alpilles13 ALPILLES13

10/02/2009

Chapitre 10 . www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre  10

 

 

Victor se sentit très honoré de se voir confier un rôle important au sein de cette auguste assemblée.

- Je peux en effet, dit-il, témoigner d’un drame assez récent : J’ai séjourné en Afrique, au Burundi, pendant la période qui a suivi l’assassinat, en 1993, du premier prési­dent hutu de l’histoire, démocratiquement élu 4 mois auparavant. Voici la teneur du texte, que j’ai transmis à ma rédaction, au début de mon reportage.

« À la suite du coup d’État manqué au Burundi, la guerre civile se dé­chaîne dans les collines, à quelques lieues de la capitale. Des hordes de Hutus poursuivent les Tutsis, les accusant d’avoir organisé l’assassinat du président. Des maisons sont incendiées, des cadavres de civils, hommes, femmes et enfants gisent dans les rues. J’aperçois au loin des colonnes de fumée qui indiquent l’étendue des dévastations. Un blessé agonisant a juste pu me dire, avant de mourir, que ce sont des militaires, en prin­cipe tutsis, qui ont encerclé son vil­lage et qui lui ont tiré dessus à bout por­tant. En revanche, les blessures d’autres suppliciés montrent qu’ils ont été exécutés à la machette, vrai­semblablement par des civils comme vous et moi… Impossible de savoir, des Hutus ou des Tutsis, qui tue qui ! »

- J’ai pu ensuite recueillir quelques informations sur les causes de cette flambée de violences. J’ai appris d’un chef de village que les rancunes sanguinaires opposant Hutus et Tutsis dataient du conflit ethnique de 1972. Il avait causé plus de 100.000 morts de part et d’autre et des milliers de Hutus avaient fui en Tanzanie. Les terres et les maisons abandonnées avaient été confisquées par leurs voisins tutsis. Les hostilités de ce genre au sein de ces peuples de même origine et de même langue ne dataient pas d’hier. Certains les consi­déraient comme une des séquelles de l’épopée coloniale où l’occupant avait favorisé les bergers tutsis, minoritaires, au détriment des agriculteurs hutus, majoritaires.

Jean XXIII l’interrompit pour lui demander si des casques bleus étaient intervenus pour tenter de stopper les belligérants.

- À ma grande surprise, je n’ai pas aperçu l’ombre d’un képi à l’horizon. L’armée burundaise est restée cloîtrée dans ses casernes, lais­sant les civils s’entretuer. L’appel lancé par la Première ministre, Ma­dame Sylvie Kingsley, aux pays occidentaux, Etats-Unis, Belgique et France, est resté sans réponse... Seuls le Haut-commissa­riat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), la Croix-Rouge et les missions humanitaires sont intervenus aux frontières, notamment en Tanzanie, pour venir en aide à plus de 700.000 réfugiés qui avaient fui leur pays.

John Kennedy jugea bon de justifier la passivité de son pays au cours de ce conflit :

- À force de passer pour les gendarmes du monde, nous avons pris quelques distances vis-à-vis des conflits qui ne nous concernaient pas direc­tement. Si c’était à refaire, nous n’irions pas aujourd’hui au Viêt-Nam, ni au Cambodge. Nous privilégions l’intervention des soldats des Nations Unies, organisation que nous finançons en grande partie.

- C’est sans doute par souci de non-ingérence que vos successeurs n’ont pas déclenché la Guerre du Golfe en 1991, ni envahi l‘Irak en 2003 !... ironisa le Général de Gaulle. Les derniers faits de guerre de votre pays ont tous un arrière-goût de pétrole, mon cher John. Quand je vois ce qui se passe en Afrique, je me reproche parfois d’avoir réalisé la décolonisation et d’avoir confié ce continent à des hommes qui n’étaient pas préparés au pou­voir.

