alpilles13 ALPILLES13

31/12/2008

Rétro 2008 - Chinoiseries olympiques

 

 

30/12/2008

Chapitre 5.b www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 5.b

Le ministère des affaires étrangères était de loin le plus étoffé, même si ses rela­tions avec le monde se dégradaient d’année en année. Tout allait mal sur la Terre chérie de son Créateur. Quand la guerre n’éclatait pas en Europe, elle faisait rage en Asie. Aux batailles entre pays succédaient les conflits ethni­ques et interreligieux, sans parler des maux récurrents qu’étaient la famine, la misère et la maladie. Le culte de Dieu cédait la place au culte de l’argent. À la périphérie des villes, les hommes cons­truisaient de nouvelles cathédrales, de nouvelles mosquées vouées à la consommation : les supermarchés ! Même les ambassadeurs du Ciel sombraient dans le piège du bien-être. Ils n’étaient plus crédibles à l’intérieur de leurs Mercedes blindées.

Le gouvernement céleste avait bien envisagé d’engager Sarkozy pour résoudre ces problèmes. On trouva toutes sortes de rai­sons pour renoncer à ce projet : il était trop jeune pour prendre de tel­les responsabilités, trop jeune pour mourir, et pouvait encore servir à quelque chose sur terre. Et l’on se méfiait de lui, de son flirt avec les Scientolo­gues et de son ambition forcenée qui l’avait amené à pren­dre la place du vieux Président!

Ça bouillonnait fort au ministère de la planification et des nais­sances. L’ange Gabriel était à la traîne par rapport à son homologue musulman. Celui-ci lui faisait de l’ombre et lui prenait, de jour en jour, trois longueurs d’avance, le battant systématiquement au sprint final. Chez les chrétiens, le taux de natalité régressait de décennie en décennie. Le contrôle des naissan­ces, une invention humaine, avait pris de court le Paradis. Les chimistes s’étaient rués sur la recherche, met­tant au point une panoplie de pilules et de gadgets anticonceptionnels pour grossir leurs bénéfices. De plus, une israélite, ministre respon­sable mais pas coupable, Simone Weil, avait ob­tenu en France la libé­ralisation de l’avortement. Malgré la condamnation de cette loi assas­sine par l’Eglise et le Vatican réunis, le pays des droits de l’homme, quel comble ! continuait de l’appliquer et de faire des émules.

Dès cette époque, les adversaires de l’IVG ne désarmaient pas avec, à leur tête, les Etats-Unis qui, par la voix de leur président, un nommé Bush, un évangé­liste pur et dur, faisaient campagne pour l’abolition de cette pratique démonia­que, dans le pays et dans la sphère d’influence de son Président. Pour cet homme-là, l’aspect religieux n’était qu’un prétexte. Il lui fallait surtout des boys, de la chair à canon, pour étendre son hégémonie et maintenir, soi-disant, la paix sur terre au prix de guerres innommables. Dieu pouvait compter sur un allié de poids pour tenter de maintenir l’équilibre entre les deux principales religions et, si possible, de stopper la progression de l’islam.

Il était fortement question de supprimer le ministère de l’intérieur ou de le fusionner avec celui de la défense car l’ordre régnait au Paradis. La simple menace d’envoyer les fauteurs de trouble au Purgatoire ou, dans les cas graves, en Enfer, les faisait se tenir à car­reau. Depuis le temps, l’embryon de contestation était sous contrôle.

Quant à la BAG, la Brigade des Anges Gardiens envoyée sur terre ; on se demandait bien à quoi elle pouvait encore servir. Contrairement à la rumeur, les anges n’étaient point d’essence divine, ni affublés, selon les grades, de quatre, six ou huit ailes déployées le long de leur corps soi-disant asexué. Les âmes bien nées, d’origine terrienne, se pressaient donc au portillon des admissions ; mais pour accéder à la fonc­tion d’ange gardien, il fallait avoir eu une vie ter­restre puis cé­leste exemplaire. Bien au-delà du religieusement cor­rect. Les critères de sélection étaient si sévères que l’on comptait plus de demandeurs que d’élus. Ensuite, le stage de formation était sanctionné par des examens rigoureux et une mise à l’essai sur le terrain. Une fois les épreuves réus­sies, l’ange parvenait au nirvana. Avec un bémol, car celui ou celle - les anges avaient un sexe ! - qui transgres­sait le code de déon­tologie était convo­qué illico au rapport, auprès de l’Archange supé­rieur. Il risquait la révocation pure et simple et le retour à son statut antérieur.

Toutefois, la fonction d’ange gardien jouissait d’un privilège hors du com­mun, en quelque sorte la faculté de double vie, l’une céleste et l’autre terrestre, sans les inconvénients ni de l’une ni de l’autre. Ces planqués n’obtenaient guère de résultats auprès de leurs protégés. L’époque où les croyants se réfé­raient à eux avant d’accomplir tel ou tel acte était ré­volue. Et le pouvoir de persuasion des anges se rétrécis­sait comme peau de chagrin. Faire partie de la BAG, c’était néanmoins la récompense suprême, la cerise sur le gâteau paradisiaque.

À la suite de l’épisode du serpent, Dieu s’était reproché mille fois d’avoir créé l’Enfer, Lucifer et ses suppôts. Cette décision était le fruit d’une juste réflexion sur le pouvoir d’incitation de la carotte et du bâ­ton. D’un côté, il fallait récompenser Ses adeptes par un séjour céleste et de l’autre, condamner les partisans et acteurs du mal au feu éternel. La simple me­nace du bâton aurait dû suffire à les mettre en garde. Hélas, cela ne s’était pas passé comme prévu ! Au cours des siècles, l’Enfer avait pris des proportions gigantesques. Il était quasiment devenu un État dans l’État. Dieu avait perdu le contrôle de l’immense machine qu’il avait créée. Tel un père de famille qui n’avait plus d’autorité sur ses enfants grandissants, il se perdait en conjectures sur les raisons qui poussaient nombre de Ses fils et de Ses filles, dotés d’intelligence et de discernement, à choisir le Mal plutôt que le Bien.

Lucifer ambitionnait de ravir l’Univers à son rival. D’où, en cette période de guerre chaude, la nécessité de créer une armée de com­battants aguerris, dépendant du ministère de la défense. Grâce à l’équilibre des forces, à la régularité des réunions au sommet, le conflit qui au­rait pu détruire l’Univers fut évité.

Le guide du Paradis, encouragé par l’intérêt manifesté par les nouveaux arrivés, se laissait aller au plaisir pédagogique de développer explications et révélations.

Durant des siècles, les hommes s’étaient posé mille questions sur le so­leil, la lune, les étoiles, la pluie, le vent, l’orage, sur tout ce qui ve­nait du ciel, sur tous ces phénomènes qui dépassaient leur entende­ment. Avant la découverte du Dieu unique, ils attribuaient ces mani­festations célestes à mille dieux plus farfelus les uns que les autres. Ces ignares ignoraient l’existence au Paradis d’un ministère de l’espace, de la nature, de l’environnement et de la météo. Quel boulot de régir le fonctionnement de l’Univers, et de la Terre en particulier. Il ne fallait pas omettre de contrôler le cycle des saisons, d’alterner les périodes gla­cières et celles de réchauffe­ment, de créer des forêts pour que l’homme, les animaux, puissent respirer l’oxygène indispensable à leur vie. Une équipe de scientifiques était à pied d’œuvre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Quel scandale au cas où le Soleil oublierait de verdir les campagnes au printemps, de roussir et faire tomber les feuilles, en au­tomne. Une erreur de programmation, ce serait, à Noël, la neige en Afrique et la chaleur tropicale en mer Baltique ! D’ailleurs, les hommes se posaient mille questions au sujet du réchauffement de la planète. D’aucuns s’accusaient de produire les gaz à effet de serre de manière incontrôlée alors que d’autres estimaient qu’il s’agissait d’une évolution climatique à caractère cyclique. Preuve que le Ciel ne contrôlait pas tout !

Parfois, il y avait des couacs. Le soleil se mettait en colère pour rappe­ler son rôle vital. Sans avoir eu les moyens de raisonner cette boule de feu hautaine, le ventilateur céleste piquait une crise de surtension et s’emballait comme une toupie. Des masses d’air incontrôlées se met­taient alors en mou­vement et jouaient au jeu de quilles avec tout ce qu’elles rencontraient sur leur passage. D’un cyclone à l’autre, les humains comptaient leurs morts et s’activaient comme des fourmis à la reconstruction de leur habitat. Cela laissait des cica­trices physiques et morales indélébiles.

A l’époque de l’Ancien Testament, Dieu avait provoqué un trem­blement de terre pour détruire Sodome et Gomorrhe, afin de punir les hommes de leur débauche. Il avait déclenché le déluge dans le même but, sauvant in extremis le sage Noé, sa famille et sa ménagerie. D’autres cataclys­mes cabalistiques avaient été attribués, au cours des siècles, à la volonté du Seigneur tout-puissant.

Mais La Terre, d’elle-même, se mettait parfois à cracher sa vindicte en expurgeant le trop-plein de feu et de laves qu’elle contenait. Et depuis que les scientifiques avaient découvert une origine es­sentiellement terrestre à ces phénomè­nes naturels, le Créateur avait été mis hors de cause. Il se reprochait néan­moins d’avoir bâclé l’Univers et de n’avoir pas trouvé les moyens de le réajuster.

Le ministère de la communication, de la recherche et du futur, souf­frait d’une crise endémique. Depuis des lustres, il piétinait, im­puissant à la résoudre. L’époque bénie de la Torah, des Evangiles et du Coran avait fait long feu. L’information ne passait plus, était mal comprise ou détournée de son sens divin. Toutes les tentatives pour modifier le comportement des humains se sol­daient par des échecs relatifs. Pourtant, Dieu avait eu recours à de multiples subterfuges pour dynamiser son message.

C’est ainsi qu’après l’émergence des saints, des bienheureux mar­tyrs, Il créa l’ordre contemplatif. Par la prière, rien que la prière, les moines et les moniales intercédaient pour les pauvres pécheurs afin qu’ils retrouvent le droit chemin.

Au 19ème siècle, Il utilisa son joker, la mère de Son fils Jésus. La Vierge Marie apparut en divers endroits, rencontra des enfants, leur parla du courroux du Seigneur, des menaces de cataclysme qui planaient sur la Terre. Elle les exhorta à transmettre Son message de paix et d’amour. Au lieu de mettre en pratique ses consignes, les fidèles lui vouèrent un culte ma­rial sur les lieux d’apparition, afin de s’attirer ses bonnes grâces. Hormis les Saintes du calendrier, c’était bien la première fois, depuis le péché originel, que Dieu avait délégué à la femme un rôle de premier plan, limité à la seule religion catholique. 

