour renoncer à ce projet : il était trop jeune pour prendre de tel­les responsabilités, trop jeune pour mourir, et pouvait encore servir à quelque chose sur terre. Et l’on se méfiait de lui, de son flirt avec les Scientolo­gues et de son ambition forcenée qui l’avait amené à pren­dre la place du vieux Président!

Ça bouillonnait fort au ministère de la planification et des nais­sances. L’ange Gabriel était à la traîne par rapport à son homologue musulman. Celui-ci lui faisait de l’ombre et lui prenait, de jour en jour, trois longueurs d’avance, le battant systématiquement au sprint final. Chez les chrétiens, le taux de natalité régressait de décennie en décennie. Le contrôle des naissan­ces, une invention humaine, avait pris de court le Paradis. Les chimistes s’étaient rués sur la recherche, met­tant au point une panoplie de pilules et de gadgets anticonceptionnels pour grossir leurs bénéfices. De plus, une israélite, ministre respon­sable mais pas coupable, Simone Weil, avait ob­tenu en France la libé­ralisation de l’avortement. Malgré la condamnation de cette loi assas­sine par l’Eglise et le Vatican réunis, le pays des droits de l’homme, quel comble ! continuait de l’appliquer et de faire des émules.

Dès cette époque, les adversaires de l’IVG ne désarmaient pas avec, à leur tête, les Etats-Unis qui, par la voix de leur président, un nommé Bush, un évangé­liste pur et dur, faisaient campagne pour l’abolition de cette pratique démonia­que, dans le pays et dans la sphère d’influence de son Président. Pour cet homme-là, l’aspect religieux n’était qu’un prétexte. Il lui fallait surtout des boys, de la chair à canon, pour étendre son hégémonie et maintenir, soi-disant, la paix sur terre au prix de guerres innommables. Dieu pouvait compter sur un allié de poids pour tenter de maintenir l’équilibre entre les deux principales religions et, si possible, de stopper la progression de l’islam.

Il était fortement question de supprimer le ministère de l’intérieur ou de le fusionner avec celui de la défense car l’ordre régnait au Paradis. La simple menace d’envoyer les fauteurs de trouble au Purgatoire ou, dans les cas graves, en Enfer, les faisait se tenir à car­reau. Depuis le temps, l’embryon de contestation était sous contrôle.

Quant à la BAG, la Brigade des Anges Gardiens envoyée sur terre ; on se demandait bien à quoi elle pouvait encore servir. Contrairement à la rumeur, les anges n’étaient point d’essence divine, ni affublés, selon les grades, de quatre, six ou huit ailes déployées le long de leur corps soi-disant asexué. Les âmes bien nées, d’origine terrienne, se pressaient donc au portillon des admissions ; mais pour accéder à la fonc­tion d’ange gardien, il fallait avoir eu une vie ter­restre puis cé­leste exemplaire. Bien au-delà du religieusement cor­rect. Les critères de sélection étaient si sévères que l’on comptait plus de demandeurs que d’élus. Ensuite, le stage de formation était sanctionné par des examens rigoureux et une mise à l’essai sur le terrain. Une fois les épreuves réus­sies, l’ange parvenait au nirvana. Avec un bémol, car celui ou celle - les anges avaient un sexe ! - qui transgres­sait le code de déon­tologie était convo­qué illico au rapport, auprès de l’Archange supé­rieur. Il risquait la révocation pure et simple et le retour à son statut antérieur.

Toutefois, la fonction d’ange gardien jouissait d’un privilège hors du com­mun, en quelque sorte la faculté de double vie, l’une céleste et l’autre terrestre, sans les inconvénients ni de l’une ni de l’autre. Ces planqués n’obtenaient guère de résultats auprès de leurs protégés. L’époque où les croyants se réfé­raient à eux avant d’accomplir tel ou tel acte était ré­volue. Et le pouvoir de persuasion des anges se rétrécis­sait comme peau de chagrin. Faire partie de la BAG, c’était néanmoins la récompense suprême, la cerise sur le gâteau paradisiaque.

À la suite de l’épisode du serpent, Dieu s’était reproché mille fois d’avoir créé l’Enfer, Lucifer et ses suppôts. Cette décision était le fruit d’une juste réflexion sur le pouvoir d’incitation de la carotte et du bâ­ton. D’un côté, il fallait récompenser Ses adeptes par un séjour céleste et de l’autre, condamner les partisans et acteurs du mal au feu éternel. La simple me­nace du bâton aurait dû suffire à les mettre en garde. Hélas, cela ne s’était pas passé comme prévu ! Au cours des siècles, l’Enfer avait pris des proportions gigantesques. Il était quasiment devenu un État dans l’État. Dieu avait perdu le contrôle de l’immense machine qu’il avait créée. Tel un père de famille qui n’avait plus d’autorité sur ses enfants grandissants, il se perdait en conjectures sur les raisons qui poussaient nombre de Ses fils et de Ses filles, dotés d’intelligence et de discernement, à choisir le Mal plutôt que le Bien.