- Allons, allons, Messieurs, ce n’est pas le moment d’entamer un dé­bat sur ce que vous auriez dû faire ou pas, sermonna Jean XXIII. Continuez, Victor :

- Votre sainteté, ce que je vous ai décrit n’est qu’un avant-goût, qu’un hors-d'œuvre de ce qui allait se produire, cinq mois plus tard, en avril 1994, au Rwanda voisin. À la suite de la mort du président rwan­dais lors de l’explosion de son avion, de violents combats avaient éclaté au centre de la capitale. J’ai réussi à rejoindre Kigali dans les premières heures des massacres et j’ai communiqué à mon journal les horreurs que je découvrais, à peu près en ces termes :

« Des miliciens, des civils, des militaires participent à la tuerie. J’ignore qui donne les ordres de ces massacres, mais il apparaît que les victimes sont du côté des Hutus aussi bien que des Tutsis. Les autorités rwandaises accusent le FPR, le Front patriotique rwandais, d’origine tutsie, d’avoir perpétré l’attentat contre leur président. Comme tou­jours en pareille circonstance, le premier souci des ambassades consiste à évacuer leurs ressortissants par la route et par les airs. Les secouristes de la Croix-Rouge interviennent tant bien que mal pour évacuer les blessés vers le centre hospitalier. L’organisation « Médecins sans fron­tières » a installé des tentes dans le jardin de l’hôpital pour donner les premiers soins. Le commandant des casques bleus de l‘ONU a offert sa médiation entre le gouvernement et le FPR en vue d’un cessez-le-feu. Il semble bien qu’il ne soit pas écouté car les com­bats se poursui­vent à l’arme lourde. L’on assiste à des pillages de magasins et d’habitations abandonnés par des familles entières qui tentent de re­joindre par tous les moyens possibles le Burundi et la Tanzanie. Pour atteindre l’aéroport, il faut franchir des barrages tenus tantôt par des miliciens hutus tantôt par des rebelles du FPR. Il s’agit bien d’un conflit ethnique du même type que celui auquel j’ai assisté au Burundi. Tout le monde se méfie et es­pionne tout le monde dans un climat dé­létère de délation. De jour en jour, arrivent des nouvelles alarmantes provenant de villages disséminés dans le pays. Une psychose de peur s’est emparée des Rwandais, chacun craignant d’être abattu par son voi­sin. Ils se comportent comme des bêtes sauvages : tuer ou fuir avant d’être tué. Avec l’aide des milices hutues, de simples citoyens filtrent la po­pulation, pénètrent dans les demeures, poursui­vent les fuyards dans les collines. Hommes, femmes, enfants, dont la carte d’identité mentionne leur appartenance à l’ethnie tutsie, sont systéma­tique­ment abattus à coup de machettes et de gourdins. Les Hutus mo­dérés qui veulent s’interposer subissent le même sort. Celui qui tente de désobéir aux ordres de tuer est menacé de mort. Ce n’est plus une guerre civile, c’est un véritable génocide, certainement programmé et organisé de longue date ! »

- Comment avez-vous réagi, Victor, face à ces atrocités ?

- Devant les risques encourus et l’horreur que je découvrais de village en village, j’ai envisagé de rebrousser chemin, de rentrer au pays pour alerter l’opinion internationale. Ma rédaction m’a enjoint de poursuivre mes témoignages avec mes collègues reporters. Je priais, j’implorais bêtement Dieu de faire quelque chose, et je vous assure qu’à ce moment-là, j’ai douté de Lui comme jamais. Des centaines de cada­vres gisaient sur les chemins et flottaient sur les cours d’eau, gonflés comme des baudruches. Aucune assis­tance ne pouvait être portée aux blessés qui mouraient après d’horribles souffrances. J’ai découvert des charniers où les corps s’entassaient les uns sur les autres, comme des sacs poubelles dans une déchetterie. Les maisons, les cases des victimes brûlaient pareilles à des fétus de paille. Une armée de gueux fouillait les restes, à la recherche d’un maigre butin. Les yeux rouges de sang, ils violaient les femmes avant de les abattre comme du menu bétail. Ils s’enivraient de bière pour se donner le courage de tuer et de tuer encore. Entre un dis­que et l’autre, la Radio des Mille Collines, aux mains des Hutus, ex­hortait ses auditeurs à écraser les « cancrelats » comme de la vermine ! Un rescapé m’a raconté que des bandes de tueurs, ma­chette à la main, ont pénétré dans l’enceinte de l’église catholique de Nyarubuyé pour abattre les paroissiens qui s’y étaient réfugiés. Les prêtres qui s’interposaient ont été tués sans sommation. Parmi les assaillants, il a reconnu des fidèles qui, avant les événements, assistaient régulièrement aux offices religieux. Des amas de corps ensanglantés, de membres, de têtes, jonchaient la pelouse, à l’ombre de massifs floraux qui se confondaient avec le sang des victimes. Des femmes étaient mortes éventrées, leurs enfants sur les bras. Leurs visages, leurs yeux, ou ce qu’il en restait, étaient figés par la terreur qu’elles avaient vécue avant d’être abattues. Par­tout, c’était une vision d’apocalypse qui me faisait vomir toutes mes tripes. J’ai encore appris qu’un massacre similaire avait eu lieu à l’intérieur de l’église de Kibuye, lors de la messe du dimanche.

