alpilles13 ALPILLES13

07/04/2009

Chapitre 13 . www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 13

De retour au Paradis, Victor et Steve apprirent que la Commis­sion avait stoppé ses travaux sur le contenu du site. Ils étaient catas­trophés à l’idée que leur projet allait être jeté à l’eau, ou plutôt dans les nua­ges. Quel diable avait mis le bâton dans les roues ? Khomeiny sans doute ! Non seulement leurs recherches ne serviraient à rien alors qu’elles étaient en phase d’aboutir, mais la perspective de retourner sur terre fondait comme neige au soleil.

La Commission avait été scindée en trois groupes correspondant aux trois religions, chacun d’eux devant élaborer son propre site. À l’issue de chaque séance, les commissaires se réunissaient pour faire état de l’avancement de leurs travaux. Très vite, des controverses éclatè­rent dans chaque religion, entre ceux qui souhaitaient adapter leur message au monde actuel – Internet oblige - et ceux qui voulaient maintenir le statu quo, voire faire marche arrière vers un intégrisme doctrinaire. De querelle en querelle, ils se trouvèrent dans l’impasse et le président dut interrompre leurs réunions pour solliciter l’arbitrage du Triumvirat et, en dernier ressort, celui de Dieu Lui-même.

Dans Son immense sagesse… le PDG du Ciel trancha comme le roi Salomon. Puisque qu’il était impossible de les mettre d’accord, tant leurs points de vue s’opposaient, Il leur intima l’ordre de faire figurer dans leur site respectif les diverses tendances qui s’ébauchaient, offrant ainsi à l’internaute le li­bre choix. Une évolution démocratique sans précédent.

Après moult palabres dans les couloirs, la Commission décida de se ré­unir à nouveau, inscrivant à l’ordre du jour l’audition des deux émissaires terrestres. Les questions fusaient de toute part. Les interve­nants étaient avi­des de connaître les détails de leur épopée, tout en laissant poindre un tantinet de jalousie et d’envie à l’évocation de leur sé­jour. Lorsque Steve se mit à leur expliquer avec minutie la faisabilité du projet, certains en étaient encore à rê­ver à la Californie et aux sommets hel­vétiques ! Le président, Jean XXIII, les rappela à l’ordre et invita les membres de la Commission à se remettre au travail d’arrache-pied. Quant à Victor et Steve, ils exultaient à la perspective de leur prochaine expédition pour peaufiner leur site miracle.

Le premier écologiste avant la lettre, René Dumont, demanda la pa­role. Tout au long de sa longue vie - quatre-vingt dix-sept ans - cet agro­nome, ancien candidat à la présidence de la République française, ce visionnaire, avait dénoncé le gaspillage des ressources de la terre. Son constat était sans appel :

- Le monde court à sa perte si l’on ne prend pas des mesures dra­co­niennes dans les décennies à venir. Comme vous le savez, la Terre n’est pas extensible. Finies les époques où l’on découvrait de nouveaux conti­nents, des territoires vierges que l’on s’est empressé de dé­naturer. Preuves à l’appui, l’espoir fou d’émigrer vers d’autres planètes du système solaire s’est vite avéré complètement farfelu. Les États étant incapables de gérer le pré­sent, de faire face à la misère, à la malnutri­tion, à la mortalité précoce, à la pollution, à l’effet de serre, comment voulez-vous qu’ils puissent maîtriser un futur de dix milliards de ter­riens ? Nous sommes en train d’épuiser toutes nos ressources naturelles, en particulier celles qui ne sont pas renouvelables. La courbe exponen­tielle tant chérie par les économistes et les affairistes doit être stoppée immédiatement. Notre culture judéo-chrétienne, qui prône la procréa­tion à tout va, est la principale responsable de l’explosion démogra­phi­que. C’est un mal engendré inconsciemment par ceux qui croient bien faire ! Le Créateur a sans doute pris conscience de la situation actuelle et de son devenir, ce qui motive Sa décision de convoquer la Commission du Futur afin qu’elle débatte également de ce problème.

- Mon cher Dumont, répondit Jean XXIII, nous sommes des mil­lions, entre Ciel et Terre, à penser comme vous. Quels moyens préconisez-vous pour éviter cette catastrophe prévisible ?

- La solution est à la fois très simple et complexe, Votre Sainteté. Dans une première phase, il faut réduire de moitié la population ter­restre puis, dans une deuxième étape, limiter son renouvellement à trois à quatre mil­liards d’individus au maximum. Je suggère donc, ni plus, ni moins, l’élaboration d’un planning des naissances d’ordre di­vin. Le Créateur doit mettre en sourdine son pouvoir de création et rai­sonner les croyants en leur disant : faites l’amour, mais pas des enfants à tire-larigot, juste ce qu’il faut pour perpétuer l’espèce ! Vous avez certainement imaginé que s’il n’y avait plus de naissance durant un demi-siècle environ, l’homme disparaîtrait défi­nitivement de la Terre…

- Dumont, vos propos sont excessifs, bien que nous ne mettions pas totalement en doute votre analyse du futur qui, d’ailleurs, fait école auprès de larges couches de la population, y compris des experts. Vous n’imaginez tout de même pas que Dieu va supprimer immédiatement la fa­culté d’enfantement pour réduire à trois milliards le nombre d’individus que vous estimez acceptable pour la survie de la Terre. Ni qu’Il va avoir recours aux guerres, aux génocides, aux fami­nes, aux épidémies, comme ce fut le cas au cours des siècles passés ?

