L'auteurLuc LE VAILLANTLuc LE VAILLANTCHRONIQUE

Va-t-en ! Fous le camp ! Avec toi, ça ne va pas. Sans toi, ça ne peut qu’aller mieux. Tu es le problème, le seul, l’unique. Il ne te reste plus qu’à boucler ta valise. Allez ouste, du balai…

Je suis la Suisse, la petite Suisse et je te fous dehors, étranger d’à côté, voisin ventru qui m’a engrossé de sa culture, de sa langue et de ses avoirs bancaires. Etranger qui, aujourd’hui, m’encombre, me submerge, monte dans mes trains, envahit mes villes, grimpe sur mes montagnes.

Je mets du chewing-gum dans les serrures pour que tu ne passes plus partout, pour que tu ne prennes plus la clé de mes champs. Je cotise pour ton pot de départ, salarié frontalier, seule cause de mes maux imaginés, unique raison de mes inconséquences, de mes incapacités.

Je n’ai plus besoin de toi. Je me sens mieux barricadée, à rétrécir dans mon identité menacée. Je suis composite, je l’ai toujours été, mais, d’hybridation, plus trop n’en faut.

Monsieur l’étranger, nous ferons tranquillement le constat de carence de notre alliance, car ici, sur les alpages, nous avons l’art du consensus. Je suis la bonhomie incarnée, la neutralité négociée. Ce n’est pas moi qui te dirais haut et fort : «Casse-toi, pauvre appauvri, casse-toi riche du temps d’avant». Mais sache bien que je n’en pense pas moins.

Je suis la Suisse, la petite Suisse, paisible et prospère. Je suis au centre des choses, au nombril de ce continent qui me nourrit et qui m’inquiète, que je parasite et dont je me méfie, que je regarde du haut du Cervin de ma réussite économique et de l’Eiger de ma démocratie participative.

Je m’autogère et personne ne connaît le nom du conseiller fédéral en charge. Je ne cherche pas de maître sur qui régner. Je ne suis pas plus hystérique que je ne suis bonapartiste. Je n’ai pas besoin d’un homme fort entre les mains duquel remettre mon sort. Mais ne pense pas, pour autant, que je me laisserai ingérer par quelques appétits négligents.

Je suis la Suisse et j’ai le cœur qui bat son arythmie en plein milieu de la poitrine des nations voisines, mes grandes cousines, avec lesquelles je copine, un peu, pas trop, avec secret bancaire garanti. Je suis tout contre l’Europe, cette grande mademoiselle qui me méprise et me néglige. Je suis duplice plus que complice. Je suis la petite Suisse et faut que tu te trisses, bouquetin émissaire, chamois dépositaire, représentant bêlant de mes angoisses…

Je suis l’Europe, la vieille Europe. Je suis grosse des espoirs avortés, lourde des pesanteurs faisandées. Je suis la marraine d’après-guerre, la réconciliée dépressive, l’ouverte à tous les vents du libéralisme sans frontières.

Je suis l’Europe et je me crois l’égale de l’Amérique et de la Chine. C’est à ces pays-monde que je me compare, que je m’affronte. C’est à eux que je n’arrive plus à en remontrer, tandis qu’ils me passent sur le corps social, allant et venant dans mon gros ventre un peu mou, un peu mort.

Je suis la vieille Europe, fardée, fanée, flétrie. Vraiment, je ne comprends pas pourquoi on voudrait encore de moi. On me désire quand le plaisir me fuit, quand la fatigue me gagne.

Au départ, ils se sont mis à 6 pour m’engendrer. Maintenant, ils seraient 27, 28, je ne sais plus, à vouloir tenir dans le creux de mes bras dessinés par Matisse. Et il y a même l’Ukraine qui squatterait bien la maison de tolérance où je loge mes défaillances et qu’il faudrait aussi que je berce de mes comptines, même les soirs où j’ai trop forcé sur le Stilnox.

Je suis l’Europe. Qu’ai-je à faire du moustique alémanique, du moucheron romand, du puceron du Tessin ? Je croyais qu’avec la Suisse, on était entre gens de bonne compagnie, au clair sur nos égoïsmes respectifs. Faudrait pas que Berne, la tolérée, se la joue comme Londres, l’intolérable, à réclamer des subventions quand l’eau monte et à refuser de cotiser quand la crue est endiguée.

Liberté de circulation, espace Schengen, j’ai pourtant été bonne pomme avec ces Guillaume Tell qui, en remerciement, me flèchent sans sommation. Faut dire que les mieux dotés de mes sujets trouvent dans les cantons d’à côté, quelques facilités.

Je suis la grosse Europe et la mini-Suisse voudrait me traiter comme un vulgaire Rom, me mettre à l’écart, me montrer la porte. Elle dit vouloir combattre l’immigration de masse que moi aussi je verbalise, que moi aussi j’encage pour caresser dans le sens du poil la xénophobie ambiante.

Je suis la grande Europe et voilà que la petite Suisse me considère comme l’un de ces migrants émergents, l’un de ces traîne-savates basanés débarqués à Lampedusa. Ça fait bizarre d’être ainsi traitée en mendiant en haillons, en SDF aux paumes tendues. C’est là que j’en suis rendue ? Oui ? Vraiment ?

Luc LE VAILLANT