alpilles13 ALPILLES13

20/03/2009

Chapitre 12/2 . www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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http://www.paradis-ciel.info

 

 

Chapitre  12/2

 

À son retour, il le retrouva en train de sangloter dans sa cham­bre de l’Hôtel de la Paix, un palace qui dominait la rade de Genève et son célèbre jet d’eau, narguant le ciel de toute sa hauteur.

- Que se passe-t-il, Steve ?

- Je n’ai pu résister à l’envie de me poster devant l’entrée de mon im­meuble de jadis. Et ce que je pressentais est arrivé. Mon épouse a parqué sa vieille Rover au bord du trottoir et j’ai failli me précipiter pour lui ouvrir la portière. Au dernier moment, je me suis ravisé et j’ai déambulé, comme le fantôme que je suis, jusqu’à l’hôtel. Tu ne peux pas savoir la souffrance que j’éprouve de l’avoir vue de si près, en chair et en os, et de n’avoir pas osé l’approcher et la serrer dans mes bras. Et lui dire : Margaret, je suis là, je suis revenu, je ne te quitterai plus !

- Mon vieux, j’ai vécu cette même frustration, lors de mes venues inco­gnito sur terre. À la différence que j’étais immatériel, que j’étais invisible, qu’il m’était impossible d’aborder, de toucher ceux que j’aime ; je pouvais seulement les voir et les entendre. Depuis notre arrivée, je me suis demandé si le Paradis ne se livre pas sur nous à une expérience, comme sur des cobayes, afin de tester notre résistance à la tentation, en prévision de la réaction des individus lors de la Résurrection promise. En plus des démons, je te parie qu’une kyrielle d’anges gardiens nous entoure, épie le moindre de nos comportements et rap­porte immédiatement en Haut lieu nos faits et gestes. Nous avons été réincarnés en nous-mêmes pour la durée de notre mission et, au premier faux pas, ils mettront fin à notre entreprise, quel que soit l’avancement de nos travaux.

- Je souhaiterais, Victor, que tu ailles prendre des nouvelles de ma femme, en te faisant passer pour une ancienne connaissance, revenue de l’étranger et ignorant que je ne suis plus de ce monde.

- Ce n’est pas tout à fait exact, Steve. Du moins pour l’instant ! Ne crois-tu pas qu’on joue avec le feu ? Si cela peut te réconforter, je veux bien prendre rendez-vous avec ta Margaret. Et si nous étions à Paris, je serais tenté de te demander le même service auprès de Clotilde. Mais dans l’immédiat, je te propose un bon resto pour nous changer les idées.

Ils se rendirent au Restaurant de l’Hôtel de Ville, situé dans la partie ancienne de la cité calviniste, à proximité de la cathédrale Saint-Pierre qui avait la particularité, depuis la Réforme, d’avoir été subtilisée aux catholi­ques pour être affectée au culte protestant. Tous les édiles et les artistes de la République fréquentaient le restaurant du Père Glozu, un tavernier débon­naire, un émule du célèbre clown Grock, qui avait plus d’un tour dans sa boîte à malices.

Ils dégustèrent le plat typique des Genevois : la longeole et son gratin de cardons, arrosés d’un Pinot noir AOC de Russin. Sous sa fausse barbe, Steve se délectait de revoir quelques-uns des personnages qu’il avait connus, pendant que Victor conversait, à la table d’hôtes, avec un confrère journaliste, Charly Matty.

Comme de simples touristes, ils passèrent la nuit à l’hôtel et le lende­main, ils embarquèrent au quai Wilson à bord d’un bateau à aubes de la Compa­gnie Générale de Navigation sur le lac Léman. La traversée du lac, d’une ex­trémité à l’autre, leur donnait le temps de faire le point sur le résultat de leurs in­vestigations, en toute quiétude. Globalement, il n’y avait pas d’obstacles technologiques majeurs à la réalisation de leur projet. Quelques mois suffi­raient à mettre en activité : www.paradis-ciel.info Quelques mois où ils fe­raient la navette entre le Ciel et la Terre.

Le but de leur voyage nautique, la recherche du fortin, avait déterminé cet itinéraire : ral­lier l’embouchure du Rhône, située à l’autre bout du lac, puis remon­ter le long d’une vallée encaissée entre des montagnes proches du Col du Grand Saint-Bernard. Le journaliste Charly avait informé Victor de l’existence de plusieurs fortifications dans cette vallée mythique qui rejoint le Val d’Aoste, en Italie. Forts de ces indications, ils se mirent en quête du gardien de ces bunkers désaffectés, Jean-Pierre Dorsière, un montagnard vigou­reux, un solide gaillard jovial et tout en rondeur. Peut-être un descen­dant d’un grognard de Napoléon qui avait troussé une fille du pays lors de sa retraite de Russie ?

Dans ce pays du Valais où le petit vin blanc coulait à flots comme le Rhône bouillonnant, les deux aventu­riers durent honorer leur hôte en éclusant une bouteille de « Fendant ». Puis, à bord d’une ancienne Jeep mili­taire, ils engagèrent un véritable parcours du combattant sur des che­mins caillouteux et vertigineux, à la limite de l’adhérence. Les tripes au fond des talons, ils finirent par dénicher le site idéal du site… un nid d’aigle percé à flanc de rocher.

Toutes galeries confondues, ce fortin devait bien cumuler les dimensions de deux à trois terrains de foot­ball. Selon Jean-Pierre, qui s’occupait également de l’entretien technique, les ins­tallations étaient en parfait état de fonctionnement. Tout était « propre en ordre », comme disent les soldats helvétiques en présentant leur pa­que­tage. L’armée suisse avait tout de même pris soin de retirer ses ca­nons d’artillerie avant de brader ses souterrains à l’encan ! Il leur pro­posa, s’ils le désiraient, de passer la nuit dans les chambres réser­vées aux gradés dont le confort, à part la vue, rivalisait avec celui d’une pension de famille. Au mess des officiers, le rude montagnard débou­cha une fine bouteille de « Malvoisie » pour sceller leur amitié naissante et leur promit de les régaler d’une raclette lors de leur pro­chaine visite.