Le bon Docteur Schweitzer, qui avait observé ces effroyables évé­ne­ments depuis le Paradis, ajouta :

- Pendant la durée de cet enfer terrestre, l’opinion internationale est restée quasi muette, ne réagissant pas, malgré les multiples articles publiés dans la presse internationale par les nombreux confrères de Victor et par lui-même. Lors du génocide nazi, de la Shoah, des camps d’extermination, on a eu de bonnes ou de mauvaises raisons de dire que l’on ne savait pas… Comme au Cambodge avec Pol Pot. Mais au Rwanda, le monde entier sa­vait !

Kennedy ne s’expliquait pas pourquoi le Conseil de sécurité de l’ONU, par l’intermédiaire de son secrétaire général, un Africain de bonne souche, avait ordonné à la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda de battre en retraite, de retirer deux mille casques bleus, alors qu’il en au­rait fallu dix mille pour tenter d’empêcher cette tuerie.

Victor lui confirma que l’ONU était, certes, dépassée par les évé­ne­ments mais, n’ayant pu convaincre les bel­ligérants de conclure un cessez-le feu, elle s’était retirée sur la pointe des rangers. Ne restaient en place que les organisations humanitaires aux moyens dérisoires par rapport à l’ampleur des massacres qui s’étaient étendus à tout le pays.

- Que s‘est-il passé ensuite, demanda Kennedy, vivement choqué par son témoignage ?

- Lors de mon retour à Paris, vers la fin mai, pour prendre quel­ques jours de repos et essayer d’évacuer ce cauchemar avec force cal­mants, j’ai été informé par mon Journal que le Président de la République sou­haitait me voir. Je m’attendais aux pires reproches pour l’avoir égrati­gné dans mes articles sur le manque de réaction de la France lors du conflit rwandais. À ma grande sur­prise, Mitterrand se montra très ai­mable et parfaitement au courant de mon cursus journalistique depuis une bonne quinzaine d’années. Il me questionna longuement sur le gé­nocide que je venais de vivre sur le terrain. J’en ai pro­fité pour l’exhorter à agir avant qu’il ne soit irrémédiablement trop tard, avant qu’un peuple entier ne disparaisse de la planète. Il ne se livra guère, comme à son habitude, me laissant toutefois entendre que son état-major avait sous-estimé l’escalade du conflit et qu’il n’allait pas rester inactif…

- Victor, je dois vous confier un secret qui ne l’est que pour les Terriens, chuchota Jean XXIII. Votre président Mitterrand ne séjourne pas au Paradis. Il est en quarantaine, au Purgatoire, jusqu’à ce qu’il soit statué sur son sort. Des pans entiers de sa vie ne sont pas clairs et né­cessitent que nous les examinions en détail. Nous nous sommes éton­nés de sa conversion soudaine et de son enterrement religieux à Jarnac alors que nous l’avions toujours considéré comme mécréant. Que se passa-t-il ensuite ?