- De grâce, Monseigneur, ne me prêtez pas des intentions perver­ses. Mon action terrestre prouve le contraire. Tout au long de mon exis­tence, je n’ai pas cessé de crier casse-cou et d’attirer l’attention de mes concitoyens et du monde politique sur les dangers du naufrage de l’humanité dans les années à venir. Je ne suis pas mathématicien, mais selon les estima­tions de mon ami Einstein, ici présent, nous pou­vons atteindre progressive­ment ces objectifs en l’espace d’une généra­tion, d’ici à l’an 2039, pour être précis. Durant ce laps de temps, nous assisterons à ce que l’on appelle une croissance négative. L’excédent de la mortalité sur la nativité devrait être de l’ordre de cent mil­lions d’êtres humains par an. Seul notre Père à tous peut mettre en œuvre cette planifi­cation qui doit être proportionnelle à la surpopulation, continent par conti­nent. Il est ur­gent, en effet, de rétablir un équilibre entre ce que l’on nomme communément le Nord et le Sud.

René Dumont avait à peine terminé son plaidoyer qu’un groupe d’une centaine de personnes – en fait des âmes – fit irruption en pleine réunion. Le Bienheureux pape allait s’interposer avec autorité quand, su­prême surprise, il aperçut à la tête de ces intervenants : Jésus-Christ en personne ! C’était comme si l’assemblée vivait en direct un remake de la Résurrection… Cha­cun se mit à épier ces nouveaux arrivants et dé­couvrait avec jubilation des personnages connus, notamment ceux qui avaient fait la « une » de l’actualité au début de l’ère chrétienne. Venaient d’abord les apôtres, suivis de Paul et des quatre évangé­listes, arborant leur manuscrit biblique. Marie-Madeleine se pressait contre Marie, la soutenant d’un bras. Faisait partie de ce défilé hété­roclite l’empereur romain Constantin, fier d’être reconnu comme celui qui avait officialisé le christianisme dans la Rome païenne. Il n’était pas le seul à penser que, sans son intervention, sa conversion, et la convo­cation du premier concile de Nicée en l’an 325, les premiers chrétiens et leur Nou­veau Testament auraient certainement disparu dans les oubliettes de l’histoire !

Jésus expliqua qu’il avait pris la tête du mouvement de résistance « FLP », le Front de Libération du Paradis, dont aucun des membres n’avait été pressenti pour faire partie de la Commission du Futur. Depuis des siè­cles, les contestataires étaient maintenus sous haute surveillance par le mi­nistère de l’intérieur. Toutes leurs suggestions avaient été systé­matiquement écartées et la menace d’envoyer les fauteurs de troubles au goulag céleste planait sur leurs têtes comme l’épée de Damoclès. Cela ne pouvait plus durer. D’où la décision de choisir comme leader un personnage on ne peut plus charismatique, le fils de Dieu lui-même ! Avec une telle caution morale, les rebelles avaient dé­sormais la possibilité de faire entendre leur voix sans risque d’être blackboulés. Toutefois, avant de révolutionner les Cieux, ils jugeaient plus utile de rejoindre la Commission qui traitait des problèmes terrestres.

La présence de Jésus et de ses disciples parmi les insurgés jeta un tel trouble dans l’assemblée que personne ne souffla mot durant un long mo­ment. Ce qui n’empêcha pas les commissaires de papoter entre eux, à voix basse, sur les raisons qui avaient poussé Jésus à rejoindre le F.LP. Les mauvaises langues alléguaient qu’une telle attitude était dans la lo­gique des choses, de la part d’un Palestinien de souche ! D’autres médi­sants insinuaient qu’il voulait re­prendre du grade, se mettre en avant, jouer les vedettes, comme il l’avait fait deux mille ans plus tôt. En re­vanche, l’observateur averti aurait très vite dé­celé un conflit de généra­tion entre le Père et le Fils. À force de ronger son frein, le jeune pre­nait enfin le taureau par les cornes et souhaitait manifes­tement pousser le Vieux au rancart ! C’est en tout cas la conclusion à la­quelle étaient parvenus Victor et Steve, en se poussant du coude et en pouf­fant de rire. Ils pouvaient désormais compter sur un allié de taille pour les ai­der à réaliser leurs projets…

Finalement, Jean XXIII, retrouvant tous ses esprits, invita les dis­sidents à se joindre aux travaux de la Commission et à faire part de leurs doléances. Il proposa que Jésus fasse partie du Comité et qu’il préside la séance en cours. A l’approbation générale, celui-ci monta à la tribune.

