alpilles13 ALPILLES13

24/04/2009

Chapitre 14 . www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 14

Après cette diversion rocambolesque, il était temps que la Commis­sion reprenne ses travaux en toute sérénité. La présence de Jésus avait ap­porté un souffle nouveau à cette assemblée qui, aupara­vant, se perdait en de vaines discussions, se complaisait dans le train-train quotidien.

Malgré son extravagance, la proposition de Dumont avait suscité un grand intérêt auprès de ceux qui se préoccupaient de la conjoncture actuelle et du devenir de l’espèce humaine. La réduction draconienne de la population améliorerait in­discutablement l’existence de l’homme, au détriment des multinatio­nales et du capita­lisme à tout va ! Avec comme corollaire, une répar­tition équitable et rapide des res­sources et des biens. Car de ce côté-là, la situation était depuis longtemps catastrophique et ne faisait qu’empirer. Le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, le sociologue genevois Jean Ziegler, tirait la sonnette d’alarme en faisant état, de près d’un milliard de terriens sous-alimentés. Cent mille personnes mourraient chaque jour de faim ! Pour mettre fin à ces crimes chroniques contre l’humanité, il était indispensable de changer les mentalités, ce qui n’était pas à la portée du premier utopiste venu ! Au cours des siècles, l’histoire dé­montrait que ni l’encadrement religieux, ni les lois civiles, ni les mena­ces et les punitions n’avaient été capables de dompter le comportement égoïste et diabolique des hommes, de leurs dirigeants, des rois et des chefs d’Etats cupides et avides de pouvoir. Il fallait impérativement trouver autre chose pour ne pas répéter éternellement ces scénarios sinistres.

Einstein, invité par Dumont à présenter un projet, se récusa en quel­ques mots :

- A partir de la publication, en 1905, de ma théorie de la relativité, on n’a cessé de dire et d’écrire que j’avais changé la face du monde ! J’admets vo­lontiers avoir révolutionné la physique, par ma découverte de la nature de la lumière, de la constitution de la matière et mon in­troduction du concept de l’espace-temps. Malgré cet apport majeur à la science de l’Univers, j’estime n’avoir été d’aucune utilité sur la Terre. Mon engagement pour la paix, mes découvertes scientifiques et celles de mes collègues, n’ont nullement empê­ché les hommes de continuer à se faire la guerre. J’en suis même arrivé, à contrecœur, à convaincre le président Roosevelt de construire la bombe atomique afin de prendre les nazis de vitesse ! Avec les conséquences catas­trophiques que vous sa­vez : la destruction de Hiroshima et de Nagasaki. De­vait-on sacrifier des milliers de vies en signe d’avertissement pour éviter peut-être d’en massacrer des millions par la suite ? Ce dilemme continue de hanter mon esprit au-delà de ma mort. Mon collègue Victor, de retour de son périple à Silicon Valley et au CERN, m’a parlé des dernières réalisa­tions en matière de circuits intégrés de la taille d’un confetti. Des cher­cheurs de l’EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne) et de l’Université de Genève viennent de maîtriser une nouvelle technologie per­mettant de multiplier par mille la capacité actuelle des puces de silicium. Le nombre d’informations qu’elles peuvent contenir est phénoménal et permet de concevoir des applications inimaginables. Si cette technologie avait existé à mon époque, peut-être aurais-je pu envisager de changer le monde. Je n’en dis pas plus et laisse à notre compagnon Victor le soin d’exposer son projet.

- Depuis l’introduction du microprocesseur à des fins médicales, sup­pléant à la défaillance de certains organes, j’ai pensé que son déve­loppement et sa miniaturisation rendraient possible, dans le futur, son action sur les fonctions cérébrales de l’homme. Le jour de ma rencontre avec les chercheurs californiens et genevois, j’ai compris que je n’étais pas le seul à cogiter sur cette idée utopique. Imaginez ma stupéfaction lorsqu’ils m’ont informé, confidentiellement, que leurs travaux dans ce domaine en étaient au stade expérimental ! Les essais effectués depuis plusieurs mois sur nos cousins, les chimpanzés, se sont avé­rés si probants que les futurologues ont engagé le pari fou de tester secrètement cette technologie sur des humains volontaires.