Lucifer ambitionnait de ravir l’Univers à son rival. D’où, en cette période de guerre chaude, la nécessité de créer une armée de com­battants aguerris, dépendant du ministère de la défense. Grâce à l’équilibre des forces, à la régularité des réunions au sommet, le conflit qui au­rait pu détruire l’Univers fut évité.

Le guide du Paradis, encouragé par l’intérêt manifesté par les nouveaux arrivés, se laissait aller au plaisir pédagogique de développer explications et révélations.

Durant des siècles, les hommes s’étaient posé mille questions sur le so­leil, la lune, les étoiles, la pluie, le vent, l’orage, sur tout ce qui ve­nait du ciel, sur tous ces phénomènes qui dépassaient leur entende­ment. Avant la découverte du Dieu unique, ils attribuaient ces mani­festations célestes à mille dieux plus farfelus les uns que les autres. Ces ignares ignoraient l’existence au Paradis d’un ministère de l’espace, de la nature, de l’environnement et de la météo. Quel boulot de régir le fonctionnement de l’Univers, et de la Terre en particulier. Il ne fallait pas omettre de contrôler le cycle des saisons, d’alterner les périodes gla­cières et celles de réchauffe­ment, de créer des forêts pour que l’homme, les animaux, puissent respirer l’oxygène indispensable à leur vie. Une équipe de scientifiques était à pied d’œuvre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Quel scandale au cas où le Soleil oublierait de verdir les campagnes au printemps, de roussir et faire tomber les feuilles, en au­tomne. Une erreur de programmation, ce serait, à Noël, la neige en Afrique et la chaleur tropicale en mer Baltique ! D’ailleurs, les hommes se posaient mille questions au sujet du réchauffement de la planète. D’aucuns s’accusaient de produire les gaz à effet de serre de manière incontrôlée alors que d’autres estimaient qu’il s’agissait d’une évolution climatique à caractère cyclique. Preuve que le Ciel ne contrôlait pas tout !

Parfois, il y avait des couacs. Le soleil se mettait en colère pour rappe­ler son rôle vital. Sans avoir eu les moyens de raisonner cette boule de feu hautaine, le ventilateur céleste piquait une crise de surtension et s’emballait comme une toupie. Des masses d’air incontrôlées se met­taient alors en mou­vement et jouaient au jeu de quilles avec tout ce qu’elles rencontraient sur leur passage. D’un cyclone à l’autre, les humains comptaient leurs morts et s’activaient comme des fourmis à la reconstruction de leur habitat. Cela laissait des cica­trices physiques et morales indélébiles.

A l’époque de l’Ancien Testament, Dieu avait provoqué un trem­blement de terre pour détruire Sodome et Gomorrhe, afin de punir les hommes de leur débauche. Il avait déclenché le déluge dans le même but, sauvant in extremis le sage Noé, sa famille et sa ménagerie. D’autres cataclys­mes cabalistiques avaient été attribués, au cours des siècles, à la volonté du Seigneur tout-puissant.

Mais La Terre, d’elle-même, se mettait parfois à cracher sa vindicte en expurgeant le trop-plein de feu et de laves qu’elle contenait. Et depuis que les scientifiques avaient découvert une origine es­sentiellement terrestre à ces phénomè­nes naturels, le Créateur avait été mis hors de cause. Il se reprochait néan­moins d’avoir bâclé l’Univers et de n’avoir pas trouvé les moyens de le réajuster.

Le ministère de la communication, de la recherche et du futur, souf­frait d’une crise endémique. Depuis des lustres, il piétinait, im­puissant à la résoudre. L’époque bénie de la Torah, des Evangiles et du Coran avait fait long feu. L’information ne passait plus, était mal comprise ou détournée de son sens divin. Toutes les tentatives pour modifier le comportement des humains se sol­daient par des échecs relatifs. Pourtant, Dieu avait eu recours à de multiples subterfuges pour dynamiser son message.

C’est ainsi qu’après l’émergence des saints, des bienheureux mar­tyrs, Il créa l’ordre contemplatif. Par la prière, rien que la prière, les moines et les moniales intercédaient pour les pauvres pécheurs afin qu’ils retrouvent le droit chemin.

Au 19ème siècle, Il utilisa son joker, la mère de Son fils Jésus. La Vierge Marie apparut en divers endroits, rencontra des enfants, leur parla du courroux du Seigneur, des menaces de cataclysme qui planaient sur la Terre. Elle les exhorta à transmettre Son message de paix et d’amour. Au lieu de mettre en pratique ses consignes, les fidèles lui vouèrent un culte ma­rial sur les lieux d’apparition, afin de s’attirer ses bonnes grâces. Hormis les Saintes du calendrier, c’était bien la première fois, depuis le péché originel, que Dieu avait délégué à la femme un rôle de premier plan, limité à la seule religion catholique. 

