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21/05/2015

Asile en Suisse : à votre bunker m’sieurs dames

Article paru dans Libération du 21 mai 2015

Dans le village de Begnins, l’abri géré par l’établissement vaudois d’accueil des migrants est situé dans un vignoble. Une cinquantaine de personnes y vivent sous terre.
Dans le village de Begnins, l’abri géré par l’établissement vaudois d’accueil des migrants est situé dans un vignoble. Une cinquantaine de personnes y vivent sous terre. (Photo Pierre Abensur)

grand angle. Dans le canton de Vaud, des migrants, pour la plupart déboutés de leur demande d’asile, sont logés dans des abris antiatomiques, faute de places en foyers. Une vie souterraine en collectivité qui peut durer des années.

Par SYLVAIN MOUILLARD Envoyé spécial dans le canton de Vaud

La route serpente sur les hauteurs du lac Léman, au milieu des vignes. De l’autre côté de la rive, on distingue les premiers contreforts des Alpes et, en arrière-plan, la pointe du mont Blanc. A l’entrée du village de Begnins, à mi-chemin entre Genève et Lausanne, une grosse butte de terre percée d’une seule ouverture. A droite, les pavillons cossus sont alignés, juste avant le cimetière communal. Sur la gauche, la scène est plus inattendue. Devant l’entrée d’un bunker antiatomique, quatre hommes tuent le temps en silence, tournés vers la vallée et son décor de carte postale. Ils sont soudanais et vivent là, sous terre, depuis plusieurs mois, des années pour certains. Un gars accepte de lâcher quelques mots. «Il n’y a pas besoin de parler pour décrire la vie ici, il suffit de regarder.» Depuis quand loge-t-il là ? «Un an et demi.»

Une place sous terre en cas de guerre nucléaire

Comme deux tiers des 41 occupants des lieux, l’homme a été débouté de l’asile. Faute de place dans les structures d’hébergement classiques (foyers collectifs, appartements), certains migrants sont donc «logés» dans les bunkers antiatomiques. Les Suisses disent «abris de protection civile». Une spécificité helvète : la loi oblige chaque habitant de la Confédération à disposer d’une place sous terre en cas de guerre nucléaire. Pendant longtemps, quiconque construisait une maison individuelle devait prévoir son petit bunker privatif.

A Begnins, 1 700 habitants, il y a deux abris de protection civile collectifs. Celui qu’on visite ce mardi d’avril compte 600 places derrière son lourd sas blindé. Aucun Suisse n’a habité durablement les lieux. Les migrants, si. Mais ils ne peuvent être plus de cinquante en même temps. «Sinon on s’est rendu compte que ça devenait difficile à gérer», explique Björn Penelle, un des responsables de l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (Evam), la structure cantonale chargée du dossier. Il faut dire qu’avec trois cabines de douche et trois toilettes, la vie en collectivité atteint vite ses limites.

Quand on débarque vers 7 h 30 ce matin-là, les lieux s’agitent déjà, selon un rituel bien réglé. C’est un va-et-vient permanent entre les dortoirs, les sanitaires et le réfectoire, où les habitants peuvent prendre leur petit-déjeuner, avant de filer. A 9 h 45, ils devront avoir quitté le bunker, un lunch bag en main pour le casse-croûte du midi. Retour autorisé le soir. «On a jugé qu’il était important que des personnes vivant sous terre puissent voir la lumière du jour, consent Björn Penelle. Quand elles restaient 24 heures sur 24 dans le bunker, certaines commençaient à déprimer.» La journée, les demandeurs d’asile peuvent se rendre à Gland, à quelques kilomètres de là, où des travailleurs sociaux les reçoivent dans une structure d’accueil. Le soir, les habitants peuvent revenir quand ils le souhaitent, après 18 heures. A l’entrée, leurs sacs sont fouillés rapidement, «pour éviter les problèmes d’alcool». Ils récupèrent aussi la clé de leur casier personnel, où ils peuvent entreposer leurs affaires. En cette fin de journée, le réfectoire s’est transformé en vaste salle à manger. Les cinq micro-ondes turbinent à plein régime.

«Quatre robinets pour quarante personnes»

Rachid, un Marocain de 34 ans, entreprend de faire le guide. Un an et demi qu’il vit là et il est remonté : «Même les animaux sont mieux traités que nous !» Il montre les lits superposés, dit que les matelas sont truffés de punaises, tend son bras rougi par les démangeaisons pour appuyer son propos. Un surveillant le regarde du coin de l’œil, visiblement habitué à ses colères. Il affirme que les lits sont désinsectisés régulièrement et évoque plutôt des cas de gale. Rachid se dirige maintenant vers la buanderie, où le sèche-linge, dit-il, est en panne depuis six mois. Les fringues humides sèchent un peu partout dans le bunker, suspendues à un tuyau, un radiateur, un chambranle de porte.