Les papes successifs n’étaient pas restés de marbre. À coup de conciles, d’encycliques, de Vatican I et II, ils prenaient le train de la vie en mar­che. Jusqu’à supprimer la messe en latin et la célébrer dans la langue du pays. Malgré toutes ces nouveautés, les églises ne faisaient plus recette au propre comme au figuré. La relève des vieux curés n’était plus assu­rée.

La Sainte Eglise tergiversait sur l’éventualité d’octroyer des pou­voirs sacerdo­taux aux femmes afin de résoudre la crise des vocations. Mais les vieux cli­chés avaient la vie dure. Aux yeux du Vatican, la femme n’était pas l’égale de l’homme, raison pour laquelle le mariage des ecclésiastiques était sans doute proscrit. Un vent d’hypocrisie soufflait d’ailleurs dans le catholicisme à propos de la sexualité, entretenu à dessein par l’Eglise qui persistait à ramer à contre-courant de la nature humaine.

En revanche, le protestantisme, issu de la réforme de Luther et de Calvin, permit enfin aux femmes d’accéder à la fonction de pasteur et d’enseigner les Evangiles au même titre que les hommes.

En s’inspirant du marketing, les évangélistes américains trouvèrent la parade en remplaçant le culte du dimanche par des shows en direct, retrans­mis sur leur propre réseau de télévision. De nouvelles sectes recrutaient des commis voyageurs bénévoles par milliers pour faire du porte-à-porte.

Pendant ce temps-là, la dernière religion du Livre, l’islam ne souffrait d’aucune érosion. Bien au contraire, elle acquérait, chaque jour, de nouvelles parts de marché. Tant du côté de la majorité sunnite que de la minorité chiite, un vent d’intégrisme dogmatique s’emparait d’une jeunesse désœuvrée et sans avenir. Les imams dansaient sur le velours des mosquées en leur of­frant la bienveillance et le salut d’Allah. Ces fous de Dieu leur promet­taient une vie meilleure, que les politiques étaient incapables de leur procurer, et travestissaient leur discours afin de former des jusqu’au-boutistes et de les inciter à ensanglanter le monde au nom du djihad. Les fous d’Allah, ces jeunes paumés endoctrinés, sacrifiaient leur vie et celles de leurs victimes, convaincus que la récompense cé­leste serait à la mesure de leurs actes. Quelle déception lorsqu’ils arrivaient aux portes du Paradis, ou le plus souvent à celles de l’Enfer, de découvrir que les vierges promises, en récompense de leur sacrifice, n’étaient pas au rendez-vous ! A ce moment-là, la peur qu’ils avaient surmontée, lors de leur action suicidaire, s’emparait de leurs âmes damnées quand ils étaient précipités dans les ténè­bres.

Doit-on en déduire qu’en raison de son origine tardive par rapport au judaïsme et au christianisme, l’islam en est encore, sous certains as­pects, à l’époque féodale de l’Inquisition ?

Le ministère de la recherche et du futur ne pouvait décemment demeurer statique. Il lui fallait innover pour vivre avec son temps ou fermer boutique ! La prédic­tion attribuée à Malraux : « Le vingt-et-unième siècle sera reli­gieux ou ne sera pas » préoccupait les instances divines. Comme pour ne pas faire mentir ce visionnaire, on assistait à un retour à la spiritualité, à une recrudescence de mouve­ments religieux et de sectes qui menaçaient de prendre la place des reli­gions traditionnelles. Avec le risque que la résurgence du sacré ouvre les portes à l’intolérance et à l’intégrisme…

C’est sur ces informations que s’acheva la visite guidée du Paradis. Victor était satisfait de voir corroborées les observations faites au cours de ses pérégrinations terrestres. L’ange bourru regroupa alors les stagiaires pour leur adresser ce message :

- Mes chères âmes, la communication que j’ai à vous faire maintenant, est d’importance capitale. Je vous demande la plus grande discrétion à ce sujet. Notre Dieu à tous, juifs, chrétiens, musulmans, souhaite réunir un groupe d’études auquel participeront Ses dignitaires, Ses conseillers et vous-mêmes, mesdames et messieurs. Vous avez été sélectionnés en fonction de vos reli­gions respectives, de votre idéal et de vos expériences. Vous n’êtes pas sans savoir que la situation actuelle et l’avenir de la Terre préoccupent le Tout-Puissant au plus haut point. D’ici à cette convocation, chacun d’entre vous se doit de réfléchir aux propositions qu’il sera appelé à formuler.

Les deux compères, Steve et Victor, n’en croyaient pas leurs oreilles : ils allaient participer à une conférence avec les gradés du Paradis ! En riant sous cape, ils se dirent que si les viocs étaient à court d’idées ; eux n’en manquaient pas…

 

(à suivre…)

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28/12/2008

Sang-tifier le jour du Seigneur...

26/12/2008

Chapitre 5.a www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 5.a

 

Victor fut affecté au Service de la Com­munication, comme le lui avait annoncé Eva lors de son arrivée. Il commença par un stage com­portant la vi­site guidée de l’immensité céleste. C’est un ange à la mine sévère qui se char­gea de conduire et informer le groupe de nouveaux arrivants.

Il fut surpris de découvrir que chaque religion avait son sec­teur de résidence. Les juifs sé­journaient à droite, les chrétiens au centre et les musulmans à gau­che. « Bon sang de bon sang, s’écria-t-il, la co­habitation interreligieuse n’a donc pas cours au Paradis ! » Il n’osa ajouter que cette pratique lui rappelait la ségré­gation et l’apartheid vé­cus sur terre. Le guide, un ange haut placé, peut-être un évêque ou un ayatollah, eut tôt fait de remet­tre le contestataire à sa place. Au fond de lui-même, Victor ne put s’empêcher de songer au vieil adage : « Cha­cun pour soi et Dieu pour tous. »

Son étonnement allait grandissant au fur et à mesure de cette vi­site commentée. En parcourant l’emplacement dévolu aux chrétiens, il remarqua les quartiers des Français, des Latins, des Nordiques, des Américains – en grand nombre – subdivisés à leur tour par langues et par pays. Les pension­naires avaient-ils choisi de se retrouver entre eux, comme ils avaient vécu sur terre, ou cette organisation était-elle ordonnée d’en Haut ? Pour des raisons de com­modité, c’était compréhensible, à l’image du monde, où chacun vivait dans son pré carré. Il s’abstint d’aborder l’ange bourru sur cette ques­tion qui le titillait. Ce n’était pas le moment de s’attirer les foudres cé­lestes, avant que son stage ne soit accom­pli, et de se retrouver en qua­rantaine au Purgatoire

Victor examinait aussi ses compagnons. Une sorte de voile incolore, une chasuble, couvrait la nudité de ces milliards d’âmes. Cet accoutrement ne facilitait pas la différencia­tion des sexes, ce qui n’avait, d’ailleurs, plus guère d’importance ! Changement radi­cal avec l’interprétation que l’on s’était faite du Paradis terrestre où l’on re­présentait Adam et Eve parés de leur innocente nu­dité.

Il émanait de cette foule une sorte de lassitude, d’oisiveté permanente. Leur regard de spectres ne rencontrait aucun relief, aucun paysage, il se per­dait dans l’azur infini du ciel. Sans emploi du temps, le séjour céleste pares­sait monotone. Pas la moindre corvée n’était dé­volue aux sans grades. Le chômage de longue durée ! Pas de bouffe, pas de clopes, pas de jeux de cartes pour les âmes chrétiennes qui, n’ayant besoin de rien, se nourrissaient des Béatitudes que Jésus-Christ avait exaltées lors du Sermon sur la Montagne. Identique était le régime suivi par leurs frères israélites et musulmans.

Tout au long de ce parcours initiatique, Victor rencontrait des vi­sages connus, des politiciens, des militaires, des écrivains, des acteurs, des vedettes du show-biz qui se regroupaient par affinités. Il se pro­mettait, dès qu’il en aurait le loisir, d’aller prendre langue avec ceux qui l’avaient intéressé lorsqu’il vivait. Il constata que nombre de personnages célèbres man­quaient à l’appel…

Le guide leur expliqua que les âmes avaient conservé leur caractère et leur tempérament terrestres. Les échanges d’idées fusaient de toute part et donnaient parfois lieu à des controverses épiques, notamment quand on abordait des problèmes d’ordre politique ou social. Les prises de bec finis­saient en eau de boudin car, en l’absence de toute matéria­lité physique, au­cune bagarre, aucun conflit ne pouvaient éclater.

L’ange bourru ne dit mot d’un mouvement de résistance qui criti­quait, en catimini, l’ordre divin et ses principes. Cette contestation re­montait à la nuit des temps, après l’événement du péché originel qui chassa Adam et Eve du Jardin d’Eden. Cette fronde était née parmi les premiers élus du Paradis. Elle se perpétuait, de siècle en siècle, parmi de nouveaux arrivants, notam­ment au sein d’un milieu d’intellectuels, de scientifiques et de théologiens qui, paradoxalement, conservaient leur foi intacte. Ils étaient en désaccord avec le Créateur qui avait permis à l’homme de choisir entre le Bien et le Mal, créant implicitement la tentation et le péché par l’intermédiaire du ser­pent. Ce qui laissa la porte ouverte à toutes sortes de drames, de crimes et de conflits entre les humains, à commencer par le pre­mier meurtre de l’histoire, celui d’Abel par son frère Caïn. Par la suite, les hommes se complurent dans le Mal et continuaient de plus belle ! D’autres, en revanche, s’appliquaient inlassablement à faire le Bien. Preuve que de­puis Caïn et Abel, le Mal et le Bien étaient inscrits dans les gènes de leurs des­cendants.

La punition céleste avait été sans appel au sujet du Mal. La sentence finale serait plus terrible encore. On dirait vulgaire­ment au­jourd’hui que Dieu allait tripler la dose !

Le Livre de la Genèse se faisait l’écho de cette condamnation en ces ter­mes :

« Maudite est la Terre » dit le Seigneur.

