alpilles13 ALPILLES13

21/06/2009

Chapitre 18 . www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

Voir le résumé sur le site:

http://www.paradis-ciel.info

 

Chapitre 18

 

L’agence de presse genevoise « A&O » avait été mandatée pour adresser les mails annonçant l’existence du site céleste. D’un jour à l’autre, cette petite officine était devenue l’objet de toutes les sollicitations de la part des médias internationaux. On cherchait à savoir qui se cachait derrière ce sigle et par quel moyen elle avait été informée en priorité.

Auparavant, « Alfa & Omega » n’était pourtant pas totalement inconnue du monde de l’information car elle collaborait pour divers médias suisses et étrangers en qualité de correspondant auprès du siège genevois de l’Organisation des Nations Unies. Elle s’était également distinguée au-delà des frontières, lors de la publication de reportages très documentés sur des scandales politiques et financiers qui avaient secoué la République de Genève.

Les médias voulaient à tout prix interviewer son responsable, Charly Matty, un personnage attachant, un investigateur solitaire passé maître dans l’art de cultiver ses relations dans tous les milieux. Ils trouvèrent porte close à l’agence et, au répondeur téléphonique, une voix féminine annonçait que le bureau était fermé pour cause de vacances ! Au lieu de calmer les esprits, cette absence alimentait les rumeurs les plus folles. Matty avait dû battre en retraite et se mettre au vert pour échapper à la horde des curieux. Même ses proches n’avaient pas été informés de son départ et s’inquiétaient de son sort. Francine, sa fille, une brunette volontaire, alerta la Police de sûreté qui estima « qu’il n’y avait pas le feu au lac », expression coutumière des Genevois à l’adresse des impatients. Cet attentisme béat la rendait folle, car il n’était pas dans les habitudes de son père de s’absenter sans crier gare, ni de débrancher son portable. « Comment se fait-il qu’il me laisse sans nouvelles, pensait-elle ? » Lors de leur dernière rencontre, il lui avait dit être sur un coup, « le scoop de ma vie de journaliste ». D’un côté, il ne cachait pas son enthousiasme et de l’autre, il se montrait soucieux, comme à son habitude lorsqu’il enquêtait sur des affaires sensibles. Il fallait à Francine un cœur bien accroché pour vivre dans le sillage de ce père fantasque et imprévisible.

Sans plus attendre, elle prit contact avec un ami de Charly, le détective Mario Geneva, un ex-capitaine de gendarmerie, passé dans le privé après sa retraite anticipée. Le capitaine Geneva, comme on l’appelait, avait un grand nombre de succès à son actif, entre autres ceux qu’il avait obtenus lorsqu’il prenait le relais d’une Police qui baissait les bras. Homme d’action, sportif émérite, son tempérament latin ne se manifestait pas seulement dans son activité de coureur de jupon, mais aussi dans la promptitude à traquer l’adultère. Tout le contraire de Charly qui agissait avec calme et réflexion.

- Francine, ce n’est pas normal que ton père disparaisse comme un fantôme. Il a assez de caractère pour faire face à une situation scabreuse. Je le vois encore, l’année dernière, éconduire une myriade de paparazzi en les retournant un par un, comme une crêpe.

- Sais-tu que sa secrétaire a elle aussi disparu ? Je ne le vois pas filer le parfait amour avec une grand-mère !

- Donne-moi 24 heures pour contacter mon petit monde et faire le point. Pour les miracles, ce sera plus long, car il me faudra joindre Saint Antoine au Paradis !

Après avoir fait le tour de quelques bistrots du quartier interlope des Pâquis, Mario enjamba sa Ducati Super Sport et mit plein gaz en direction de la Haute-Savoie. Il prenait son pied à écouter le bruit rauque de sa bicylindre en enfilant les virages comme un pro du Continental Circus. Il devait être l’un des seuls à connaître le repaire de Charly, un chalet d’altitude situé au fond de la vallée des Confins, sur la commune de la Clusaz. C’est là-haut que son pote se ressourçait, emmenant parfois incognito l’une ou l’autre de leurs copines de quartier. Peut-être voulait-il échapper, cette fois, à la horde de ses poursuivants ? Contre toute attente, il ne trouva pas âme qui vive et s’en alla, inquiet, interroger Fernand, le paysan de la ferme d’en bas, l’affineur de reblochons. Celui-ci n’avait pas aperçu son voisin depuis un bon mois.

