alpilles13 ALPILLES13

03/01/2009

Chapitre 6 - www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre  6

 

Depuis quelques jours, Victor se désolait de ne pas rencontrer son père Henri. Où pouvait-il bien se planquer dans cette immensité céleste ? Certes, ce représentant de commerce avait habitué les siens à des absences de plusieurs jours, occupé à visiter ses clients par monts et par vaux. Quand il s’en revenait, la mine réjouie, il exhibait son carnet de commandes plein à craquer. À chaque fois, lors des retrouvailles, c’était la fête. Il extrayait de son break Peugeot des cadeaux pour toute la famille, comme s’il voulait se faire pardonner de lui avoir manqué.

À la maison, le chef de famille, c’était la maman. Une femme qui, pour élever quasiment seule ses deux garçons, en l’absence de son mari, se mon­trait sévère pour deux.

 

Parfois, en veine de confidences, Henri parlait de son adolescence à Paris, pendant l’occupation. Trop jeune pour entrer dans la Résistance, il était passé maître dans l’art d’esquiver les contrô­les de la Gestapo, le cartable bourré de victuailles. C’est à cette époque, sans doute, qu’il attrapa la bosse du commerce. Existentialiste convaincu, il connut l’après-guerre à Saint-Germain-des-Prés, fré­quenta les caves à jazz, Claude Luther et sa clarinette, Boris Vian et sa trompette. Ce fut en été qu’il décou­vrit la Provence, comme tout bon Parigot d’au­jourd’hui. À cette différence près qu’il ne remonta pas à Paris à l’automne et retapa, à temps perdu, un vieux mas en ruine, y demeura, prit femme et fit naître ses fils au soleil.

Jusqu’à quelques jours avant son décès, Henri avait caché la mala­die qui le rongeait inexorablement. Une sorte de pudeur ou le souci de ne pas alarmer les siens au cas où le mal se serait résorbé. Des signes avant-coureurs auraient pourtant dû les alerter. Lorsqu’ils s’étonnèrent que son embonpoint fît place progressivement à la maigreur, il répon­dit d’une boutade qu’il avait entrepris un régime pour perdre les kilos ac­cumulés au cours de repas gar­gantuesques.

Un frisson parcourut l’esprit de Victor. « Si papa n’est pas au Paradis, où est-il donc ? Au Purgatoire ? Tout de même pas en Enfer ?  Ce cachottier a-t-il commis sur terre un acte répréhensible connu seulement du Ciel ? S’était-il converti à l’hindouisme ou au bouddhisme ? Se trouve-t-il dans les limbes ?

Craignant le pire, il hésita longuement à s’informer de la réalité, à s’enquérir auprès d’Eva de l’endroit de son séjour. Quelle serait sa ré­action, lorsqu’elle apprendrait que le père de son protégé ne figurait pas sur les ta­belles du Paradis ? Il lui était insupportable de res­ter dans l’incertitude quant au sort de son père et il prit son courage à deux mains pour interroger son ange favori. Elle demeura impassible en lui annonçant qu’Henri croupis­sait au Purgatoire. « Ouf ! S’exclama Victor.  Sa vie est sauve… Je suis sou­lagé. Ce n’est pas le Paradis, mais cela aurait pu être pire.  »

Il dévala à grandes enjambées l’escalier en colimaçon pour se précipiter au Purgatoire où il découvrit, en un endroit écarté, son père en lévitation. Henri pla­nait, tournait en rond comme un fauve à l’intérieur de sa cage, prêt à bondir sur le premier arrivant. À la vue de son fils, il stoppa net, se planta sur ses jambes, écarquilla les yeux de surprise et lui lança :

- De Dieu, de Dieu… qu’est-ce que tu fous là ?

- Papa, je suis mort comme toi, il y a quelques semaines. Je suis monté au Ciel, je t’ai cherché partout et, enfin, je te découvre ici. Je réside à l’étage supérieur, au Paradis. Et toi, que fais-tu ici, au Purgatoire ?

Pendant quelques instants, Henri demeura coi,  cherchant à expliquer sa présence en ce lieu, en fonction des supputations de son fils.