À la femme Il dit : « J’aggraverai tes labeurs et ta grossesse, tu en­fante­ras avec douleur ; la passion t’attirera vers ton époux, et lui te dominera »

Et à l’homme Il dit : « Parce que tu as cédé à la voix de ton épouse, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais enjoint de ne pas manger, maudite est la Terre à cause de toi : c’est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buis­sons et de l’ivraie, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu feras du pain jusqu’à ce que tu retour­nes à la Terre d’où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! »

De la maladie, Il ne parla point…

Cette omission interpellait les contestataires bien davantage que le libre choix du Bien et du Mal et les corvées que les terriens devaient assumer, car la plupart d’entre eux n’étaient pas décédés de mort natu­relle, mais au prix de douleurs extrêmes. Et chaque jour, on en décou­vrait de nouvelles : les mala­dies génétiques, le cancer, le sida et il y en avait sans doute bien d’autres à venir… La souffrance corporelle n’était ni plus ni moins qu’une mise à l’épreuve de l’homme, voulue par Dieu, pour le faire accéder au Paradis. La crucifixion de son fils Jésus le démontrait de façon écla­tante.

La foi et les convictions religieuses avaient un tel pouvoir de sé­duction sur les hommes qu’ils étaient capables de tout accepter de la part du Créateur. Et de prier et de Le prier encore lorsqu’une catastrophe survenait, plutôt que de Lui adresser un quelconque reproche. Son aura était telle qu’elle les aveuglait. Les croyants L’idéalisaient à tel point qu’ils s’en remettaient à Lui pour tout et pour rien. À leurs yeux, Il était le Seigneur Tout-Puissant. Béatement, ils Le croyaient donc ca­pable, s’Il le voulait, d’arrêter les guerres, de guérir les maladies, d’éviter les cataclysmes et les accidents. Jusqu’à les faire gagner au loto ! De déconvenue en déconvenue, le bilan était monstrueusement déficitaire. Mais il y avait la carotte…, le ciel, le Ju­gement dernier et la Résurrection. Quand on avait la foi, on ne comptait pas les points négatifs.

Dieu avait sans doute trop promis, au-delà de Ses forces et de Son pou­voir réel, commettant également des erreurs de communication que les croyants n’avaient pas décelées. N’avait-Il pas déclaré avoir créé l’homme à son image ? Donc Il était à l’image de l’Homme, avec les défauts de ses qualités.

En découvrant ce mouvement de résistance sous-jacent, Victor se dit, en riant sous cape, qu’il manquait un leader, un meneur d’âmes, à l’image de Mao, de Che Guevara ou d’Arafat pour semer la zizanie et ré­volutionner ce Paradis qui lui semblait réactionnaire.

Tout au long de sa vie, Victor ne s’était quasiment pas posé de questions sur ses convictions religieuses. « Ai-je seulement eu le loisir d’y songer ? » se dit-il. « Il faut que je pose mes savates ici pour m’intéresser à ces dissidents qui m’incitent à un examen de conscience. Enfant, j’ai reçu une éducation religieuse classique, comme tous mes camarades. Maman veillait à ce que je n’oublie pas la prière du matin et celle du soir. Adolescent, il m’arrivait de sauter la messe du diman­che et de ne pas tout raconter – par omis­sion volontaire - à l’inquisiteur du confessionnal. Adulte, j’ai continué de croire comme le commun des mor­tels, de pratiquer de loin en loin, quand le temps me le permettait. J’ai été l’exemple du catholique or­dinaire qui n’aborde pas les problèmes d’ordre métaphysique. Désor­mais, j’ai la possibilité de bousculer les idées reçues… »

Parmi l’équipe des stagiaires, Victor fit la connaissance de Steve Macintosh, un Irlandais protestant. Contre toute attente, le catholique du sud et le protestant du nord se lièrent d’amitié et passaient le plus clair de leur temps ensemble, à refaire le Ciel. À eux deux, ils auraient eu tôt fait de régler, depuis belle lurette, le conflit larvé qui scindait l’Irlande en deux. Le bon cœur de ce géant moustachu avait éclaté stupidement quand il avait soufflé à perdre haleine dans sa cornemuse. Les rasades de pur malt avaient eu raison de sa vie. Son patronyme avait donné lieu aux plaisanteries de ses collègues tout au long de sa carrière de directeur du service in­formatique « IBM » au Centre Européen de Recherche Nucléaire, situé près de Genève, où il habitait avec sa femme Margaret. Cette grosse tête avait passé sa vie professionnelle à cerner, avec une batterie de computers, l’infiniment petit, l’origine de la matière, les particules dont l’homme est constitué… l’âme mise à part !

Sans doute était-ce le bio­logiste russe Aleksandr Ivanovitch Oparine qui avait mis la puce à l’oreille des chercheurs du CERN. Il avait élaboré, en 1924, une théorie de l’origine de la vie à partir des composés chimiques de l’atmosphère terrestre. Ce qui avait apporté de l’eau au moulin des bol­cheviks qui niaient l’origine divine de l’homme.

Les ingénieurs qui construisaient le plus puissant des accélérateurs de particules espéraient un signe « divin » lorsqu’il serait en activité. Ils cher­chaient à comprendre la nature profonde de l’Univers. Il y avait cependant un point commun frappant entre Dieu, les protons et les neutrons : les particules, comme Lui aussi, étaient invisibles. Les puissants ordinateurs de Steve ne captaient que quelques traces éparses sur les écrans… et ce croyant flegmatique, cet ar­chétype du protestant ordinaire, ne s’était pas posé de questions fondamen­tales. Il avait été au service des cher­cheurs, des physiciens lauréats du prix Nobel. Point.

Poursuivant la visite guidée en compagnie de Steve, Victor apprit que l’organisation monothéiste du Paradis consistait en un PDG, Dieu, qui répondait selon les religions aux noms de Jéhovah, de Seigneur ou d’Allah, et en un gouvernement formé de plusieurs ministères.

Le Président était entouré de conseillers dévoués à Sa cause, de per­sonnalités historiques tels les prophètes de l’Ancien Testament, les Evangélistes, les imams, les ayatollahs, les réformateurs et nombre de leurs successeurs. Il se contentait de prescrire les grandes orientations céles­tes et terrestres et déléguait le pouvoir exécutif à un gouvernement constitué en bonne et due forme. À sa tête, le Triumvirat, appelé communément la Trilogie, dont la fonction était de traiter les problèmes sous trois as­pects différents. Il se composait des trois dignitaires du Livre : Abraham, Jésus et Mahomet.

Ils avaient chacun pour tâche de gouverner leurs ouailles respecti­ves, avec l’aide de leurs ministres recrutés parmi les rabbins, les évê­ques, les aya­tollahs et les pasteurs. Les ministères étaient, eux aussi, fondés sur le principe de la trilogie, chacun ayant à sa tête un ministre par religion. On retrouvait la même caste dirigeante qui avait régné spirituellement sur la Terre depuis des siè­cles.

Le Triumvirat procédait régulièrement à des remaniements ministériels, à une valse des portefeuilles, selon les in­fluences et les pressions qui ne man­quaient pas de surgir sournoise­ment de gauche ou de droite. Une myriade d’anges, de religieux, de laïques méritants, complétait cet aréopage divin. Le rôle de ces fonc­tionnaires zélés consistait à faire tourner cette immense en­treprise cé­leste et à se préoccuper tant bien que mal des terriens…

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24/12/2008

Les treize desserts...

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Aquarelle de Léo Lelée

 

 

En Provence, le dîner de la veillée de Noël s’appelle le Gros Souper. En réalité, c’est un repas maigre, sans viande rouge, ni canette, faisan ou bécasse. Restons light pour la messe de minuit.

 

L’aigo boulido, de l’eau bouillie dans laquelle on plonge de l’ail et de la sauge. Parfois une soupe de pois cassés ou de lentilles. En guise de poisson, Mistral préfère la morue aux câpres. Du côté de Martigues, l’anguille à la broche, à Marseille, une daube de poulpes. Dans les Alpilles, « li cacalaou » se dégustent avec l’anchoïade. Plus frugal que ça, tu meurs !

 

C’est sans compter avec les treize desserts. Pas superstitieux pour un sou les Provençaux. La fougasse, la pompe à huile d’olive, pardi. Nougat blanc et noir vous fixe le dentier. Mais gare aux amandes, aux noisettes et aux noix. De l’exotisme avec les dattes de Tunis, la figue de Fatma et les raisins de Corinthe.

Du monde latin et ibérique, les oranges, les mandarines et les melons verts. Une pomme et une poire couleur locale. Le pruneau et l’abricot font dans le sec. Une palette de confiseries à faire saliver la servante du curé : calissons, fruits confits, pâte de coing et d’amandes, papillotes et autres chocolats. La boîte à biscuit regorge de croquets, de navettes, de merveilles, de massepain et de macarons.

 

Treize desserts… pensez donc, les Provençaux ne comptent pas

 

Joyeux desserts à vous tous.

 

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23/12/2008

VIVA DO BRAZIL !

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21/12/2008

Chapitre 4 - paradis-ciel.info

 

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

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Chapitre 4

Dans l'immédiat, on lui permit de rejoindre le village de Maussane en Provence où il était né, pour assister incognito à la messe de trentième demandée par sa famille à l’occasion de la dispersion de ses cendres. Il revit avec émotion les Alpilles baignées de soleil, son mas du « Temps perdu » entouré d'oliviers centenaires fouettés par le mistral. Autre­fois, lorsqu'il s'en retournait de ses voyages au long cours, il n'avait de cesse de se ressourcer dans cet endroit bucolique, oubliant les fracas de la planète. Il le retrouvait maintenant tel qu’avant sa mort : tout n'était que calme et sé­rénité, comme au Paradis. Il constata que son vieil ami Jacquot, le gardien, avait commencé la taille des oliviers, signe que son stimulateur cardiaque contribuait à le maintenir en vie.

Sur la place du village, il croisa des jeunes et des plus vieux qui se ren­daient à l'église ou aux terrasses des cafés. Les incrédules allaient peut-être boire un pastis à sa santé, ignorant que leur pote, tout près d’eux, les obser­vait à la dérobée. Ses copains de belote et de pétanque étaient tous là. Il y avait Paul, le Belge, qui racontait des histoires à dormir debout et qui riait avant même de les avoir commencées. Roland, le baron de la belote, un joueur professionnel qui ne supportait pas d’être battu. Richard, l’Alsacien, accro au tiercé et à la Kronenbourg 1664. Henri, l’artificier, qui risquait sa vie à chaque charge de dynamite. Azziz, le maître d’hôtel marocain, sur­nommé Charlot parce qu’il res­semblait à Chaplin à s’y méprendre. Et pas mal de poivrots, le nez rougi d’avoir ingurgité moult « petits jaunes » !