Un autre homme veut lui aussi témoigner. Il vient d’Afrique de l’Ouest, mais ne veut donner ni son nom ni son pays d’origine. Direction les sanitaires : «Vous voyez, il y a quatre robinets pour quarante personnes. Et ça sert pour se laver les dents, les mains, faire la vaisselle ! Les musulmans s’y nettoient les pieds avant la prière.» Dans son dortoir - treize places occupées sur les vingt disponibles -, il regrette le manque d’espace pour que chacun puisse ranger ses affaires. De fait, les lits superposés sont parfois noyés sous une flopée de vêtements. L’homme, la cinquantaine, réside dans l’abri depuis plus d’un an. Il dit qu’il a fui son pays «parce qu’on voulait [le] nommer chef d’une secte». Il s’emballe : «Si l’oracle vous désigne, vous devez rester. Mais moi, je ne voulais pas, je crois en Dieu.» Il affirme même avoir été «envoûté», «comme [son] papa».

Dans cette microsociété souterraine et 100% masculine, les relations entre communautés peuvent faire des étincelles. «Quand toutes les origines se mélangent, forcément, parfois, il y a des tensions», explique l’un deux. Moustapha, Algérien de Constantine, est plus positif. Bien sûr, il préférerait vivre «sur le sol que dessous». Mais «c’est mieux que dehors, dit ce grand gaillard jovial de 42 ans. Il fait froid en Suisse !» Il affirme que cette «expérience» lui a permis de rencontrer «plein de gens» et d’apprendre à baragouiner différentes langues. «Je parle quelques mots de tigrigna [la langue officielle de l’Erythrée, ndlr]», illustre-t-il. Si Moustapha a quitté son pays, c’est parce que «si tu ne connais pas quelqu’un, tu ne trouves pas de travail». Il dit que la plupart des Maghrébins ne sont pas de «vrais demandeurs d’asile», mais qu’ils «fuient la pauvreté». On lui demande s’il accepte d’être photographié. Refus poli : «Je ne veux pas que les gens voient la misère. Qu’ils la sentent, c’est tout.»

«Le papier blanc»

Installé à une grande table en bois dans la salle commune, Mamadou finit son repas en feuilletant un vieux journal récupéré à la déchetterie où il travaille à mi-temps, pour 300 francs suisses mensuels (290 euros). C’est le Matin du Sahara, édition du 30 juillet 1978. La une du jour : «L’idée d’une conférence africaine pour la paix». Le quinquagénaire venu de Guinée-Bissau, qui parle couramment espagnol, portugais et français, raconte d’une voix douce son départ du pays, il y a plus de dix ans. «Je ne vais pas te dire que je suis quelqu’un que je ne suis pas, débute-t-il. La raison de l’émigration est souvent économique. On fuit la corruption.» Il a longtemps vécu et travaillé en Espagne, avant d’arriver en Suisse en 2011. Sur un chantier, son patron avait promis de l’embaucher. Mais quand sa demande d’asile a été rejetée, le contrat est tombé à l’eau. «A la place, j’ai eu le document que tout le monde a ici : le papier blanc.»

L’expression revient sur bien des lèvres : en Suisse, ce «papier blanc» est synonyme d’échec pour les migrants : asile refusé. Il donne droit à l’aide d’urgence : des bons en nature pour de la nourriture et des produits d’hygiène. Les familles avec enfants mineurs, quant à elles, bénéficient de 9,50 francs suisses (9 euros) par jour et par personne. Les déboutés doivent renouveler régulièrement ce papier blanc auprès de l’administration.

«Le but, c’est que les gens soient désespérés, qu’ils disparaissent et ne reviennent plus», souffle Graziella de Coulon, membre du collectif vaudois Droit de rester. Cette énergique rousse assiste les demandeurs d’asile du canton depuis de nombreuses années. Elle est dépitée de l’atmosphère actuelle, de cette législation qui se durcit sans cesse, pour éviter «un prétendu appel d’air». Pourtant, assure-t-elle, la situation «n’a rien à voir avec celle de la fin des années 90. Au moment de la guerre au Kosovo, il y avait bien plus de réfugiés en Suisse». Les statistiques le confirment : en 1999, près de 50 000 personnes avaient demandé asile dans la Confédération helvétique. L’an passé, elles étaient quelque 24 000. «Mais à l’époque, c’étaient des Blancs avec des enfants, grince-t-elle. Pas des Noirs célibataires.»

