alpilles13 ALPILLES13

01/09/2009

Une maman nonagénère à son fils...

 

Mon fils, ce matin je me suis levée à 7 heures, je ne pouvais plus dormir, j’avais mal partout, au moindre mouvement, je criais de douleurs, surtout sur le côté droit, là où le médecin m’a fait la dernière piqure la semaine passée, les nerfs se nouaient, grinçaient comme les gonds d’une vieille porte, celle de mon enfance à la ferme qui me revenait à l’esprit, la nuit, lorsque papa rentrait du cabaret en titubant. Je ne savais comment sortir du lit, comment me retourner pour allonger une jambe, puis l’autre pour m’asseoir, me dresser, bouger ce vieux tas d’os qui n’en pouvait plus de me faire souffrir depuis, depuis le temps que je ne compte plus.

 

Mon Misou, mon chat blanc, celui qui me tient compagnie, celui qui partage mes jours et mes nuits, celui que tu m’as offert un jour, celui que je refusais d’accueillir pour qu’il ne soit pas orphelin, et que j’ai pris parce tu me promettais de le garder s’il m’arrivait quelque chose, compatissait à mes douleurs. Il sent quand je souffre. Oui, j’avais peur de mourir avant lui, et je suis sûre que c’est lui qui me maintient en vie, qui me fait lutter pour vivre encore avec lui. Nous sommes inséparables, je lui parle comme je te parlais, mon fils, je le prends dans mes bras comme je te prenais dans mes bras, mon fils, comme je te serrais contre ma poitrine, comme je caressais tes boucles blondes, mon fils.

 

Oui, mon grand fils, je me suis levée à 7 heures, au moment où le soleil passait la montagne pour éclairer le lac, puis les Dents du Midi que j’aperçois de ma fenêtre. Ce n’est pas dans mes habitudes de me lever si tôt, je sommeille encore, je compense mes heures d’insomnies, le temps que ma vieille carcasse se mette en mouvement, le temps que mon esprit reprenne goût à la vie. Souvent, je souhaite ne pas me réveiller, m’endormir pour toujours, m’endormir pour ne plus souffrir de cet arthrose qui me bouffe les sangs. Mais j’aime trop la vie, mes enfants, mes petits et arrières petits enfants. Depuis des années, une partie de mon corps m’abandonne, me lance des piques comme un sabre, me fait sursauter de douleurs, mais mon esprit, mon cœur et mon estomac tiennent le coup.

 

Tu ne peux pas imaginer le plaisir que tu m’as fait de venir déjeuner avec moi l’autre jour, de me conduire en altitude, à la pinte d’alpage qui domine ce panorama idyllique. J’étais tout de même déçue que la brume jouait à cache-cache avec nos regards. Tu reviendras bientôt, n’est-ce pas, un jour de grand beau.

 

Je me suis levée à 7 heures, mon fils, pour me préparer, pour me soigner, pour m’habiller, pour me faire belle, tu le sais bien que suis coquette comme je l’étais jeunette, même quand j’étais une pauvrette. D’ailleurs, c’est sans doute à cause de ça que j’ai connu ton père, ce flambeur avait du goût, c’était un bel homme, grand, fort, viril, coureur, un tombeur de nymphettes !

 

Il m’a fallu toute la matinée pour être prête au rendez-vous de 14 heures avec mon médecin. Les gestes sont lents, la tête est ailleurs, je ne savais plus où trouver mes clefs et je n’ai pas eu le temps de déjeuner, c’est dire si c’est pénible de vieillir, toi, mon fils, tu n’as pas encore à surmonter tous ces problèmes dus à l’âge, j’en suis certaine. Il est adorable ce docteur, c’est le meilleur que je n’ai jamais eu, il me comprend, il me reçoit du jour au lendemain car, n’y tenant plus, j’avais même envisagé de me tirer une balle, mais tu le sais bien, je ne suis pas suicidaire, ce serait stupide pour toutes les années qui me restent à vivre et que je désire vivre. Il m’a fait deux piqures, l’une à droite, l’autre à gauche mais, au moment où je te parle, je ne sens aucun effet, peut-être encore quelques heures de souffrance et je serai en meilleur état, bien que je n’y crois pas vraiment puisqu’il m’a dit que mon rhumatisme était en phase terminale. D’ailleurs, son opinion ne m’a pas surprise, car il y a bien longtemps que je le sais mais le bon docteur a mis du temps à le comprendre ou à me le dire.

 

Au retour, ma voisine, la femme de l’ancien gendarme, m’ayant vu claudiquer dans la cour, est venue me trouver. Tu ne peux pas t’imaginer comme ils sont gentils avec moi, plein d’attentions, même que l’autre jour ils m’ont conduit à la montagne où je leur ai offert le repas. Ils rentraient de vacances en Autriche et ils m’ont apporté un gros morceau de jambon que j’ai dégluti séance tenante avec un coup de rouge car j’avais la fringale.

 

Puis, cette nuit, j’ai fait un drôle de rêve. Il était 3 heures 8 minutes lorsque j’ai ouvert les yeux, pour une fois j’avais bien dormi, au moins deux heures de suite, peut-être les piqures… Tout le village savait sans que je le sache que tu m’avais acheté un magasin, oui, un magasin car, le jour de l’ouverture, lorsque tu m’as emmenée sur place, tout le village se pressait devant les vitrines et m’accueillait les yeux écarquillés. Il y avait, contre les murs, plein d’étagères garnies de cahiers, d’enveloppes, de papiers, d’encre, de plumes, de livres, de tout ce qui sert à l’écriture et à la lecture… J’étais interloquée, ne savais que penser de cette farce qui n’en était pas une puisqu’à brûle pourpoint, tu m’as dit : à ton âge, il faut que tu t’occupes, que tu ne t’ennuies plus à la maison, que tu oublies tes douleurs !

Commentaires

Que c'est beau ! Merci chère grand-maman, arrière-grand-maman. Au travers de vos mots, j'ai pensé encore plus fort à ma maman qui n'est plus. Est-ce vous sur la photo ? Mais même si ce n'est pas le cas, vous devez être aussi jolie dedans que dehors ! Je vous embrasse tendrement depuis l'outre gouille, quelque part au Canada.

Écrit par : Lilican | 12/09/2009

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