De retour dans son quartier qui avait la particularité d’être un village dans la ville, une vraie pépinière d’infos, le Capitaine récolta des tuyaux de derrière les fagots. Charly avait rendez-vous, le jour de sa disparition, pour déjeuner au restaurant le Pressoir, avec son ami Jean-François. Il n’y vint pas, alors que pour rien au monde il n’aurait manqué le traditionnel « tartare » du jeudi, servi avec des frites moelleuses à faire rougir d’envie un Bruxellois. Jo, le fouineur, lui glissa à l’oreille que, la veille au soir, deux inconnus s’étaient attardés au bar de l’Aiglon et avaient demandé à la barmaid si elle connaissait Matty et où le joindre.

Fort de ce renseignement, Mario se précipita au bar pour questionner sa copine Ursula, une blonde sculpturale qui se mettait sans dessus, ni dessous, pour lui faire plaisir. Il la savait physionomiste et prête à tout pour le rencarder et lui dresser un portrait robot des deux zigotos. « Pas nécessaire, lui répondit-elle. Ils sont dans mon portable ! En le manipulant, j’ai pris par hasard une photo des clients qui se trouvaient là. Mais je dois te l’avouer, elle n’est pas très nette. L’un deux, le plus grand, m’a même fait du gringue et m’a offert une coupe de champ ». Puis, interrogative, elle susurra :

- Es-tu au courant, Mario, de la rumeur qui circule dans le quartier ? Hier, vers midi, la flicaille a embarqué, manu militari, un mec qui ressemblait à Charly. Notre pote aurait-il des ennuis ?

- Possible, ma belle. Refile-moi ton portable, je te le ramène tout à l’heure. Mais, pour cette nuit, je crois que c’est râpé !

Mario avait deux choses urgentes à faire : courir à son bureau, brancher le portable sur son Mac, transférer et agrandir la photo, puis appeler son indic à la Sûreté.

- Tu fantasmes, Mario. Charly n’est pas ici. Pourquoi l’aurions-nous arrêté ?

- Ecoute ! je n’invente rien. On a vu deux de tes collègues l’embarquer, hier à midi.

- Ce doit être des filous déguisés, peut-être bien ceux qui ont piqué l’une de nos bagnoles, qu’on a retrouvée dans un champ à proximité de la frontière du village de Gy. Ils sont tellement dans la merde à l’état-major qu’ils cherchent à étouffer l’affaire.

Mario jubilait. Il ne lui arrivait pas tous les jours de réunir autant d’éléments en si peu de temps. Remettant de l’ordre dans ses esprits, il était convaincu qu’un enlèvement avait bien eu lieu et qu’il s’agissait vraisemblablement de son ami Charly. Allait-il agir seul pour tenter de le retrouver ou faire appel à la police ?

La sonnerie de son portable le tira de ses réflexions. C’était Francine.

- Je suis inquiète, un homme vient de me téléphoner, il cherche mon père. Je lui ai dit de me rappeler dans un quart d’heure. Que dois-je faire ?

- Ne bouge pas, j’arrive !

A peine avait-il rejoint Francine dans son petit appartement situé dans la vieille ville, que son téléphone sonna à nouveau. Elle lui tendit l’appareil. Après maints palabres, l’interlocuteur lui proposa, non sans quelques hésitations, de le rencontrer dans un salon de l’hôtel de la Paix où il résidait. « Qui peut bien être ce personnage mystérieux ? Pour être descendu dans un cinq étoiles, ce monsieur à l’accent british ne doit pas être un malfrat, se dit-il. » Avant d’enfourcher sa moto, il promit à Francine de revenir la rassurer.

Les douze coups de midi venaient de sonner au clocher de l’église St. Gervais. Le premier soleil de mars se faufilait entre les immeubles de ce quartier d’affaires. La rue du Mont-Blanc se remplissait d’une foule d’employés qui prenait d’assaut les terrasses des restos. Au loin, le célèbre jet d’eau narguait les rares touristes japonais qui se pressaient au bord du lac. Soudain, une voiture de police déboucha en trombe de la rue de Berne, stoppa net en faisant crisser ses pneus devant le Willis Bar. En une fraction de seconde, deux policiers en civil descendirent sur le trottoir et, en un tournemain, embarquèrent manu militari un homme qui se trouvait là. Les quelques passants qui remarquèrent cet enlèvement ne s’en émurent pas outre mesure. Car des opérations de ce genre étaient fréquentes dans ce quartier fréquenté par de nombreux dealers, des caïds originaires des Balkans, ayant fait de Genève la plaque tournante du trafic d’héroïne brune. La voiture démarra sur les chapeaux de roue en direction du Lac Léman. Sirène hurlante, elle zigzaguait dans la circulation, provoquant télescopage et froissements de tôles. Le moment de surprise passé, l’animation du quartier reprit son cours normal.