«Des gens qui sont restés des mois dans les égouts»

En Suisse, le premier contingent de requérants est constitué d’Erythréens. L’an passé, ils étaient 7 000. Abraham, 30 ans, est arrivé en 2013. Un voyage éprouvant, qu’il a débuté sans trop savoir comment il finirait. «Dans mon pays, le gouvernement nous oblige à aller à l’armée, et le service militaire peut durer très longtemps.» Abraham gagne d’abord le Soudan, puis traverse le Sahara, arrive en Libye, où il embarque pour Lampedusa. Mais il ne souhaite pas demander l’asile en Italie : «Tous mes amis y dorment dehors, ils n’ont pas à manger.» A son côté, Mikili, 24 ans, peu ou prou la même trajectoire, confirme : «Je connais des gens qui sont restés pendant des mois dans les égouts.» En Suisse, Abraham a fréquenté le bunker de Begnins durant cinq mois. Pour évoquer sa vie là-bas, il a un mot : «Bad.» Mikili est plus réservé : «A côté des choses dures qu’on a vécues dans le désert, en Libye, les bunkers paraissent normaux.»

Pourtant, à l’été 2014, la Suisse a connu une mobilisation inédite. Des migrants, principalement érythréens, se sont soulevés contre les conditions d’hébergement dans les abris antiatomiques. Quelques aménagements (des lumières bleues à la place des néons, des repas plus variés) ont été consentis par les autorités. Les associations disent aussi que les meneurs ont été régularisés, afin de freiner la lutte. D’autres Erythréens, comme Abraham, ont été pris en charge par le réseau militant. Avec trois de ses compatriotes et une Somalienne, il habite depuis plusieurs mois au refuge Saint-Laurent, un temple protestant en plein cœur de Lausanne, qui, pour la petite histoire, accueillit de nombreux Français après la révocation de l’édit de Nantes.

Pour accéder à leur lieu de vie, il faut traverser la nef et emprunter un escalier descendant. Il y a une cuisine, quelques matelas regroupés dans un coin. Abraham sourit : «En deux ans de voyage, c’est la première fois que je me repose.» Dinkenesh, la Somalienne opposante politique, dit que le refuge l’a «sauvée», que sinon elle aurait pu «faire de mauvaises choses avec son corps dans la rue». Souffrant d’attaques de panique, elle prend quatre médicaments par jour. «Ici, je peux manger, dormir, sans l’alcool, les addictions. Je pourrais rester là dix ans. Je m’en fiche. Si je peux sauver ma vie, ça va.»

Commentaires

Mille mercis pour ces informations qui aident à comprendre la situation des gens qui se sont sauvés des difficultés que peu de nous suisses pouvons imaginer vivre, pour ensuite se trouver obligés d'habiter dans des conditions qu'aucun suisse accepterait. Les mouvements Stopbunkers https://stopbunkers.wordpress.com/) et stop exclusion (http://www.stopexclusion.ch/)à Genève et le collectif Refuge (http://www.desobeissons.ch/) à Lausanne travaillent pour un meilleur accueil des migrants en besoin de protection en tant que requérants d'asile. C'est un vrai enrichissement de se joindre à leurs actions !

Écrit par : Carol Scheller | 23/05/2015

Mille mercis pour ces informations qui aident à comprendre la situation des gens qui se sont sauvés des difficultés que peu de nous suisses pouvons imaginer vivre, pour ensuite se trouver obligés d'habiter dans des conditions qu'aucun suisse accepterait. Les mouvements Stopbunkers https://stopbunkers.wordpress.com/) et stop exclusion (http://www.stopexclusion.ch/)à Genève et le collectif Refuge (http://www.desobeissons.ch/) à Lausanne travaillent pour un meilleur accueil des migrants en besoin de protection en tant que requérants d'asile. C'est un vrai enrichissement de se joindre à leurs actions !

Écrit par : Carol Scheller | 23/05/2015

Expulsions massives, ça commence à vraiment me rendre dingue.

Écrit par : JDJ | 24/05/2015

Les foutre dehors et renvoi direct, ON NE VEUT PLUS RIEN SAVOIR BORDEL !!!!!

Écrit par : Peu importe | 11/06/2015

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