Les souvenirs se précipitaient dans sa tête au rythme du ca­rillon qui annonçait la cérémonie. Un soupçon de fierté lui vint à l'âme, lorsque le vieux clocher de son enfance se mit en branle rien que pour lui. La famille présente avait l'air moins triste qu'au Père-La­chaise. Pas l'ombre d'un mou­choir à l'horizon, aucun reniflement ne troublait les paroles du vieux curé bedonnant. Tant mieux, pensa-t-il, ils avaient ravalé leur gros chagrin et commençaient à faire leur deuil. Il fallait bien que la vie continue.

L’attention de Victor fut attirée par la présence d’une femme qui se te­nait à l’écart, au fond de l’église, près du confessionnal. Agenouillée sur la traverse de bois polie par les ans, elle cachait sa face entre ses mains, comme une ma­done ou une sainte en adoration. Lorsqu’elle releva la tête, il découvrit son visage d’une blancheur de cire. Ses traits exprimaient à la fois le chagrin et la douceur d’âme d’une Sainte Femme. Ses traits lui rappe­laient un visage connu jadis, alors qu’elle était plus jeune, très jeune même. Victor mit de l’ordre dans ses souvenirs de jeunesse. Il se rapprocha pour la voir de plus près, pour se pencher vers elle, pour l’entendre sangloter, pour percevoir sa respiration, pour la sentir comme une fleur des prés. « Oui, se dit-il. C’est bien elle. C’est Mireille. C’est Mireille, la bergère. »

En une frac­tion de seconde, il la revit telle que jadis, à l’époque de leurs quinze ans. Mireille, son premier amour, dans les collines des Alpilles. Mireille, qu’il rejoignait en cachette dans la garrigue lorsqu’elle faisait paître ses chèvres et ses brebis. Grimpant quatre à quatre parmi les ro­chers moussus, il la retrou­vait sur un replat, au bord d’un ruisseau qui serpentait entre les pierres. Il sifflait comme une marmotte, elle se re­tournait, le cherchait derrière les ge­nêts, puis courait vers lui en riant comme une enfant qu’elle n’était plus tout à fait. Ils se couchaient côte à côte sur l’herbe, regardaient le ciel, le soleil droit dans les yeux. Le corsage de Mireille s’entrouvrait au rythme de sa res­piration, laissant poindre deux mamelons ronds et fermes comme des me­lons. Sous le regard curieux des biquettes, les deux amoureux découvraient la sensa­tion des premiers baisers et des premières caresses. Les jours de pluie ou de mistral, ils s’abritaient, transis, à l’intérieur d’une grotte, s’entrelaçaient comme des amants pour avoir chaud.

Cela dura toute une saison. Cela dura jusqu’à la séparation qui les fit pleurer tous deux à chaudes larmes. Cela dura jusqu’au départ de Victor et de ses parents pour la capitale. Pour lui, cette absence dura jusqu’à ce jour de requiem. Dans le cœur de Mireille, l’absent était toujours là.

Victor avait d’abord hésité à revenir ici, dans son village natal. Il trou­vait la démarche presque malsaine d’assister à cette cérémonie. Ré­flexion faite, il estimait « humain », naturel, d’avoir eu envie de revoir ses amis, ses proches, Clotilde ; il était heureux de sa surprise à redécouvrir Mireille après de si longues années. Il déplorait que sa pré­sence ne fût connue que de lui seul, en sens unique. Il se faisait d'ailleurs du souci à l’égard de sa famille. Comment allaient-ils régler la succes­sion entre une ex-femme et des enfants d'un côté, une compagne de longue date de l'autre ? Le métier de journaliste ne permettant pas d'amasser fortune, ils n'allaient tout de même pas se battre pour un vieux mas et quelques arpents d’oliviers. La sagesse voulait qu'ils res­pectent les souhaits émis de son vivant, avant qu'il n’ait eu le temps de les inscrire sur papier timbré.

Après la cérémonie, les intimes rejoignirent le mas et répandirent les cendres du défunt au pied des oliviers. La famille avait un main­tien digne et  s’abstint de parler de partage. Victor crut comprendre que le mas du « Temps perdu » demeurerait à la disposi­tion de tous ceux qui l’avaient fréquenté de son vivant. Au notaire de trouver la formule adéquate. Sa mère séjournerait quelques jours auprès des cendres de son fils jusqu’à ce que le mistral les disperse dans les collines.

Ses enfants volaient de leurs propres ailes. Son fils Pa­trick, doué pour les sciences et les nouvelles technologies, occupait un poste de ca­dre à la direction d’une multinationale de l’informatique. Sa Porsche Carrera comblant tous ses désirs actuels, il ne manquait, à ce célibataire endurci, qu’une femme et des enfants.

Licence de lettres et d’anglais en poche, Laure, sa cadette, n’avait pas opté pour le métier de son père. Lorsqu’elle séjournait aux Etats-Unis pour ses études, elle s’exerçait, parfois, à lui envoyer des e-mails, des reporta­ges sur Manhattan, Times Square, Brooklyn, les théâtres de Broadway. Son ta­lent de photographe lui aurait pourtant permis de joindre l’image à l’écrit. Pédagogue dans l’âme, elle préféra se caser dans l’enseignement.

Ayant vécu en l’absence de ce père voyageur, que l’on n’embrassait qu’entre deux avions, ils avaient tous deux opté pour une profession de tout repos. Les agités, comme les ivrognes… en principe, il n’y en avait qu’un par famille !

Victor n’avait pas à se soucier des conséquences qu’aurait pour ses en­fants son absence définitive. Sans doute était-ce son retour dans son village, à côté des siens qu’il avait chéris de loin en loin, qui le rendait mélancolique.

Avant de quitter sa terre originelle et de s’en retourner, dare-dare, au Paradis, Victor souhaitait s’enquérir du devenir de Clotilde, sa compagne et désormais sa veuve illégitime. Ce mufle invétéré aurait, d’ailleurs, dû com­mencer par elle, chercher à la rencontrer en tête-à-tête. Il aurait dû désirer l’entretenir de tout ce qui les unissait, les faisait vibrer l’un et l’autre. La rencontre de l’impossible entre un mort et une vivante !

À l’église, elle semblait inconsciente de la liturgie et des personnes qui l’entouraient. Un septième sens lui indiquait la présence de son homme à ses côtés. À un moment donné, il pensa qu’elle allait se jeter dans ses bras, lui crier son chagrin. Ne rencontrant que le vide, elle ris­quait de trébucher entre les bancs de la nef. On aurait attribué cet in­cident à un malaise émotif, à une baisse de tension ou aux premiers symptômes de la grossesse. « Mon Dieu, se dit-il, pourvu qu’elle ne soit pas enceinte, qu’elle n’enfante pas un orphelin de père ! » La détresse la rendait plus belle encore qu’elle n’avait jamais été. Son tailleur noir d’ébène donnait à son visage une teinte ivoire, soulignée par ses lèvres rosées. Un voile de dentelle recouvrait ses cheveux auburn. Une prémonition macabre lui vint à l’esprit. Au paroxysme de leur amour, ils ne pouvaient imaginer vi­vre l’un sans l’autre. N’avaient-ils pas souhaité mourir ensemble ? Clotilde paraissait si désemparée qu’il craignit qu’elle ne commît l’irréparable. Elle était jeune, beaucoup plus jeune que lui, elle devait vivre encore toutes les an­nées que Victor avait déjà vécues, pour le retrouver, le moment venu. Il fallait, à tout prix, la préserver d’accomplir une folie.

Depuis son arrivée récente au Paradis, sa conception des relations hu­maines s’était fondamentalement modifiée. De son vivant, il n’aurait pu supporter que son union avec Clotilde se désagrégeât et aboutît à une sépa­ration. Il était malheureux chaque fois que l’un de ses amis lui annonçait la rupture de son couple. Il ne s’expliquait pas la mort de l’amour, pas plus que sa naissance d’ailleurs. Par quelle alchimie avait-il été envoûté par Clotilde plutôt que par une autre ? Et vice-versa. Que sa compagne puisse se lasser de lui, être attirée par un autre et lui ap­partenir un jour, dépassait son enten­dement, exacerbait sa jalousie qui était proportionnelle à l’intensité de son amour. Lors de ses voyages, de ses absences durant plusieurs semaines, il doutait parfois de la fidélité de Clotilde. Ne serait-ce qu’une aventure sans lendemain, comme lui-même en avait parfois à l’autre bout du monde ? Quand ces pensées malsaines lui traversaient l’esprit, il s’empressait de l’appeler avec son téléphone satellite. À l’écoute de sa voix claire et enjouée, il se ravi­sait aussitôt et se prenait vraiment pour un imbécile de s’être fait du ci­néma.

Il se rappelait également que la libido de la femme n’est nullement si­milaire à celle du mâle. En général, il faut qu’elle soit amoureuse pour envisager une relation charnelle. Les marins, les routiers et les journa­listes ne sont pas tous sociétaires de la corporation des cocus !

Désormais, Clotilde, cette femme aimante et tolérante, n’aurait plus à attendre patiemment le retour de son compagnon. C’en était fini des re­trouvailles in­tenses et passionnées où le temps s’arrêtait. Finies ces nuits d’amour, chaque fois vécues comme si c’était la première fois. Ou la dernière, lorsqu’il repar­tait vers de nouvelles missions. Les rues, les boutiques, les bistrots, les ciné­mas n’accueilleraient plus ces tourte­reaux un rien foufous. Clotilde demeure­rait seule, sans l’espoir d’un quelconque retour de son ami. La cicatrice de sa mort mettrait des jours et des mois à se fermer pour faire place, peu à peu, au seul souve­nir. Victor ne pouvait se faire à l’idée qu’elle demeure sa veuve toutes les années qu’elle avait encore à vivre. Il souhaitait qu’elle refît sa vie. Pourquoi pas avec son jeune frère, libre de toute attache, qui tardait à pren­dre femme ? Elle évoluerait dans le même cadre familial, n’aurait pas à tout reconstruire au sein d’un milieu inconnu. Pierre avait, d’ailleurs, pris soin d’elle, depuis la disparition de son frère. « Si j’envisage un tel scénario, se dit-il, c’est que le Paradis vous change un homme à la vitesse de la lumière, en le dotant d’une tolérance extrême »

Au cours de cette journée particulière, Victor avait suivi Clotilde à tra­vers le verger d’oliviers. Elle s’était assise à l’ombre du chêne vert et par des­sus son épaule, il lut la lettre qu’elle lui destinait :

 

Victor, mon amour,

Depuis que le directeur du Journal est venu m’annoncer l’horrible nou­velle, j’ai essayé chaque jour de t’écrire, mais je n’y parvenais pas. Mes idées, mes mots, se brouillaient dans ma tête, chaque fois que je tou­chais le clavier. Je me suis dit aussi que cela ne servirait à rien, puisque tu ne recevrais pas mon courrier. Alors, je t’ai beaucoup parlé, et je te parle encore à chaque instant, en confectionnant mes bouquets. Toutes les fleurs ont l’odeur de ta peau, elles exha­lent ton parfum. Je pleure toutes mes lar­mes lorsque je tresse les couronnes mor­tuaires à l’arrière-boutique.