Avant de reprendre le chemin du Paradis, Victor avait encore une mis­sion à accomplir, la plus délicate de son périple terrestre, le rendez-vous avec la veuve de son ami.

Quand la porte s’ouvrit, au quatrième étage de l’immeuble cossu, na­guère habité par Steve, une dame coquette et sans âge le salua avec un léger accent british. Elle fit entrer avec empressement cette soi-disant an­cienne connaissance de son époux et le pria de prendre place sur un ca­napé Chesterfield marbré par l’usage. Il n’avait pas encore pipé mot qu’il savait déjà tout de la vie et des circonstances de la mort de Steve. Devant une théière qui se refroidissait, Margaret ne tarissait pas d’éloges à l’égard de ce mari idéal, irremplaçable, un vrai gentleman comme on n’en fait plus, qui avait commis une seule erreur dans sa vie, celle de mourir trop tôt ! Elle n’en finissait pas d’ouvrir ses albums de photos soigneusement rangés à l’intérieur d’une vitrine de style chippendale plaquée de bois précieux. Plus d’un demi-siècle de prises de vues émouvantes s’étalait sous leurs yeux, de la naissance à la mort de Steve, dont la dernière, couvrant toute une page, le représentait, telle une momie embaumée, dans son cercueil d’acajou. Désormais, Margaret vouait un culte du souvenir à son dieu, qui la re­gardait de là-haut, près des étoiles. Victor dut faire preuve d’une pa­tience infinie avant de pou­voir prendre congé en lui promettant qu’il reviendrait.

Cette entrevue hors du commun l’avait tourne­boulé, à la pensée que, d’un instant à l’autre, les vieux tourtereaux au­raient pu se re­trouver face à face. L’éventualité d’une rencontre lui avait d’ailleurs traversé l’esprit pendant que Margaret faisait le panégy­rique de son époux. Il s’était demandé comment il pourrait bien la pré­parer à ce coup de théâtre, sans qu’elle tombe en pâmoison ou sombre dans la folie. Mais il se rappela l’interdiction des autorités célestes et les efforts qu’il avait faits pour convaincre Steve de ne pas commettre l’irréparable… sous peine de sanctions disciplinaires à leur retour.

En le rejoignant à l‘Académie, un bistrot du quartier où Steve avait, jadis, ses habitudes, il lui remit l’enregistreur qu’il avait eu la présence d’esprit de mettre en marche discrètement. Les propos de Margaret ne pou­vaient que flatter l’ego de son collègue et le rassurer quant au sort de sa veuve.

- Steve, depuis que nous sommes à nouveau sur terre, je me de­mande si la réalisation du site Internet www.paradis-ciel.infoper­mettra de changer radicalement le comportement des hommes. La communication directe entre le Ciel et la Terre sera certainement amé­liorée, notamment pour les croyants, mais je doute qu’elle puisse in­fluencer les irréductibles, ceux qui choisissent le Mal plutôt que le Bien. Et en ce moment, on assiste à une es­calade de la terreur, les mé­dias s’en faisant l’écho à longueur de journée. Soyons réalistes, et ad­mettons le constat de faillite des trois religions mono­théistes. C’est l’homme qu’il faut changer, de manière drastique, et arrêtons le bla-bla-bla ! Les confidences des chercheurs de Silicon Valley ont mis mes méninges en ébullition et je crois entrevoir une solution-miracle.

- Victor, tu y vas un peu fort. Ma parole, le Paradis t’est monté à la tête ! Arrête de fantasmer. Pour l’instant, menons à terme ce que nous avons entrepris, ce n’est pas le boulot qui manque.

En matière de fantasme, Victor n’avait pas résisté au désir de faire signe à sa compagne, avant de s’en retourner au Ciel…

 

 

Clotilde, mon amie,

Ne cherche pas à savoir par quel moyen ce mail va te parvenir… Considère que c’est un miracle ! Depuis que je suis ici, le Paradis est en ef­fervescence. Dans les mois à venir, les vivants seront peut-être informés des initiatives prises pour rendre le monde meilleur. Crois-moi, ce n’est pas ma préoccupation ma­jeure. C’est à toi et à ton devenir que je pense tous les jours que Dieu fait. Quelques bribes de ta vie me sont parvenues dans des circonstances diffici­les à t’expliquer. Au risque de te troubler, je peux te dire que les âmes ont parfois la possibilité de faire des incursions incognito sur terre. Mais sache que je ne suis pas ton ange gar­dien ! J’aurais refusé si cette éventualité s’était présentée. Vivre dans ton sillage, tout à côté de toi, témoin de ta vie qui n’est plus la nôtre… sans pouvoir te parler, de toucher, t’embrasser, qui plus est, sans que tu t’en aperçoi­ves, serait un calvaire insupportable.

Depuis ici, je t’imagine dans ta boutique, une fleur, parmi les fleurs. Pour ne pas raviver tes souvenirs, j’ai hésité à t’adresser ce courrier. Je le fais car mon souhait le plus cher est que tu prennes soin de toi, que l’on prenne soin de toi. Les paroles d’une chanson de Léo Ferré me reviennent à l’esprit : « Avec le temps, il faut ou­blier… » Et par amour, je te demande de m’oublier, d’enfouir tes souve­nirs pour continuer à vivre sans moi.

Ton vieux Victor

21:29 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

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