Les papes successifs n’étaient pas restés de marbre. À coup de conciles, d’encycliques, de Vatican I et II, ils prenaient le train de la vie en mar­che. Jusqu’à supprimer la messe en latin et la célébrer dans la langue du pays. Malgré toutes ces nouveautés, les églises ne faisaient plus recette au propre comme au figuré. La relève des vieux curés n’était plus assu­rée.

La Sainte Eglise tergiversait sur l’éventualité d’octroyer des pou­voirs sacerdo­taux aux femmes afin de résoudre la crise des vocations. Mais les vieux cli­chés avaient la vie dure. Aux yeux du Vatican, la femme n’était pas l’égale de l’homme, raison pour laquelle le mariage des ecclésiastiques était sans doute proscrit. Un vent d’hypocrisie soufflait d’ailleurs dans le catholicisme à propos de la sexualité, entretenu à dessein par l’Eglise qui persistait à ramer à contre-courant de la nature humaine.

En revanche, le protestantisme, issu de la réforme de Luther et de Calvin, permit enfin aux femmes d’accéder à la fonction de pasteur et d’enseigner les Evangiles au même titre que les hommes.

En s’inspirant du marketing, les évangélistes américains trouvèrent la parade en remplaçant le culte du dimanche par des shows en direct, retrans­mis sur leur propre réseau de télévision. De nouvelles sectes recrutaient des commis voyageurs bénévoles par milliers pour faire du porte-à-porte.

Pendant ce temps-là, la dernière religion du Livre, l’islam ne souffrait d’aucune érosion. Bien au contraire, elle acquérait, chaque jour, de nouvelles parts de marché. Tant du côté de la majorité sunnite que de la minorité chiite, un vent d’intégrisme dogmatique s’emparait d’une jeunesse désœuvrée et sans avenir. Les imams dansaient sur le velours des mosquées en leur of­frant la bienveillance et le salut d’Allah. Ces fous de Dieu leur promet­taient une vie meilleure, que les politiques étaient incapables de leur procurer, et travestissaient leur discours afin de former des jusqu’au-boutistes et de les inciter à ensanglanter le monde au nom du djihad. Les fous d’Allah, ces jeunes paumés endoctrinés, sacrifiaient leur vie et celles de leurs victimes, convaincus que la récompense cé­leste serait à la mesure de leurs actes. Quelle déception lorsqu’ils arrivaient aux portes du Paradis, ou le plus souvent à celles de l’Enfer, de découvrir que les vierges promises, en récompense de leur sacrifice, n’étaient pas au rendez-vous ! A ce moment-là, la peur qu’ils avaient surmontée, lors de leur action suicidaire, s’emparait de leurs âmes damnées quand ils étaient précipités dans les ténè­bres.

Doit-on en déduire qu’en raison de son origine tardive par rapport au judaïsme et au christianisme, l’islam en est encore, sous certains as­pects, à l’époque féodale de l’Inquisition ?

Le ministère de la recherche et du futur ne pouvait décemment demeurer statique. Il lui fallait innover pour vivre avec son temps ou fermer boutique ! La prédic­tion attribuée à Malraux : « Le vingt-et-unième siècle sera reli­gieux ou ne sera pas » préoccupait les instances divines. Comme pour ne pas faire mentir ce visionnaire, on assistait à un retour à la spiritualité, à une recrudescence de mouve­ments religieux et de sectes qui menaçaient de prendre la place des reli­gions traditionnelles. Avec le risque que la résurgence du sacré ouvre les portes à l’intolérance et à l’intégrisme…

C’est sur ces informations que s’acheva la visite guidée du Paradis. Victor était satisfait de voir corroborées les observations faites au cours de ses pérégrinations terrestres. L’ange bourru regroupa alors les stagiaires pour leur adresser ce message :

- Mes chères âmes, la communication que j’ai à vous faire maintenant, est d’importance capitale. Je vous demande la plus grande discrétion à ce sujet. Notre Dieu à tous, juifs, chrétiens, musulmans, souhaite réunir un groupe d’études auquel participeront Ses dignitaires, Ses conseillers et vous-mêmes, mesdames et messieurs. Vous avez été sélectionnés en fonction de vos reli­gions respectives, de votre idéal et de vos expériences. Vous n’êtes pas sans savoir que la situation actuelle et l’avenir de la Terre préoccupent le Tout-Puissant au plus haut point. D’ici à cette convocation, chacun d’entre vous se doit de réfléchir aux propositions qu’il sera appelé à formuler.

Les deux compères, Steve et Victor, n’en croyaient pas leurs oreilles : ils allaient participer à une conférence avec les gradés du Paradis ! En riant sous cape, ils se dirent que si les viocs étaient à court d’idées ; eux n’en manquaient pas…

 

(à suivre…)

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