Charly se retrouva assis à l’arrière d’une Volvo, coincé entre les deux flics. Il reprit ses esprits et leur demanda :

- Quelle mouche vous a piqués et de quel droit jouez-vous les Rambo ?

En guise de réponse, l’un deux lui décocha un uppercut dans le bide, l’autre lui colla un sparadrap sur la bouche, lui enfila un sac de jute sur la tête avant de le maintenir plié en deux sur le siège. « En fait de flics, ce ne sont donc pas des flics, mais certainement des truands, des espions ou des caïds de la drogue, se dit-il ». Mais en tous les cas, des pros, pour avoir eu le culot de déguiser cet enlèvement avec une voiture de la gendarmerie genevoise !

Charly essayait de supputer quelle direction prenait la bagnole, d’enregistrer les virages à droite, à gauche, les parcours tout droit. Même s’il connaissait Genève comme sa poche, il n’était pas facile de se repérer la tête dans un sac ! L’émule de Schumacher ne cessait de faire retentir la sirène, de l’enlever, et de la remettre, sans doute à l’approche des feux rouges pour les brûler à tout berzingue. Selon toute vraisemblance, ils se dirigeaient vers la frontière de l’est genevois, du côté de la France.

Dans ces moments-là, l’esprit fonctionne à la vitesse grand V. Pour avoir déjà été enlevé dans de pareilles conditions, Charly pensa qu’il avait été pisté par un quatrième larron, synchronisant l’opération en un temps record, puisqu’il avait fallu auparavant « emprunter » la voiture de police. Un exploit unique, peut-être rendu possible par des complicités du côté de la flicaille…

Ses cogitations furent interrompues par l’arrêt de la Volvo. Tiré puis poussé brutalement, il se retrouva assis, tant bien que mal, dans la caisse d’un fourgon qui se mit aussitôt à rouler. Pas un mot, pas d’ordre au chauffeur, pas d’appel de l’extérieur, pas une réponse à ses questions, silence radio, rien que le ronron du turbo diesel. « Peut-être que les ravisseurs sont muets ou ne jactent pas un mot de français ; ce sont des exécutants, des seconds couteaux, se dit-il ». Ils entreprirent de le fouiller comme lors d’un contrôle douanier, le délestèrent du contenu de ses poches : portefeuille, portable, clefs et agenda, sans oublier son couteau suisse qui ne le quittait jamais. Charly avait beau chercher, il ne parvenait pas à se souvenir précisément de leur faciès, tout s’étant passé si rapidement. A part leur taille de forts des halles, ni l’un ni l’autre ne se démarquaient du commun des mortels par des signes distinctifs, du genre moustache, barbe, lunettes ou cicatrices. Dans la situation où il se trouvait, cela n’avait d’ailleurs guère d’importance.

Brinqueballé sur une route sinueuse durant près d’une heure, il eut le temps de se poser mille questions sur les motifs de son kidnapping. Charly se remémorait ses derniers articles, cherchait celui qui était susceptible de lui attirer des représailles, ou de lui valoir un interrogatoire musclé sur l’origine de ses informations. Peut-être avait-il été parfois trop virulent dans ses propos ou avait-il levé des lièvres qui auraient préféré rester cachés dans les fourrés. Plus il réfléchissait, plus il tournait en rond, ne pouvant incriminer une enquête plutôt qu’une autre.

Il se rappela son rendez-vous manqué avec Jean-François. Il pensait au désarroi de sa fille qui avait certainement cherché à le joindre. Heureusement que Louise, sa vieille secrétaire, était en vacances.

Il fut tiré de ses pensées par l’arrêt du fourgon. On le fit sortir, il traversa une cour de gravier et on l’enferma au sous-sol d’un bâtiment qui devait être une villa.

