alpilles13 ALPILLES13

07/11/2016

Jack for President

Novembre 1960…
 
A la veille des élections américaines, voici l’extrait d’un récit qui se déroule en automne 1960, lors de la campagne et de l’élection de John Fitzgerald Kennedy !
 

Je décide de prendre un congé sabbatique. A l’automne 1960, je m’envole pour les États-Unis, à l’invitation de Jack qui me propose de découvrir son pays, celui de James Dean et d’Elvis Presley.

L' Amérique pour un jeune de vingt ans est synonyme de rêve, le « rêve américain ». Les boys US n’ont-ils pas sauvé l’Europe lors du débarquement en Normandie, en Provence, en Afrique du Nord, repoussant les hordes nazies au-delà des frontières ? N’ont-ils pas bloqué l’avancée des Russes et du communisme ? Mais ces faits de guerre ne revêtent qu’une importance relative par rapport à la déferlante des films américains depuis une décennie. La jeunesse s’identifie aux pionniers, aux cow-boys, aux shérifs et aux « stars », interprètes de cette conquête sans fin de l’Ouest. Par méconnaissance ou inconscience, l’opinion publique fait peu de cas de l’oppression et des tueries dont les Indiens ont été les victimes lors de l’arrivée des immigrés, des Européens pour la plupart, dans le Nouveau monde. Tout juste apprend-on qu’il y a un problème entre les blancs et la communauté noire, la ségrégation…

Je débarque à Boston en pleine campagne pour les élections présidentielles. Ayant gagné quelques mois plus tôt les primaires du parti démocrate, Kennedy affronte le républicain Nixon. Sa victoire est loin d’être assurée pour de multiples raisons. Les gazettes répandent leur lot de rumeurs et de ragots sur son état de santé, son catholicisme, la richesse de son père, sa vie privée qui, aux yeux de ce pays puritain, frise la débauche. En revanche, son adversaire Richard Nixon, issu d’un milieu modeste, a le profil type de l’Américain moyen qui s’est fait tout seul, à la force du poignet. Mais il est surtout le Vice-président sortant du « general president » Eisenhower, un politicien expérimenté, rompu à tous les rouages de l’administration américaine et de la politique internationale. Par contre, Nixon n’a ni le style, ni le charisme, encore moins le physique de play-boy d’un Kennedy que l’on peut imaginer tout droit sorti des studios d’Hollywood.

J’ai le privilège de suivre la campagne dans plusieurs Etats avec l’équipe de Jack ou, parfois, à bord de son avion personnel, un Convair bimoteur, baptisé Caroline. Un marathon quotidien qui démarre à six heures pour se poursuivre parfois jusqu’à minuit. De ville en ville, j’assiste à des meetings dans des campus, à des discours, à des débats télévisés, rencontre des Américains fanatiques de leur idole. C’est une ambiance de cirque avec, dans l’arène, un seul fauve en spectacle, Jack qui déploie une énergie incroyable, harangue la foule, sourit, serre des multitudes de main, embrasse des vieilles dames et des gamines. Un soir, à Milwaukee, au bord du lac Michigan, Jack, en veine de confidences, m’invite à sa table et me parle en français :

- Je pense que je vais gagner, mais parfois je doute de réussir, je dois me battre et me battre encore jusqu’au dernier jour. Quand je suis sur l’estrade, que je regarde la foule les yeux dans les yeux, je me dis qu’une personne sur deux ne votera pas pour moi. C’est cela qui me stimule. La victoire ou la défaite ne tient qu’à une voix glanée ou perdue ici ou là. Mon pays, ce n’est pas la France et encore moins la Suisse. Il est immense, à l’échelle d’un continent, il est multiethnique, chaque Etat a ses particularités. Je devrai, si je suis élu, ne pas décevoir ce peuple qui m’acclame, tenir mes promesses électorales. Je ne dois oublier personne, penser aux Noirs, aux Hispaniques, aux immigrés d’origine italienne, irlandaise, aux diverses religions. Je ne dois oublier personne car je serai le Président de tous les Américains, y compris de ceux qui auront voté pour mon adversaire. Je dois changer l’Amérique, la remettre en état de marche, résorber le chômage, supprimer la ségrégation, améliorer le système social et les salaires.

- Et votre santé, Jack, comment ça va ?

- Parfois, mon dos me fait horriblement souffrir car je ne suis pas totalement guéri comme toi. Pour me permettre de supporter ce rythme harassant, mon médecin me fait des piqûres chaque jour. Quel que soit mon état, je ne dois rien laisser paraître, me présenter avec l’apparence de la pleine forme devant mes électeurs. Tiens-moi les pouces, John, je vais gagner, même dans le Wisconsin, cet Etat hostile aux démocrates.

- Je n’en doute pas un instant, l’infirmière noire de l’hôpital me l’a déjà prédit, il y a six ans ! Votre courage dans cette campagne me rappelle le thème de votre livre :Profils in Courage.