Aujourd’hui, à l’église, je t’ai senti si près de moi que je suis sûre que tu m’entends, que tu vas lire mes pensées. J’ai marché le long des oli­viers jusqu’au chêne vert centenaire, sur la colline, au fond du verger. C’est de là que je t’écris, sur la table de pierre, où nous jouions aux échecs. Tu me manques. Comme si l’on m’avait amputée d’une partie de moi-même. Je n’arrive pas à imaginer le Paradis, ni ce que tu fais là-haut. Je ne peux te voir qu’ici-bas, vivant, près de moi, ou sur la terre à l’autre bout du monde.

J’ai reçu la visite d’un fonctionnaire du quai d’Orsay chargé de s’informer de mon devenir sans toi. Il m’a assuré que son ministère et la DST faisaient dili­gence pour retrouver les coupables. Pour moi, cela n’a aucune importance. C’est toi que je voudrais retrouver.

Depuis un mois, je n’arrive pas à vivre sans toi… J’ai parcouru le­s rues de Paris, partout où nous allions. Ta maman, tes enfants, sont très gentils avec moi. Ils m’ont accueillie pour un week-end en Normandie. Il ne se passe pas un jour sans que Pierre me téléphone pour prendre de mes nouvelles.

Je me reproche de n’avoir pas été plus souvent auprès de toi. Parfois, je te le reproche aussi. C’est sans doute à cause de ces longues séparations que notre amour était si fort. Tous les jours, j’ai envie de te rejoindre, là-haut. J’attends que tu me le demandes.

                             Je t’embrasse, mon amour

                                                           Clotilde                                                                                                               

En s’élevant vers le Ciel, il jeta un dernier coup d’œil à la Terre. Cet astre bleuté lui rappelait les images que les cosmonautes envoyaient sur les écrans de télévision, lors de leurs périples entre ciel et terre. Il reconnaissait les continents qui se détachaient des océans. Voyant cette planète d’en haut, qui aurait pu imaginer qu’une multitude de vivants y grouillaient, jour et nuit, comme des fourmis besogneuses ? Au pas­sage, il croisa des satellites ter­restres, frôla la lune et des milliers d’étoiles apparemment inhabitées.

 

(à suivre...)

 

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19/12/2008

La sirène de la Tribune...

18/12/2008

Un sac à 40.000 euros!

 

16/12/2008

Chapitre 3 - Paradis-ciel.info

 

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

 

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Chapitre3

 

Dès son arrivée, Victor n'avait pas été insensible au charme d'Eva, l'hôtesse d'accueil chiffonnée par Coco Chanel. Il trou­vait toutes sortes de motifs pour la rejoindre à la réception, prétextant no­tamment sa curio­sité à l'égard des nouveaux arrivants. Alors qu’en ré­alité, seule la rencontre de son béguin l’intéressait.

On accueillait tambour battant les nouveaux pensionnaires, un peu à la manière du Club Méditerranée. Des nuées d'anges entonnaient des cantiques célestes à la gloire du Seigneur. Les soli étaient interpré­tés tantôt par Maria Callas, tantôt par Ella Fitzgerald, et bien d'autres encore, car le ciel était peuplé de toutes les divas de la Terre. Les Ave ma­ria ou les Gloria in excelsis Deo résonnaient sous la voûte du Ciel comme à la basilique Saint-Pierre de Rome. Les rappeurs avaient troqué leurs textes salaces contre des sourates et des psaumes puisés dans le Coran ou la Bible. Les Juifs, ces éter­nels errants, entonnaient des mélopées à faire vibrer les cœurs les plus insensibles.

Victor n'avait d'yeux que pour sa favorite, Eva. Son état d'âme lui rappelait ses premiers émois d'adolescent lorsque, pour la première fois, il avait éprouvé une attirance faite de sentiments confus pour une jeune ber­gère. Comme cette jeune fille, Eva lui inspirait le désir de l'étreindre, de la caresser, de la bécoter, mais il constata qu'elle était farou­che. Elle repoussait ses avances, tout en n'étant pas insensible à son charme naturel, devinait-il. Elle lui ex­pliqua, avec une tendresse angélique qui tra­hissait à son tour ses senti­ments, que l'amour paradisiaque n'avait rien de commun avec l'amour terrestre.

- Faute de corps, dit-elle, l'amour ne peut n'être que platonique, à l'image des vérités non matérielles de ce philosophe grec, théoricien de l’Idéalisme. Tu n'as plus de mains pour me toucher, plus de lèvres pour m'embrasser, plus de bras pour m'emporter dans ta couche, plus de sexe pour rejoindre le mien dans l’alcôve céleste. Seule ton âme a mé­morisé tes actes et tes impulsions de mâle, un peu comme le disque dur d'un compu­ter.

Dur, dur ! pensa Victor. Les propos d’Eva le ramenèrent à la ré­alité, pareils à une décharge électrique. Il ne s'était pas encore totale­ment habitué au fait qu'il n'était plus un être vivant. Elle lui rappela encore la Genèse, l'histoire d'Adam et Eve, du Jardin d’Eden d’où ils avaient été chassés pour avoir cédé à la tentation, à l'acte de chair. Eva ne lui tendrait donc jamais la pomme fatale qu'il aurait souhaité cro­quer à belles dents.

- Mon cher ange, Dieu a donc créé le Paradis terrestre, créé les hu­mains, un homme et une femme, puis le serpent qui tenta Eve... Il a suscité le péché originel afin que ce beau rêve s'écroule, que les hom­mes deviennent mortels, souffrent une bonne partie de leur vie, pour se retrouver finalement au Paradis. Pourquoi n'a-t-Il pas sup­primé tout simplement l’étape intermédiaire ?

Sans se départir de sa grâce angélique, elle lui répondit :

- Le Créateur a voulu que l'homme prenne corps, vive au plein sens du terme, découvre la Terre. Aussi l’a-t-Il mis à l'épreuve, en lui donnant la possibilité de choisir entre le Bien et le Mal, au lieu de lui imposer unique­ment le Ciel, comme c'est le cas pour nous aujour­d'hui.

- Il y a tout de même, Eva, quelque chose qui m’intrigue depuis long­temps. Le péché originel n'est rien d'autre que l'acte physique de l'amour, la fusion de deux corps, source d’un plaisir intense ; il perpé­tue la vie et c’est lui qui a détruit le bonheur édénique. L'Eglise catho­lique, Pape en tête, continue de le proscrire s'il est accompli dans un autre but que de procréer. Encore heureux que le fruit défendu, la pomme, ne soit pas banni des étala­ges et que le serpent, comme d’autres espèces, n’ait pas disparu de la surface de la terre.

Eva ne répondit pas, son visage se figea ; elle semblait désapprou­ver les propos de son protégé. Quelques jours plus tard, elle le défrisa en lui faisant une confidence sur son existence passée :

- Je sais que tu te fais tout un cinéma à mon égard. Mais arrête de fan­tasmer, Victor. Je n’ai pas été la première femme du monde, l’Eve du Jardin d’Eden, la croqueuse du fruit défendu. Encore moins, un mannequin, ou une miss de pacotille, ces croqueuses de diamants qui exposent leur nudité sur les magazines people. Mon adolescence s’est déroulée à l’intérieur d’un pensionnat de religieuses. Et lorsque je me suis trouvée catapultée dans la vie civile, j’étais complètement désemparée. J’ignorais tout des choses de la vie, j’étais une proie pour cette société vibrionnante et dénuée de principes. J’ai connu et aimé un homme qui a profité de ma naïveté et de mon innocence. Après avoir eu de moi ce qu’il voulait, il m’a jetée comme une gourgandine. Mon cha­grin était tel que je suis tombée malade, je n’avais plus goût à rien, je dépé­rissais. Je priais, je priais sans cesse la Vierge pour qu’Elle me vienne en aide. Au bout de quelques semaines, mes yeux se sont ouverts. Je suis retournée au pensionnat, voir la Mère supérieure. Elle m’a écoutée longuement, comme la maman que je n’avais plus. Elle m’a proposé de m’héberger, le temps que je soigne mon corps et mon esprit, que je reprenne goût à la vie. Et je ne suis jamais repartie de ce havre de paix, sauf pour venir ici. J’ai pris le voile, j’ai été novice, mais notre Seigneur m’a rappelée à Lui avant que je prononce mes vœux définitifs. Un mal sournois avait pris pos­session de mon corps, un mal contracté avec l’homme qui m’avait ba­fouée et salie.

Victor était abasourdi par les confidences d’Eva. Aucun mot ne sortit de sa bouche. Seul, son regard en disait long sur la tendresse qu’il éprouvait pour cette femme. Il reportait sur elle les sentiments qu’il ne pouvait plus exprimer à Clotilde.

Depuis qu'il demeurait au Ciel, Victor se désespérait de ne pas ren­contrer Dieu. Le journaliste dans l'âme... s'imaginait déjà lui posant mille questions sur les sujets qui lui posaient problème. Car bien qu'il eût réussi à entrer au Paradis sans tambour ni trompette, il était en dé­saccord avec certains dogmes et pratiques des religions, de la sienne en particulier. Il in­tercéda auprès de son ange gardien favori afin d'obtenir un rendez-vous avec le Seigneur tout-puissant. Mais il dut vite déchanter lorsqu’Eva lui répondit, d'un air médusé :

- Mon cher Victor, tu es vraiment naïf ! Dieu le Père n'accorde aucune interview à qui que ce soit, parce qu'Il demeure invisible. Le Créateur n'a jamais eu de corps, ni de visage, pour la simple raison qu'Il ne s’est pas fait homme, contrairement à Son fils Jésus qui, lui, a vécu en Palestine, comme chacun le sait. Les dessins Le représentant avec des enluminures sur les livres religieux ou les peintures célébrant Sa toute puissance ne sont qu’œuvres dues à l’imagination des ar­tistes.

Victor se rendit compte qu’il lui faudrait toute l'éternité pour dé­couvrir la complexité des rouages du Paradis...

 

(à suivre...)

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13/12/2008

2. Paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

 

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Chapitre 2

 

Après cet intermède terrestre, Victor avait hâte de retourner au Paradis et d’en découvrir l’organisation.