Arrivé en trombe dans le salon de l’hôtel de la Paix, le Capitaine repéra en un clin d’œil le mystérieux individu, un moustachu portant lunettes, qui lisait le journal Le Temps, leur signe de ralliement. Tous deux se cantonnèrent d’abord dans une réserve suspicieuse, puis l’inconnu, mis en confiance par la physionomie sympathique de son interlocuteur, déclara tout de go :

- Je m’appelle Steve, je connais Charly depuis quelques mois, je lui ai confié une mission délicate et je suis impatient de le rencontrer.

- Mon bon monsieur, Charly a disparu depuis hier midi, sa fille se fait un souci d’enfer et elle m’a demandé d’entreprendre des recherches. A l’heure qu’il est, j’ai déjà récolté quelques indices, mais je ne peux pas vous en dire plus.

- Sachez, Capitaine, que j’ai les moyens de vous aider.

- Expliquez-moi, d’abord, monsieur Steve, le mandat « délicat » que vous avez confié à Charly. Peut-être n’est-il pas étranger à sa disparition ?

- Votre hypothèse est pour moi presque une certitude.

- Pardonnez-moi l’expression, mais j’ai le sentiment que vous tournez autour du pot. L’heure est grave, il faut agir, et vite !

Manifestement, Steve était embarrassé. Le Capitaine lui faisait bonne impression, c’était un ami de Charly, mais c’était un détective, et un détective, ça fourre son nez partout. Avec Marie-Madeleine, ils avaient déjà dû utiliser des ruses de Sioux pour convaincre le journaliste d’envoyer les mails, répondant de manière évasive aux questions pertinentes qu’il posait. Maintenant, il avait affaire à plus forte partie.

- Permettez, Capitaine, que j’informe mon collègue de la situation ; il se repose dans sa chambre. Accordez-moi quelques minutes.

Dans l’ascenseur qui l’amenait au quatrième étage, Steve contacta Victor qui ne séjournait pas à l’hôtel mais se prélassait au Paradis.

- Descends tout de suite mon vieux, j’ai des problèmes, je t’expliquerai.

Quelques instants plus tard, Steve et Victor rejoignirent le Capitaine dans le salon de l’hôtel. Ils lui apprirent que Charly avait été chargé d’informer les médias de la création de www.paradis-ciel.info et ils considéraient que sa disparition était peut-être liée à cette opération.

- Je dois vous avouer, messieurs, que c’est aussi mon avis. Avez-vous des soupçons sur les auteurs d’un tel acte ?

- Nous savions que divers milieux ne verraient pas d’un bon œil cette entreprise, mais nous n’avions pas imaginé qu’ils puissent aller jusqu’à commettre un enlèvement. Ils vont cuisiner notre ami pour qu’il révèle ses sources. S’il craque, ils chercheront à nous localiser.

- Peu importe qui se cache derrière ces malfrats, l’important, c’est de retrouver Charly.

Tous trois passèrent une bonne partie de la nuit à envisager diverses stratégies. Steve et Victor ne souhaitaient pas que la police de Sûreté soit informée. Et pour cause, ils étaient dans l’impossibilité de décliner leur identité, pas plus qu’au Capitaine Mario, d’ailleurs ! Celui-ci proposa de tendre un piège aux kidnappeurs en balançant une information « bidon » aux médias, laissant entendre qu’il avait découvert l’endroit où était implanté le site, ce qu’il ignorait d’ailleurs. Il misait sur le fait que les sbires sortiraient du bois pour le « rechercher » à son tour. Avec l’aide de ses anciens collègues retraités, ils feraient le guet à proximité de son bureau, munis de la photo du portable d’Ursula. Ils auraient peut-être la chance de confondre les auteurs du rapt.

Pendant que Mario développait son idée, Victor s’absenta pour communiquer avec Jésus et lui narrer les événements.

« Ne t’inquiète pas, lui dit son illustre correspondant, j’ai repéré la région où Charly est retenu. C’est une ville, au bord de l’eau, un lac semble-t-il, mais je consulte mon père et je te rappelle ». Victor était abasourdi ; à force de faire des allers retours entre Ciel et Terre, il ne savait plus très bien où il était. « Bien sûr, Dieu et Jésus ont des pouvoirs surnaturels, j’allais l’oublier !»