- C’est une vieille histoire, dont je n'ai jamais parlé, ni à toi, ni à ton frère Pierre. Votre maman était au courant, mais nous n’abordions pas les questions qui dérangent. Durant mon enfance, j’ai reçu une instruction reli­gieuse, comme vous. Pourtant l’accumulation des cataclysmes, guerres, occupa­tions, tueries, génocide des juifs, et j’en passe, a fait chanceler ma foi et j’ai commencé à douter de l’existence de Dieu. Comment le Créateur pouvait-Il tolérer de telles pratiques, à moins de n’avoir aucun pouvoir sur les hommes ? Après de nombreuses réflexions, je suis de­venu progressivement incroyant. Pour ne pas vous perturber, vous, mes fils, je faisais semblant de croire, je vous accompagnais à la messe de minuit, aux cé­rémonies de Pâques, et même parfois aux offices du dimanche. Votre mère vous a inculqué ce que je ne pouvais vous transmettre. Tu penses peut-être que ma maladie est la punition de mon incroyance. A ma connaissance, il n’y a pas que les athées qui meurent du cancer… Par leurs prières, leurs neu­vaines, leurs pèlerinages, les croyants espèrent obtenir la rémission de leurs maux. Sinon, l’attente d’une vie meilleure dans l’au-delà les aide à supporter leurs souffrances et à mourir. Ce n’était pas mon cas, parce que je n’avais plus la foi. Lors de mon séjour à l’hôpital, en attendant sereinement la mort, j’ai eu le temps de lire et de relire la Bible, le catéchisme de mon enfance et le dernier en date, celui de 1992. Ces lectures n’ont fait que rafraîchir ma mémoire, me confirmant dans mon opinion sur la philosophie des religions monothéistes qui, depuis la fable du péché originel, n’ont fait que prescrire interdits et obligations. Le croyant est corvéable à merci : ne fais pas ceci et fais cela si tu veux gagner le Paradis et la vie éternelle. Une existence terrestre où l’hédonisme est foutu en l’air par les réacs que sont les curetons, les imams et les rabbins ! Maqués avec les politiciens dans le seul intérêt de dominer et d’asservir le petit peuple, de le maintenir à l’intérieur d’un carcan. A propos des soi-disant miracles du Christ, j’ai lu, dans l’Evangile de Jean, une phrase qui éclaire le but de ces mensonges : « Ces signes ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et que, croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jean 20,30-31). Bien que malmené par son ordre, le jésuite et scientifique Teilhard de Chardin avait ouvert la voie en disant dans son livre, L’Apparition de l’homme : « La Foi a besoin de toute la Vérité ». Grâce à ce chercheur infatigable, les théologiens sont désormais habiles à présenter les faits en tenant compte des récentes découvertes paléontologiques et anthropologiques. Mais sur le fond, ils ne changent pas d’un iota, comme moi d’ailleurs. Ton Dieu, existait-il déjà à l’époque de Lucy, il y a trois millions d’années ? L’Homo erectus et, bien plus tard, l’Homo sapiens, croyaient-ils en Dieu ? J’ai la faculté de réfléchir, ici, et plus je ré­fléchis, plus je suis convaincu d’avoir raison. À part ça, j’ai une confi­dence à te faire au sujet de mon décès. Mon mal étant irréversible et mes souffrances insup­portables, j’ai souhaité abréger mes jours, sans que cela se sache. Avec l’aide d’un médecin compréhensif, ce ne fut qu’une simple formalité.

Il fallait que Victor ait l’estomac bien accroché pour découvrir, en un instant, les raisons pour lesquelles son père végétait au Purgatoire. Il ne laissa rien paraître de son trouble et enchaîna d’une voie enjouée :

- Alors Papa, maintenant que tu es au Ciel, dans l’antichambre du Paradis, tu dois bien admettre qu’Il existe, pardieu ! Recycle-toi, deviens un élu et rejoins-moi au premier étage. C’est un séjour sans rapport avec celui-ci. Tu pourras communiquer avec la Terre, y retourner et re­voir les tiens et tes amis, si je te refile mon passeport.

- Mon fils, les choses ne sont pas aussi simples que tu crois, pour un ir­réductible comme moi. Dieu, l’as-tu seulement rencontré ? Crois-tu vrai­ment que nous sommes au Ciel ? Ne vivons-nous pas plutôt un rêve infini ? Au fait, comment va la famille ? Depuis le temps que je suis ici, je n’ai pas de nouvelles de vous. Les nouveaux arrivants, et ils sont nombreux, ne nous rapportent que des informations sans intérêt. Les événements du monde ne font que se répéter. Toujours le même merdier ! Tantôt les conflits précè­dent la paix, tantôt la paix succède à la guerre.                                                                                      

Aveugle, buté, résigné, lucide… ou rêveur, tels étaient les qualifi­catifs auxquels songeait Victor pour désigner son père. Il aurait fort à faire pour le sortir de l’impasse dans laquelle il se fourvoyait depuis sa jeunesse.

L’éternel dilemme humain avait la vie dure : les croyants repro­chaient aux athées de nier l’existence de Dieu sans avoir la certitude qu’Il n’existait pas. Et les mécréants répliquaient aux croyants qu’ils n’avaient aucune preuve de Son existence. Match nul ! Sauf au Ciel, pensa Victor.

 

(à suivre....)

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