Le royaume du monde d’en Haut était structuré à la manière du monde d’en bas, à l’exception de la loi de 1905 promulguant la séparation des Eglises et de l’Etat. Pour n’avoir vécu aucune des Révolutions qui ont secoué la planète, il ne présentait pas le moindre trait d’une République démocra­tique et laïque… Bien au contraire ; Jésus-Christ avait d’ailleurs averti ses disciples de son vi­vant en insistant sur le fait que son royaume n’était pas de ce monde. La monarchie divine était réglée comme une partition de Jean-Sébastien Bach, avec quelques emprunts à la société civile. D’ailleurs les terriens eux-mêmes ne s’étaient pas privés de créer des mo­narchies de droit divin pour asservir le peuple. Celle d’en haut s’appa­rentait, à s’y méprendre, à une multinationale.

Le patron, Dieu, régnait en maître absolu de tout mo­nothéisme. À ses côtés, Mahomet, le prophète de l’Islam, qu’Il pou­vait de moins en moins considérer comme quantité négligeable. Il lui arrivait parfois de se reprocher la diversification qu’Il avait introduite à l’époque de ce mu­sulman. Pour conquérir de nouvelles parts de mar­ché, il Lui avait fallu ven­dre le même produit sous des étiquettes diffé­rentes et susciter ainsi la concurrence et l’émulation.

D’abord le christianisme, puis l’islam qui tous deux allaient en­gendrer des courants, des dogmes et des pratiques divers. Victor était d’avis que tout aurait été plus simple si Yahvé en était resté aux prophètes de l’Ancien Tes­tament, à la religion des Hébreux : le judaïsme. Que de guerres et de conflits auraient été ainsi évités pour le plus grand bien de l’humanité ! Et dire que l’on se battait encore depuis plus de deux mille ans, y compris en Palestine, la Terre promise, la terre natale de son fils Jésus ! A vue terrestre et céleste, ce n’était pas demain la veille que les divergences religieuses disparaîtraient entre les divers croyants monothéistes alors qu’ils adoraient le même Dieu unique. À qui la faute ? Sans doute au paganisme qu’il avait fallu à tout prix éradiquer, en remplaçant une multitude de dieux par un seul Etre suprême. En effet, le royaume céleste ne supportait pas l’émergence de ces roitelets de pacotille qui envahissaient la planète. Leurs disciples allaient jusqu’à adorer ce que le Seigneur avait créé : le soleil, les étoiles, l’orage, ou même des totems de bois dur, des cailloux inertes à qui l’on donnait une forme tantôt humaine tantôt pseudo divine.

D’où le pari risqué de travestir son message, de l’adapter aux coutumes et aux mœurs de l’époque, pour combattre, bec et ongles, ces pla­giats. Cette diversification chronologique des dogmes et des pratiques reli­gieuses suscitait d’ailleurs une question fondamentale parmi les pensionnai­res du Paradis. Le Créateur de l’Univers, quelle religion pratiquait-Il ou vers laquelle allait son penchant naturel ?

Historiquement, Il ne pouvait être que Juif, comme son fils Jésus. À n’en pas douter, cela devait Lui poser un problème de conscience, puisqu’Il était le Dieu de tous les croyants. On fit comprendre à Victor que personne n’aurait l’outrecuidance d’embarrasser le Monarque avec une telle question. Cela resterait un mystère divin inaccessible à la raison, comme tous ceux que Ses fidèles avaient gobés au cours de leur existence.

De jour en jour, Victor découvrait ce territoire sans fin, peuplé de tous les élus de la Terre. Il avait dû s’acclimater à des journées de 24 heures non-stop, sept jours sur sept. La fameuse théorie du septième jour, le repos du Créateur, soit le vendredi pour les musulmans, le samedi pour les juifs et le dimanche pour les chrétiens n’avait pas cours en ces lieux. Car les âmes ne souffraient d’aucune fatigue physique, ni morale. Pas de Martine Aubry ni de syndicat à l’horizon pour revendi­quer les 35 heures ! L’emploi du temps ne souffrait d’aucune occupa­tion domestique, telle que manger, dormir, se vêtir ou faire ses courses au supermarché du coin… Par rapport à ces servitu­des terrestres, une bonne moitié de tour d’horloge était gagnée sur l’éternité.

Le Ciel comportait des succursales, que l’on pouvait assimiler à des colonies ou à des territoires annexés. Bien que la pratique chré­tienne actuelle ne s’en fasse plus guère l’écho, l’Enfer, le Purgatoire et les Limbes existaient dans l’enceinte céleste. Depuis les découvertes as­tronomiques, il n’était d’ailleurs plus question de positionner le Ciel dans l’espace interstellaire. C’était un astre invisible, comme Dieu.

Le Purgatoire se situait au rez-de-chaussée. Il abritait tous ceux qui n’avaient pas eu le droit d’accéder immédiatement au premier étage, intitulé le saint des saints. Pour une grande partie d’entre eux, ce n’était qu’un séjour provisoire, un sursis durant leur mise à l’épreuve. Après moult repentirs, tests de rédemption, suivis d’un interrogatoire par des juges soupçonneux, ils pouvaient espérer devenir des anges à part entière, gravir les escaliers célestes, être libres de circuler dans le ciel et, selon les cas, sur la Terre. À titre d’exemple de la rigueur des examinateurs, si l’on décelait le moindre doute dans ses conceptions religieuses, le candidat au bonheur éternel n’avait au­cune chance de rejoindre l’étage Paradisiaque. Il lui fallait donc faire allé­geance au Dieu tout-puissant et prouver, par son comportement, que sa foi n’était pas feinte. Aucune possibilité de biaiser ou de mentir, le sérum de vérité détectant aussitôt une velléité de fourberie.

Le Purgatoire accueillait donc tous ceux qui, de leur vivant, n’avaient pas pratiqué l’une des trois religions du Livre. Les pécheurs récidivistes et ceux qui avaient quitté le monde d’en bas dans le doute ou la non pratique des sacrements ou des prières n’échappaient pas à l’antichambre du Paradis. Dans sa grande bonté, Dieu organisait donc des classes de repêchage au cours desquelles une ribambelle de prêcheurs s’appliquait à leur enseigner la bonne parole et à les convertir. Mieux valait tard que jamais ! Les repentis accom­plissaient leur période de ré­demption au sein de l’une des trois religions mono­théistes en fonction de leur culture ou de leurs origines spirituelles. Ceux que l’on nommait, en langage chrétien, les catéchumènes, su­bissaient donc le harcèlement des prédicateurs de tout genre. Comme quoi l’histoire terrestre ne faisait que se répéter au Paradis. La concur­rence atteignait son paroxysme chez les chrétiens d’obédience ro­maine, orthodoxe ou protestante.

Il n’était pas nécessaire que les VRP du purgatoire se plient en quatre, promettent monts et merveilles, si ce n’est le Paradis, pour convaincre la clientèle du Purgatoire de signer le contrat de rédemp­tion… C’était le che­min à prendre pour atteindre la résurrection tant espérée, le retour de la mort à la vie, lors du Jugement Dernier qui se faisait attendre… Des croyants ne disaient-ils pas : « S’il n’y a pas de ré­surrection, notre foi n’est rien » ?

Dans l’islam, ni les sourates, ni les recueils des hadiths, d’origine plus récente, ne faisaient mention du Purgatoire. Selon les visions de Mahomet, seuls existaient le Paradis et l’Enfer. Le prophète avait pour mission d’intercéder auprès d’Allah, le jour de la Résurrection, pour faire le tri des cas litigieux. Entre-temps, il fallait bien que les sursitaires croupissent quelque part… ce qu’il n’avait pas prévu ! L’interprétation du Coran donnait lieu à des bagarres d’arrière-garde entre les grands penseurs de l’islam des siècles passés qui devaient également compter avec les intégristes d’aujourd’hui.

Seuls les israélites demeuraient fidèles à leurs prophètes et au « numerus clausus » en vigueur depuis la nuit des temps. L’on était fils d’Israël ou pas !

Les Limbes abritaient le jardin des enfants morts sans baptême et les « justes » en attente de la rédemption. On appelait « justes » les hom­mes justes qui n’avaient pas pratiqué l’une des trois religions du Livre.

De toute éternité, l’Enfer, que l’on appelle communément le royaume de Lucifer, avait exercé une fascination sur les hommes et suscité en eux une curio­sité morbide. Victor apprit qu’il se situait au sous-sol du Paradis. On chuchotait que Dieu et Lucifer avaient conclu un gentleman’s agreement pour se partager équitablement le sort des ter­riens. Ils correspondaient par ambas­sadeurs interposés et refusaient toute rencontre au sommet.

Malgré son insistance, on refusa à Victor la visite de cet antre, qui a toujours été la hantise des enfants désobéissants. Il réussit cependant à ex­torquer les confidences d’un colosse, un diable immonde qui officiait comme vigile à l’entrée de ce territoire maudit.

Un énorme trou noir happait les âmes damnées et les précipitait sur un toboggan en colimaçon qui s’enfonçait dans les ténèbres. Les constructeurs de parkings souterrains s’étaient certainement inspirés de l’architecture des lieux. Cela rappelait aussi les oubliettes du temps ja­dis. On ne décelait au­cune trace du feu de l’Enfer si souvent décrit au cours des siècles. Pas l’ombre d’une flamme qui vous grillait les côtes jusqu’à la moelle. Ni de diablotins qui s’acharnaient avec leur trident sur des corps meurtris. Ces croyances an­ciennes avaient, sans doute, pour origine le noir des ténèbres. Pour l’inconscient humain, tout ce qui était noir avait forcément dû passer par les flammes. Dans l’obscurité totale, les âmes damnées brûlaient du tourment de ne pouvoir jouir des Béatitudes du Ciel et des promesses divines de ré­surrection et de réincarnation. La punition de l’enfer privait les suppli­ciés de la perception des autres et de la communication entre eux. C’était une éternité d’enfermement, de solitude, de remords, de souf­france morale, qui rappelait les cachots de haute sécurité.

Victor considérait que ces mesures draconiennes et irréversibles étaient en contradiction fondamentale avec la promesse divine d’accorder « à tout pécheur miséricorde ». Il se promettait d’aborder la question en temps voulu avec un responsable. L’Enfer avait au moins le mérite de déceler les innocents condamnés à tort par la justice des hommes. Pour éviter la contamination de ces blanches brebis sur le territoire des loups, on les expédiait dare-dare au Paradis, car ils le méritaient plus que bien d’autres.