De retour dans les salons de l’hôtel, Victor, prétextant que la nuit porte conseil, proposa à Mario de le retrouver le lendemain, au petit déjeuner, pour décider de l’action à entreprendre. Il fit part à Steve de son entretien avec Jésus :

- Charly est emprisonné dans la cave d’une maison située à Evian. Que faisons-nous ? On ne peut ni informer le Capitaine de cette découverte, ni lui couper l’herbe sous les pieds.

- Laissons agir Mario et ses copains à Genève et, pendant ce temps-là, nous ferons le guet à Evian, suggéra Steve.

- Facile à dire… mais nous ne sommes pas des Sherlock Holmes !

Depuis deux jours, Charly croupissait dans un sous-sol humide, plongé dans l’obscurité totale. En tâtonnant, il avait repéré une paillasse, un WC et un lavabo métallique. Par déduction, il distinguait le jour de la nuit aux bruits sourds qu’il percevait ou non à l’extérieur. Depuis sa séquestration, aucune âme qui vive ne s’était manifestée. La faim lui tiraillait le ventre, mais il avait au moins la possibilité de se désaltérer. A tout prendre, c’était encore un supplice supportable, un jeûne bénéfique qui lui permettait de perdre ses kilos superflus. « Le pire est encore à venir, pensa-t-il ». Il se demanda si cette mise en condition avait pour but de l’affaiblir et de le faire craquer le moment venu. Mais le faire craquer à quel sujet ? Vu le montant de son compte bancaire, il évacua l’idée d’une demande de rançon. Si au moins il savait de quoi il retournait, sa torture psychique serait moindre.

Après plus de 24 heures de surveillance, tant à Genève qu’à Evian, aucun indice ne vint éclairer la lanterne des enquêteurs. Cependant Victor et Steve étaient convaincus que Jésus ne pouvait se tromper et qu’il fallait redoubler d’attention. Ils prièrent le Capitaine de les rejoindre dans la ville d’eau, près du Casino, en prenant toutes les précautions pour ne pas être suivi. Mario ne comprenait pas la raison de leur présence là-bas, mais s’y rendit à bord de son rapide cabin-cruiser ; cela permettait de repérer d’éventuels poursuivants.

- Quelle mouche vous a piqués ? Ne me dites pas que vous avez découvert Charly en train de flamber au Casino !

- Une sorte de pressentiment nous a conduits jusqu’ici, Capitaine, et nous ne voulons pas négliger cette piste. Comme au jeu, nous jouons à quitte ou double !

Cette réponse de Normand intrigua Mario. Il estimait que toute cette affaire n’était pas très « catholique ». La création du site du paradis suivie du raz de marée des médias, l’intervention de Charly puis sa disparition, l’arrivée de ces deux personnages énigmatiques, leur prémonition douteuse, tout cela était pour le moins mystérieux, voire surnaturel. Dieu sait s’il en avait vécu, des enquêtes rocambolesques, mais celle-ci dépassait son entendement.

A tour de rôle, ils passèrent des heures aux aguets, tantôt à l’extérieur, tantôt à l’intérieur du Casino. A force de lorgner les passants, ils en vinrent même à prendre, de prime abord, l’un ou l’autre quidam pour ceux qu’ils recherchaient. Ils étaient au bord de la confusion mentale. Mario perdait patience et voulait abandonner mais ne savait pas dans quelle direction orienter ses recherches. Il ne put ébranler la détermination de ses deux comparses qui faisaient preuve d’une patience infinie. « Quelle sorte de foi les soutient, se demandait-il ?»

Le lendemain, sur le coup de midi, Steve remarqua un homme qui prenait place à la terrasse du restaurant La Croisière. Cette fois-ci, il n’y avait pas de doute, c’était bien l’un des bonshommes figurant sur la photo ! Quelle montée d’adrénaline ! Il appela aussitôt sur leurs portables Mario et Victor, qui se postèrent dans les environs. Peu de temps après, un deuxième, puis un troisième larron vinrent s’asseoir à côté du premier. Ils prirent leur temps pour déjeuner comme des touristes appréciant le farniente. Mario remplaça Steve près de la terrasse et orienta un micro sophistiqué dans leur direction. Il capta quelques phrases en un idiome qui devait être slave. Leur agape terminée, deux des trois individus se dirigèrent vers le Casino et l’autre s’enfila dans une rue qui montait vers le haut de la ville. D’en bas, on l’aperçut qui pénétrait dans une villa ancienne, de style des années trente.