- Mes chers frères et sœurs, je suis au courant des divers débats que vous avez déjà tenus. Voici ce que je vous suggère : plutôt que de prendre des décisions au coup par coup, telle proposition excluant telle autre, com­mencez par présenter chacun votre projet. Ensuite, nous les étudierons, un par un, partant du principe qu’ils peuvent se compléter puis nous discute­rons du choix définitif et passerons enfin à la phase pratique. Au sujet du site Internet, nous n’allons pas interrompre les travaux en cours, car mes condis­ciples et moi-même sommes d’avis qu’il s’agit d’une bonne initiative qu’il faut mener à terme au plus vite.

À la suite de cette reprise en main énergique, Jésus remarqua, du haut de l’estrade, un homme blanc de petite taille, malingre et poilu, qui s’avançait en titu­bant vers lui. À le voir déambuler comme un zombie, on aurait dit que cet homme portait le poids du monde sur ses frêles épaules ou qu’il était en proie à un violent conflit intérieur. Cet inconnu, ce personnage falot, se mit à parler d’une voix à peine audible, intimidé par les cen­taines d’yeux qui l’observaient. Quand il évoqua sa terre natale, le Jardin d‘Eden où il avait vécu… on entendit un murmure dans la foule, stupéfaite de découvrir que ce traîne-misère n’était autre qu’Adam lui-même ! Il ne trouvait pas de mots pour s’excuser de sa faute originelle et de ses répercussions pour l’humanité tout entière. Prenant de l’assurance au fur et à mesure qu’il parlait, il se ré­féra à la proposition de Dumont pour présenter la sienne :

- Puisque le monde va si mal, pourquoi ne pas envisager de faire table rase, de repartir de zéro et recréer le Paradis terrestre ; en un mot refaire le monde en évitant les erreurs du passé ?

Jésus lui répondit d’un air agacé :

- Adam, si je suis ton raisonnement utopique, cela suppose que la quasi-totalité de l’espèce humaine disparaisse de la Terre en l’espace d’un siècle environ, ne laissant que quelques embryons de vie indispen­sables à la création de l’homme nouveau…

- À mon humble avis, doux Jésus, ma suggestion n’est pas du tout un rêve ir­réalisable, puisque j’ai vécu personnellement le début de l’humanité ! Certes, l’expérience a mal tourné par ma faute et surtout celle de ma compagne et je n’ai de cesse que vous m’accordiez votre pardon. Sou­venez-vous que, tout en étant coupable, je n’en suis pas moins votre aïeul à vous tous et qu’à ce titre, je souhaiterais faire œuvre de réparation et renverser l’ordre des choses.

- Sois raisonnable, Adam, depuis ton avènement, des millénaires se sont écoulés, tes descendants n’ont pas tous été des êtres méchants et cruels comme ton fils Caïn. Il en est qui ont enrichi l’esprit des hom­mes d’un sa­voir et d’une culture impérissables que l’on ne saurait jeter aux orties, sous prétexte de vouloir repartir à zéro. Depuis deux mille ans, je me suis person­nellement investi pour ramener les hommes à la raison, avec plus ou moins de réussite, je l’avoue. Le rôle de cette Commission, à laquelle on t’a invité à titre honorifique, est de rechercher des voies nouvelles, adaptées au monde actuel, pour com­battre l’esprit du Mal, notre en­nemi héréditaire.

Les élucubrations d’Adam provoquèrent une avalanche de criti­ques plus désobligeantes les unes que les autres. Chacun y allait de son commen­taire perfide : « Il a perdu la boule… Adam pète les plombs… Il n’a pas fait son deuil du Jardin d’Eden… Eve lui a tapé sur le ci­boulot… On aurait dû le caser au Purgatoire… » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’avait pas la cote et que les membres, dans leur ensemble, nourrissaient un res­sentiment viscéral à son encontre.

Un intervenant hargneux lui jeta à la figure :

- À quoi cela servirait-il de repartir avec des embryons humains dont les gènes sont empreints du Bien et du Mal par ta faute ! Et qui procèderait à la sélection de l’homme nouveau ? La Terre, abandonnée par des milliards d’habitants, ne serait plus qu’un vaste dépotoir, qu’une jachère où tu ne trouverais pas un coin pour planter ton nouveau Jardin d’Eden. Si tu envisages une telle extrémité, pourquoi ne proposes-tu pas tout simplement la fin du monde, avec quelques siècles d’avance sur le planning prévu par son Créateur ?

Adam, qui s’était recroquevillé sur lui-même, alla, sans dire un mot, rejoindre sa place en claudiquant. Pour la deuxième fois, le Ciel lui était tombé sur la tête !

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