Victor avait vécu d’autres enfers terrestres bien plus terribles et sans commune mesure avec l’enfer céleste décrit par le colosse. En 1993, il parcourut l’Afrique de l’Est : l’Erythrée, l’Ethiopie, le Soudan, la Somalie, pour couvrir les événements de la région et té­moigner des troubles sanglants qui y sévissaient. À l’automne, il se rendit au Burundi et ensuite au Rwanda où il assista aux génocides qui ravagèrent ces deux pays. Non seulement, il relata les faits à son Journal, mais il dénonça la lâcheté et les complicités de la France lors de ce conflit ethnique. À l’époque, Victor fut l’objet d’un blâme et de pressions pour qu’il mette une sourdine à ses propos.

 

(à suivre…)

 

 

Si vous êtes impatients de connaître la suite je peux aussi vous

l’envoyer gracieusement par Internet.

Il suffit pour cela de me le demander par courriel:

aeo-editeur@club.lemonde.fr

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10/12/2008

Un cadeau du Père Noël...

15 décembre 2007 - Bientôt une année que le livre

http://www.paradis-ciel.info

est sorti de presse. Il ne paraîtra pas en livre de poche… mais je

vous propose de le découvrir par épisode au cours de ces

prochains jours.

Si vous êtes impatients de connaître la suite je peux aussi vous

l’envoyer gracieusement* par Internet.

Il suffit pour cela de me le demander par courriel:

aeo-editeur@club.lemonde.fr

(* c’est un cadeau du Père Noël !)

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Avertissement aux lecteurs :

Toute ressemblance avec des personnes

ou des faits passés, présents ou futurs

ne serait que pure coïncidence…

D’où venons-nous ?

Que sommes-nous ?

Où allons-nous ?

1.

Lorsque Victor arriva au Paradis, il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. À cinquante ans passés, il n’avait même pas eu le temps de faire un break, de se poser des questions sur la mort, l’après vie, la réin­carnation et toutes les balivernes que l’on colportait à ce sujet. À sa connais­sance, personne n’était revenu sur terre pour porter témoi­gnage, preuves à l’appui. Des comateux et des rêveurs étaient, certes, convaincus d’être passés de vie à trépas pour revenir ensuite, tambour battant, poser leurs sabots sur le plancher des vaches. D’aucuns pré­tendaient même être nés une seconde fois. Seuls, les religions, les ro­mans, et les films d’anticipation avaient eu le culot de faire rêver ou de sus­citer des craintes et des cauchemars chez les esprits faibles.

Victor n’avait pas pensé quitter, si tôt, la vie terrestre pour se re­trou­ver, dans la force de l’âge, aux portes du Paradis. Sa première sur­prise fut de constater que le Chef concierge, le détenteur des clefs d’or, le célèbre Saint Pierre, n’était point là pour l’accueillir, un cierge al­lumé à la main. À sa place, une hôtesse sophistiquée, vêtue d’un géné­rique de Chanel bleu ciel, offrait le sourire de son joli minois maquillé sans doute par Carita. Pour ac­complir pareille besogne, la mignonnette avait certainement pris des cours de maintien et de psychologie à l’école Tunon. A moins qu’elle n’ait été man­nequin ou Miss Monde, l’intelligence en plus. Car le premier contact des morts avec le Paradis devait for­cément être à la hauteur de sa réputation.

Les formalités d’entrée furent réglées séance tenante, même si la notion du temps qui passe n’avait désormais plus d’importance pour lui. Après avoir farfouillé un fichier écorné, la jeune femme, dont le pré­nom «Eva» figu­rait sur son badge, extirpa en un instant la fiche du nouveau Gentil Membre. La venue de Victor devait être programmée à l’avance avec l’heure et l’ordre d’arrivée.

D’un ton assuré, elle lui déclara tout de go :

- Victor, vous étiez journaliste, envoyé spécial à travers le monde. Vous étiez détenteur d’une carte de presse et, grâce à ce titre, vous avez passé sans encombre tous les portillons de contrôle pour être dirigé vers mon service d’accueil. Mon chef, lebienheureux Saint Pierre vous souhaite la bienvenue et vous prie de l’excuser de n’avoir pas eu la pos­sibilité de vous recevoir per­sonnellement. En ce moment, nous sommes surchargés au Service des Ad­missions, à cause des conflits, des guerres civiles et des catastrophes qui sévis­sent sur la Terre. Un vrai casse-tête pour orienter toutes ces âmes, les victimes d’un côté, les tueurs de l’au­tre, bien que ces derniers, on s’en débarrasse au plus vite en Enfer ! D’après vos états de service, vous connaissez mieux que personne la planète que vous venez de quitter. Comme nous devons étof­fer notre Service de la Communication avec la Terre, nous vous avons pres­senti pour accomplir un stage de formation.

Victor était déconcerté par cet accueil mené au Paradis à un train d’enfer. Elle savait tout de lui alors qu’il ignorait tout de cette char­mante femme. Le moment venu, il souhaitait se renseigner sur elle car ce prénom, Eva… Eve…, l’interpellait. « Ne serait-elle pas par ha­sard l’épouse d’Adam, pour occuper une fonction de cette impor­tance ? » se dit-il, après un moment de cogitation.

Mort pour mort, il pensait enfin prendre du bon temps et le voilà, à peine débarqué, embrigadé dans de nouvelles aventures. Si c’était ça la mort, il eût préféré rester en vie encore quelques années.

La mort, il l’avait bravée mille fois au cours de sa carrière de re­porter. La première fois, c’était en qualité de jeune correspondant de guerre. Inexpé­rimenté, il s’était infiltré jusque derrière les lignes com­munistes, au risque de finir ses jours à l’intérieur d’une trappe à tigres bourrée de serpents de la pire espèce. Cela n’avait pas pour autant modéré ses audaces, que ce soit au Cambodge avec les Khmers rouges, au Chili de Pinochet ou en Afghanistan, lors de l’in­vasion des Russes. Victor était l’en­voyé spécial de tous les conflits, se portant vo­lontaire aux premières es­carmouches. Des centaines de combattants et de ci­vils étant passés de vie à trépas sous ses yeux, comme des bêtes à l’abattoir, il avait appri­voisé la mort, presque naturellement, en se disant qu’elle faisait partie de la vie. À une seule exception, la mort des civils, des innocents, des enfants dont la vie était brisée avant qu’ils n’aient eu la possibilité de la découvrir.

Cette fois-ci, c’était différent puisqu’il s’agissait de la sienne. Il n’allait pas en faire une maladie, même si, cet après-midi, une balle perdue l’avait cloué sur place au cours de ce conflit ethnique qui n’en fi­nissait pas de faire des victimes, juste là-dessous, en Afrique. À l’heure qu’il était à sa Breitling imaginaire de baroudeur, sa famille ne devait pas être au courant de sa nou­velle affectation. Elle apprendrait aux journaux de vingt heures, comme le monde entier, qu’un journaliste de plus avait été tué dans l’exercice de son mé­tier. « Reporters sans frontières » protesterait à nouveau en faisant le panégy­rique de plus de cinquante de ses confrères ayant subi un sort identique au cours de l’année.

Le matin de son assassinat, Victor avait reçu un courriel de Clotilde, sa compagne :

Victor, mon amour,

Jusqu’au cœur de la nuit, j’attends ton appel qui ne vient pas. Je ne trouve pas le sommeil. J’ai lu quelques pages d’un roman policier, genre qui, d’habitude, me captive. Je ne peux me concentrer sur l’intrigue. À chaque instant, mes pensées sont auprès de toi. Alors je me suis relevée, je me suis installée à ton bureau et je t’écris ces quelques lignes que je t’enverrai par mail. Es-tu encore dans les bras de Morphée ou à bord d’un taxi-brousse, quelque part dans la savane ? Quand tu n’es pas là, je ferme les yeux et j’imagine être assise à tes côtés, secouée comme un baluchon sur une guimbarde brinquebalante. Ton regard scrute la piste, tu te tournes vers moi, tu me souris, quelques gouttes de sueur parsèment ta peau hâlée par un soleil de plomb.

Tu me manques, mon amour. Cela fait plusieurs semaines que tu es parti. Je compte les jours qui me séparent de ton retour. Je suis inquiète. Les jour­naux, ce matin, font état d’une escalade de la rébellion, de la violence. J’ai lu ton dernier article, celui où l’armée tire sur la foule des miséreux. J’ai peur, Victor. J’ai peur pour toi. Fais attention, ne prends pas de risques. J’ai beau me raisonner, c’est plus fort que moi. Non seulement, j’ai peine à supporter notre séparation, mais je tremble à l’idée de te savoir là-bas. Surtout la nuit. Tout à l’heure, il fera jour. Mes idées noires disparaîtront car tu vas m’appeler, dès que tu le pourras. N’est-ce pas, mon amour ?

Ta Clotilde qui t’aime

L’intuition féminine lui avait fait craindre le pire et le pire était arrivé. Il n’avait pas eu le temps de lui répondre qu’il était bien por­tant, de la rassu­rer sur son sort, que déjà le destin en avait décidé au­trement…

Victor avait envie de pleurer, non pas sur son sort, mais sur ses êtres chers, ses enfants, sa compagne, ses parents qui allaient ap­prendre sa mort par les médias, comme des milliers d’inconnus, avant même que le réd en chef ait eu le temps de les informer. Il aurait souhaité prendre le premier avion pour aller les consoler, les soutenir dans l’épreuve qu’ils allaient subir.

Victor dut se rendre à l’évidence : il n’avait plus de larmes, plus de vi­sage, plus de mains, plus de corps. Ici, au Paradis, il n’existait pas non plus d’aéroport, pas d’avion, pas un son, pas un souffle de vent, le silence, rien que le silence qui l’étourdissait plus que l’atmosphère sonore de la Terre. D’un seul coup, il avait été coupé des bruissements de la vie et éprouvait la sensation d’un vide abyssal. Toutes ses perceptions étaient intérieures, inexplicables au commun des mortels. À l’instant de sa mort, son âme avait pris immédiatement le relais de son esprit, pro­voquant un état de béatitude, de félicité irréelle. L’expression « être au sep­tième ciel » pre­nait toute sa valeur dans une sorte de ravissement de son être. Par rap­port à l’esprit des vivants, il constata que l’âme avait des facultés comparables à celles d’un ordinateur surpuissant fonc­tionnant à la vitesse de la lumière. Ce qui était paradoxal dans la mort, c’est que la personne concer­née était insensible à sa propre mort, alors que les vivants éprouvaient du chagrin à en mourir.