- À fin juin 1994, quand tout était consommé, ou presque, que l’on fit le compte de près de huit cent mille morts, pour la plupart des ci­vils, la France procédait à l’opération « Turquoise ». Un bien joli nom, turquoise, du nom de cette pierre fine d’un bleu tirant sur le vert comme les reflets du lac Kivu qui sépare le Rwanda du Congo. Un bien joli nom, turquoise, pour une opération, qui devait être « uniquement huma­nitaire ». L’armée française s’empressait d’arriver à la fin du repas des buveurs de sang, alors qu’il ne restait que des ossements à ronger sur les charniers. Un bien joli nom, turquoise, pour une action soi-di­sant humanitaire qui com­portait l’envoi d’une armada de soldats aguerris, dotés d’un arsenal de guerre : avions de chasse, hélicoptères de combats et batteries de mortiers lourds ! Un bien joli nom, tur­quoise, venu à l’esprit du Président François Mitterrand, soi-disant humaniste… qui avait déclaré à l’un de ses proches : « Dans ces pays-là, un génocide, c’est pas trop important ».[1] Ce jour-là, Tonton n’était plus Dieu, il était le Diable en personne ! Ce diable-là se prétendait spécia­liste de l’Afrique. N’avait-il pas été Ministre des Colonies durant la quatrième République et Ministre de l’Intérieur au début de la guerre d’Algérie. Puis, au cours de ses deux mandats présidentiels, il avait eu la haute main sur la cellule africaine de l’Elysée et faisait exécuter ses basses œuvres par son fils, Jean-Christophe Mitterrand, plus connu sous le sobri­quet de « Papa m’a dit ».

En retard d’un génocide… l’opération « Turquoise » aura eu tout de même l’occasion de sauver des vies, mais pas n’importe les­quelles ! Celles de milliers de génocidaires hutus qui étaient pourchas­sés à l’intérieur du pays par les re­belles du FPR, avides de venger les exactions commises sur la population tut­sie. Car en quelques semaines, le FPR était parvenu à contrôler les trois-quarts du pays, et ses combattants commettaient, à leur tour, des massacres de tueurs et d’innocents. Si tenace, quasi viscérale, étant la haine de part et d’autre, qu’elle se perpétuait depuis un demi-siècle au pays paradisiaque des mille collines.

De retour au Rwanda, j’étais aux premières lignes, lors de l’arrivée des Français et je continuai ainsi mes reportages :

« Le village de Kirambo abrite un camp de quelque trois cent mille réfu­giés hutus ayant fui l’avancée des rebelles du FPR. Une foule en liesse accueille, au son des tam-tams et des vivats, les hommes du commando français qui rallient le bourg pavoisé aux couleurs de la France et du Rwanda. Les militaires reçoivent des fleurs de la population et serrent des mains qui sont peut-être celles des assassins ! L’un des rôles de l’armée française consiste à créer des zones humanitaires sûres (ZHS) pour endiguer le flot de plus d’un million de réfugiés. Contre toute attente, au bout de trois semaines, Paris met fin à l’opération « Turquoise ». Cette mission, soi-disant huma­nitaire, s’en va, laissant sur place un pays exsangue, des habitants traumati­sés, en proie à des règlements de compte sanguinaires. La France s’en va comme elle l’avait fait au début du conflit, en avril, lors de l’assassinat de son protégé, le Président Habyarimana, non sans avoir exfiltré son épouse et ses sbires à Paris.

Certains observateurs ont estimé que le rôle de la France dans la planification secrète de ce génocide ne pouvait être nié. En effet, de­puis l’insurrection du FPR, en 1990, Paris avait soutenu, sans relâche, le régime du président hutu, lui livrant des ar­mes, entraînant son ar­mée et ses milices pour combattre la rébellion tutsie.

De nombreuses personnalités politiques et militaires françaises ont été mouillées dans ce génocide, dans l‘Enfer rwandais. Les verra-t-on compa­raître un jour par-devant le tribunal d‘Arusha, pour compli­cité ? Ou faut-il attendre le Jugement Dernier…? »

- Ce n’est pas à nous, Victor, de déterminer les responsables de ses horreurs et de sonder les cœurs. Seul détient la vérité le Juge Suprême. Merci de votre précieux témoignage qui clôt cette séance.

 



[1] Phrase rapportée par Patrick de Saint-Exupéry dans son livre :

L’inavouable, La France au Rwanda, Editions des Arènes, 2004

 

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