La conversation se poursuit tard dans la nuit au coin du feu. Jack souhaite décompresser, quitter le stress de sa campagne, se laisser aller à parler de tout. Il est avide de mieux me connaître, ma vie, mes rapports avec les femmes, mes aventures sentimentales. Cela lui rappelle ses vingt ans, l’Université de Harvard où les filles se pâment sous son regard. Jack le séducteur est séduit avant d’avoir eu le temps de séduire, ce qui le déconcerte parfois. De ses vacances en France, il garde un souvenir vivace des Françaises qu’il a draguées sur les plages de la Côte d’azur. D’ailleurs, me dit-il : « Mon épouse Jackie est d’origine française. Tu as de la chance de vivre tout près de ce pays où les filles sont si charmantes » !

Il me dit encore que lors d’un séjour à Londres, en 1939, il alla même jusqu’à flirter avec la princesse Elisabeth, la future reine. Hélas, le roturier américain n’a aucune chance de devenir Prince du Massachusetts, un rang digne d’inaugurer les chrysanthèmes dans le sillage de sa Majesté ! Puis vient l’époque des starlettes et des actrices connues dont il fait une grande consommation. Jack avoue sans pudeur qu’il n’est pas un sentimental mais un sensuel doté d’un fort appétit pour la gent féminine. Une fois président, il n’aura, hélas, plus la possibilité de se laisser aller à son penchant favori, emploi du temps et protocole obligent !

Jack tient à me montrer l’album de photos de famille qu’il emporte toujours dans ses déplacements. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir une ressemblance flagrante entre nous deux à l’époque de nos vingt ans ! Je le lui fait remarquer, Jack sourit malicieusement et me ditqu’on lui a demandé si je ne suis pas son petit frère ! Il me propose de le rejoindre, après les élections, à Palm Beach.

Le lendemain, à quelques jours des élections, je quitte le staff de Jack, je loue une Chevrolet Impala, cette marque dont le fondateur, Louis Chevrolet, n’est autre qu’un immigré suisse devenu célèbre aux Etats-Unis comme pilote de courses. Je quitte Milwaukee pour visiter les villes dont je rêve depuis mon enfance, un parcours de trois milles kilomètres pour rejoindre la Floride, lieu de vacances de la famille Kennedy. Ma première étape est Indianapolis la ville de l’automobile. Je suis curieux de découvrir le « Speedway », ce célèbre circuit où se déroule chaque année, en mai, les 500 miles d’Indianapolis.

Poursuivant ma route, il me faut une journée pour atteindre Nashville, la capitale de l’Etat du Tennessee et de la musique country. A vrai dire, je ne suis pas un fan de ces airs répétitifs et encore moins du madison, cette nouvelle danse en ligne où des nanas plantureuses exhibent leur accoutrement de cowboy. C’est ici qu’Elvis Presley a enregistré de la musique en studio ainsi que Bob Dylan, le mythique Nashville Skyline.

En revanche, Memphis est l'endroit où ont débuté de nombreux genres de musique américaine comme le Blues, le Gospel et le Rock n'Roll. Grâce notamment aux studios Sun Records, Johnny Cash, Elvis Presley, Jerry Lee Lewis et B. B. King sont devenus célèbres dans le monde entier. J’hésite d’abandonner la Chevrolet pour descendre le Mississippi à bord d’un bateau à aubes jusqu’à La Nouvelle Orléans. Hélas, il ne me reste peu de temps pour accomplir les 1300 milles qui me séparent de la Floride.

En débarquant par la route à La Nouvelle Orléans, cette ancienne colonie française, je constate que peu de monde parle français comme ma nounou de l’hôpital. Ce sont d’ailleurs une minorité de créoles, de métis et de descendants des esclaves qui maintiennent difficilement cette tradition après la vente de La Louisiane aux Etats-Unis par Napoléon 1er en 1803. Il n’est pas nécessaire de comprendre le cajun pour vivre une nuit délirante de jazz au Vieux carré, le quartier français, où se sont produits les enfants du pays, Sydney Bechet et Louis Amstrong. Avec un détour, au petit matin, par le Café du Monde pour déguster des beignets au sucre bien français depuis 1862 ! Pour sûr que Kennedy sera plébiscité par les électeurs noirs de cet Etat démocrate.

Lucie, ma maman, est du voyage par cartes postales interposées que je lui adresse chaque jour depuis mon arrivée aux States.

Encore 860 milles de bitume pour me retrouver cloîtré dans un hôtel de Miami, le mardi huit novembre 1960, pour suivre les élections télévisées de chaîne en chaîne. Le suspens est intenable. Au fur et à mesure du dépouillement des bulletins de vote en fonction du décalage horaire, d’Est en Ouest, les résultats donnent gagnant tantôt Kennedy, tantôt Nixon. Tombant de sommeil, éméché par le Jack Daniel, je m’endors vers les deux heures et ce n’est qu’à huit heure que j’apprends la victoire de mon ami Jack avec seulement 118.000 voix d’avance pour 68,5 millions d’électeurs !

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