En découvrant le Paradis, Victor allait de surprise en surprise. Il s’ima­ginait déjà en train de faxer un reportage exclusif qui ferait le tour des ré­dactions. On se l’arracherait à prix d’or, il serait à la une de l’actualité. « Fini de fantasmer, se dit-il, je dois remettre les pieds sur le Paradis ! »

Dès l’avènement du monothéisme, la promesse du Paradis avait été le sujet de préoccupation majeur des croyants. On leur promettait monts et merveilles pour autant qu’ils fassent une allégeance sans faille au Dieu uni­que. Malgré ces affirmations allégoriques, l’homme se po­sait mille questions sur son devenir après la mort. D’autant que cha­cune des religions du Livre proposait une version différente du Paradis. Le mythe était d’ailleurs entre­tenu à dessein pour convaincre les croyants de rester dans le droit chemin et les asservir. Victor comprit tout de suite que ce discours était bien loin de la réalité. C’était l’une des preuves que la communication avec le monde souffrait d’un mal en­démique et qu’il fallait y remédier de toute ur­gence.

Les morts voyaient les morts comme de leur vivant. Toutefois leurs vi­sages, leurs corps apparaissaient flous, pareils à une silhouette, à un reflet impalpa­ble sur un plan d’eau. Impossible de les toucher, de leur serrer la main ou de taper sur l’épaule d’un vieux copain qui vous avait précédé dans l’au-delà. Les pen­sionnaires pouvaient communiquer entre eux, sans qu’un son, une parole, ne soient réellement émis. La matéria­lité des choses n’était que virtuelle, imaginaire, qu’une vue de l’âme. L’après vie pouvait être comparée au rêve des vivants, à la différence qu’on ne maîtrisait pas ce dernier. Il ve­nait, partait, sautait du coq-à-l’âne et le rêveur ne se souvenait que de quelques bribes au réveil. Alors que « vivre » au Paradis était une sorte de rêve organisé et planifié à l’avance. Par déduction, songea-t-il, l’Enfer serait-il donc un cauche­mar permanent ?

De son vivant, Victor n’avait pas imaginé que l’âme de certains élus pouvait parfois revenir sur terre. Seuls des réalisateurs de films fantasmaient en mettant en scène des « revenants », des fantômes visi­bles des seuls specta­teurs. De là à envisager que les terriens pouvaient être entourés d’âmes invisi­bles, il y avait un pas que personne n’avait osé franchir… Contre toute attente, il constata que le Ciel octroyait de manière discrétionnaire des passe-droits pour permettre le retour sur terre à certaines âmes soi-disant méri­tantes. Mais ne l’étaient-elles pas tou­tes ? Sans aucune explication, Eva lui remit un passeport céleste qu’il s’empressa d’utiliser.

Victor assista donc près des siens à son propre enterrement à l’église de Saint-Eustache, près du quartier des Halles où il séjournait à Paris. Bien qu’il ne puisse communiquer avec eux, il était persuadé que sa présence les soulagerait. On n’était jamais plus proche d’un parent, d’un ami que lors­qu’on l’accompagnait à sa dernière demeure. Durant la cérémonie des obsè­ques, on se rappelait les bons moments passés avec lui, on se re­prochait de ne pas l’avoir rencontré plus souvent, de ne pas lui avoir écrit quelques mots d’amitié à l’occasion de son anniversaire ou au Nouvel An.

Etre près d’eux et ne pouvoir leur parler ni les étreindre dans ses bras fut un vrai calvaire, une épreuve épouvantable que Victor ne sou­haitait pas renouveler de sitôt. D’abord les deux familles s’observaient en chiens de faïence. D’un côté, sur les bancs de gauche, son ex-femme reniflait des lar­mes de crocodile et épaulait leur fils et leur fille, mani­festement éplorés de la disparition de leur père. De l’autre côté, sa maman, son frère Pierre, Clotilde, ses proches parents, oncles, tantes et cousins de province, pleu­raient toutes les larmes de leur corps.

Victor éprouva l’impression d’être un voyeur, un témoin indis­cret, lorsqu’il entendit prononcer son éloge funèbre. « Il fallait mourir, pensa-t-il, pour découvrir l’hypocrisie de ceux qui prennent un air de circonstance, l’indifférence de ceux qui bavardent et l’amitié sincère de quelques-uns. » Il fallait mourir pour que l’officiant, et parfois ses acolytes, fassent le panégyrique de votre existence. Que de balivernes et de clichés éculés pouvaient être prononcés à cette occasion, alors que seul l’intéressé était à même de dresser le bilan objectif de sa vie ! Comme tout bilan, celui de Victor n’était pas blanc-bleu, loin de là. La mort l’avait sans aucun doute transcendé car il ne se faisait aucun reproche sur ce qu’il aurait dû faire ou non de son vivant. C’était, sans doute, l’une des béatitudes promises par le Paradis de ne pas être tourmenté par ces remises en question qui assaillent périodiquement les terriens. De toute façon, il était bien trop tard pour changer quoi que ce fût !

Il n’accompagna pas les intimes à l’intérieur du crématoire du Père-Lachaise. Ayant échappé aux flammes de l’enfer, il n’envisageait pas de se sentir griller en direct comme un vieux coq sur le retour. Par contre, il avait eu la curiosité narcissique de se pointer à la morgue, pour voir une der­nière fois son visage, avant la fermeture du cercueil. Il trouva qu’il avait une bonne gueule de baroudeur, rasé de frais, pommadé de fond de teint, comme pour un passage à la télé.

La direction du Journal avait offert un verre et des petits-fours… aux bureaux de la rédaction. Victor aurait bien aimé trinquer avec un Premier cru de Chablis à la santé de ses potes ; mais hélas, une âme… ça ne buvait pas ! Sans boire, il se rappelait cependant toutes les sensations d’un épicurien : la couleur, l’odorat, le goût, à l’exclusion de l’ivresse. Cette agape, qui fait parfois suite à la cérémonie des obsèques, met un peu de baume au cœur des pleurnichards. Il constata, une fois de plus, qu’il était bien mort, que son corps ne réagissait plus, tel un membre amputé, qu’il devait s’habituer à ne « vivre » désor­mais qu’avec son âme.

Au Journal, le vin aidant, les langues se déliaient. Certains étaient cho­qués par cette mort brutale. D’autres lui reprochaient d’avoir tou­jours pris des risques insensés, aux premières lignes des conflits, parmi les hordes de maquisards et de révolutionnaires. N’avait-il pas pris exemple sur Robert Capa, le célèbre photographe qui risqua cent fois sa vie lors de la guerre d‘Espagne et du débarquement en Normandie ? Jusqu’à affronter une mort tragique au Viêt-Nam pour témoigner des conflits et de la détresse hu­maine.

Depuis quelques mois, une controverse s’était développée au sein de la rédaction sur les risques encourus par les journalistes présents sur le terrain des combats. Fallait-il continuer à les exposer aux exactions, à l’assassinat, à la prise d’otages par des groupuscules incontrôlés ? Lors des guerres tradition­nelles, l’information avait toujours primé sur les dangers. Aujourd’hui, la donne était faussée, l’information étant vic­time de son propre rôle. Par des actions criminelles, les belligérants de tout bord se servaient d’elle pour atti­rer l’attention du monde sur leurs revendications. Et cela marchait plutôt bien que mal, l’escalade de la terreur étant sans limites.

Le rédacteur en chef brandissait le dernier papier de Victor, faxé deux heures avant sa mort, en disant : « C’était le meilleur de tous les envoyés spéciaux, personne parmi les autres rédactions ne sortait des scoops tels que les siens. Le gouvernement a diligenté une enquête car la balle per­due n’était peut-être pas un effet du hasard. Car il n’épargnait per­sonne. Ses reportages dérangeaient jusque dans les ambassades et les minis­tères de ces républiques bananières, y com­pris dans la nôtre qui ne l’est plus tout à fait…»

Dès le début de sa carrière, Victor avait trouvé que les journalistes me­naient une vie de dingue, à moins de pantoufler au Journal télévisé, le cul assis sur un fauteuil éjectable. Il n’y avait pas d’horaire, ni de vie de famille, quand l’actualité vous sortait du lit, en pleine nuit, au mo­ment du câlin quo­tidien. Pas étonnant que la mère de ses enfants se fût lassée de com­mencer et de finir ses nuits comme une célibataire ou une maîtresse délaissée.

Il avait fait ses classes sur le tas, dans un canard de province, à la rubri­que que l’on nommait « la locale ». Les chiens er­rants ne courant plus guère la campagne, il s’agissait mainte­nant de bagnoles qui s’écrasaient contre les platanes, de mecs jaloux qui trucidaient leurs femmes adultères et de truands qui canardaient l’Ecureuil et les supermar­chés. Victor engageait alors une course-pour­suite entre le lieu du délit, l’hôpital et le commissariat pour livrer au journal, avant la clôture de l’édition, les ragots relatifs à ces « faits di­vers ». Les feuilles de chou du lan­dernau excellaient à leur donner une tournure romancée. Si bien qu’à l’heure du petit noir, le sang et les larmes à la “une” se vendaient comme des petits pains. Lorsqu’il traî­nait ses bottes au commissariat de quartier ou dans les prétoires, Victor se rappelait les débuts de Simenon au Quai des Orfèvres, l’endroit où il passait ses nuits à concocter ses premiers « Maigret. »

Ses talents d’échotier provincial l’amenèrent à postuler un emploi si­milaire auprès d’un grand quotidien parisien. C’était tout de même plus gratifiant de publier ses papiers à l’échelon national, de sauter au pied levé dans le train ou l’avion, pour se retrouver, le plus souvent… en province ! Puis il s’enhardit à tâter de la radio dans un poste péri­phérique. L’information vivait avec son temps, il fallait tout savoir, tout de suite, si possible en direct. De là à pressentir l’événement, pour être le premier à l’annoncer, c’était ce à quoi aspirait tout patron de presse.

Il revint rapidement à ses premières amours, la presse écrite, lorsqu’on lui proposa la fonction de reporter, de correspondant de guerre. C’était l’opportunité de parcourir le monde, de se faire une idée de visu des événe­ments et des hommes pour transmettre une informa­tion impartiale aux lec­teurs. L’âge venant, sa rédaction lui avait proposé la situation de commen­tateur et d’éditorialiste au siège du Journal. Victor n’était toutefois pas encore prêt à abandonner sa drogue quoti­dienne pour enfiler ses charentaises sous un bureau d’acajou. Le destin s’était chargé de le mettre au rancart plus tôt que prévu.

 

 

(à SUIVRE…)

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07/12/2008

Vive les Droits de l'Homme!

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06/12/2008

VIVE LA CRISE !

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05/12/2008

Mise en garde...

 

 

04/12/2008

PATER NOSTER

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Triste sort...

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