Steve et Victor ne pouvaient cacher leur satisfaction, alors que le Capitaine affichait un profil bas pour avoir douté de la prescience de ses compagnons.

- Ne faites pas cette tête-là, sans vous, nous n’aurions pas pu les identifier, à moins de les chercher comme une aiguille dans une botte de foin. Egalité, comme au blackjack ! Mais comment allons-nous procéder maintenant ?

- Il faut du renfort. Mes gars sont déjà en route avec le matériel nécessaire pour prendre d’assaut cette baraque. En attendant, il faut maintenir une surveillance discrète, et nous assurer que les lascars aient quitté les lieux quand nous interviendrons. Apparemment, ce sont des flambeurs, des accros au jeu qui cherchent à faire sauter la banque et se remplir les poches. L’un d’entre vous doit se positionner immédiatement au Casino et ne pas les perdre de vue. Moi, je vais jeter un coup d’œil sur la villa.

- A vos ordres, Capitaine !

Victor et Steve s’interrogeaient sur ceux qui avaient intérêt à faire capoter le site, et qui tiraient les ficelles des trois pantins. Lors de sa mise en œuvre, ils avaient péché par excès d’enthousiasme, sans se soucier des hostilités que la création du site pouvait susciter dans divers milieux. Ils passèrent en revue tous les ennemis potentiels, allant des intégristes de toutes obédiences aux évangélistes américains, des athées aux communistes Nord-coréens. Et pourquoi pas les Chinois ? N’avaient-ils pas fait pression sur Google et Yahoo pour qu’ils censurent leurs portails à destination du soleil levant ? Ils se reprochaient également d’avoir mouillé Charly dans cette aventure. Charly qui leur avait indiqué l’emplacement du site lors de leur première rencontre au restaurant de l’Hôtel de Ville, et qui était donc à la source de leur colossale entreprise !

Les volets de la villa étaient ouverts, Mario pensa que l’otage devait être enfermé dans la cave. Le commando dévala quatre à quatre des escaliers de granit, appelant à tue-tête : Charly ! Charly ! qui répondit aussitôt de son cachot. La serrure de la porte métallique vola en éclats. Le prisonnier libéré se retrouva en quelques minutes dans la cabine du cruiser qui se dirigea à toute pompe vers le large, en direction de la rive suisse.

Le Capitaine avait ordonné à son commando de rester sur place, à Evian, en compagnie de Victor, afin de filer les auteurs du rapt. Steve avait embarqué avec Mario. En fin de journée, les trois malfrats retournèrent à la villa. Durant deux jours et deux nuits, les guetteurs ne virent sortir aucun d’entre eux. D’heure en heure, ils ne décelèrent aucune animation, aucune lumière. Un mystère total, à les rendre complètement dingues. Ils finirent par pénétrer sur la pointe des pieds dans la maison. Ils ne trouvèrent âme qui vive, ni sortie secrète, ni souterrain.

Le commando battit en retraite en se posant mille questions auxquelles Victor ne donna aucune réponse rationnelle, quand bien même il avait sa petite idée… Hypothèse que Jésus lui confirma. L’initiateur de ce kidnapping n’était autre que Lucifer et les malfrats des démons qu’il avait envoyés sur terre pour accomplir leur sale mission, puis exfiltrés en enfer, à la suite de leur échec.

Il fut décidé, d’un commun accord, que l’enlèvement de Charly ne serait pas ébruité, afin de ne pas exciter la curiosité quasi maladive des médias. Et peut-être, enfin, celle de la gendarmerie ! Cependant, Charly et Mario, ces enquêteurs hors pair, n’eurent de cesse de percer l’énigme des événements qu’ils venaient de vivre. Sans succès. Victor se promettait de leur dire toute la vérité quand ils le rejoindraient au Paradis. Mais le plus tard possible, car il avait encore besoin de leurs services pour la mise en place de Pacifia. En attendant, il intercéda auprès de Jésus pour qu’il renforce leur protection à l’aide d’une kyrielle d’anges gardiens.

Avec regret, Victor et Steve déclinèrent l’invitation de Charly de séjourner un week-end dans son refuge des Confins pour se remettre de leurs émotions. Malgré leur amitié indéfectible, ils ne faisaient plus partie du même monde ! Et ils remontèrent au Paradis.

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