- Que diable, Victor, vous n’allez tout de même pas comparer les hommes à des singes sans âme ! s’exclama un intervenant.

- Je vous prie de bien vouloir me laisser terminer mon exposé et vous aurez tout le loisir ensuite de présenter vos critiques. Sans entrer dans les détails, on m’a appris que la technique consiste à greffer une puce réceptrice émettrice, derrière l’oreille, à fleur de peau. Elle est programmée pour enregistrer et transmettre à un puissant or­dinateur les informations collectées dans le cerveau de l’individu. Grosso modo, les pensées et les pulsions de l’homme sont rassemblées, triées et classées à l’aide d’un logiciel complexe dans la mé­moire d’un disque dur hyper puissant. Une machine techniquement aussi complexe que celle utilisée par la NASA pour catapulter les cosmonautes autour de la Terre. Cette pratique est en quelque sorte le prolongement du sérum de vérité. L’homme n’aura plus de secret pour ce que je nomme le grand ordon­nateur

- Victor, interrogea Jésus, ce grand ordonnateur auquel tu fais al­lusion ne serait-il pas Dieu, tout simplement ?

- On peut effectivement déceler en cet appareil sophistiqué une modeste similitude dans la mesure où il connaîtra tout des individus ; mais il n’en de­meurera pas moins une machine conçue par l’homme qui pourrait être au service du Tout-Puissant… Une manière de renvoyer l’ascenseur !

- Explique-toi, tu en dis trop ou pas assez, Victor.

- Je suis embarrassé car ce projet est à tel point révolutionnaire qu’il risque de froisser certaines susceptibilités dans cette assemblée. Puisque le sujet t’intéresse, Jésus, je ne vais pas y aller par quatre chemins. La plupart des croyants pensent que ton Père adoptif les suit et les écoute un par un, qu’Il a un pouvoir personnalisé sur chacun d’eux. En réalité, certains théolo­giens et toi-même, d’ailleurs, ad­mettez aujourd'hui que ce n’est pas le cas, et que ton Père ne perçoit et n’influence que globalement l’ensemble de Ses fi­dèles. Alors que la puis­sance du grand ordonnateur lui permettra de pénétrer l’esprit de l’homme jusqu’à son tréfonds, de connaître tout de lui de A à Z ! Toute proportion gardée, on peut comparer sa fonction au « copier coller » du PC domestique, à l’échelle du cerveau… Imagine la somme des informations recueillies sur le genre hu­main ! Dans une première phase, période transitoire, il ne fera que rassem­bler des renseignements qui serviront à établir une fiche signalétique anonyme pour chacun d’entre nous, une sorte de portrait-robot des bons et des mau­vais. Puis, dans une deuxième étape, le logiciel émettra automatiquement des directives destinées aux individus qui s’écarteraient du droit chemin. En résumé, le grand ordonnateur résorberait tous les maux dont sont victimes les terriens : l’égoïsme, la jalousie, l’exclusion, la violence, le racisme et j’en passe…

À découvrir l’intérêt que portait Jésus à son projet, Victor se dit qu’il n’y avait là rien d’étonnant. N’avait-il pas changé la face du monde, il y a deux mille ans, contrairement à Einstein, il y a cent ans ? Il n’avait, hélas, réussi que partiellement. Sa curiosité était peut-être le signe qu’il était prêt à renouveler l’opération, en l’améliorant.

- Qui programmera ce logiciel, une machine qui pourra ordonner le bien, mais aussi le mal, selon que l’opérateur sera inspiré par Dieu ou par Lucifer, interrogea-t-il.

- Il va sans dire que des précautions devront être prises pour ne pas laisser le grand ordonnateur à la portée du premier diablotin venu ! Non seu­lement, il sera doté d’un antivirus sophistiqué, mais sa concep­tion de base sera neutre et laïque, puis il s’autoprogrammera de lui-même par rapport aux milliards d’informations reçues, partant du principe que la majorité des humains sont du côté du Bien plutôt que du Mal. Dès sa mise en acti­vité, ni Dieu ni diable ne pourront exercer une quel­conque influence sur lui… J’exagère en vous disant cela car il sera toujours possible d’influer sur le logiciel dans des domaines bien précis, par exemple l’assistance au projet de Dumont. En revanche, toute ten­tative satanique sera immédiatement détec­tée et détruite par l’antivirus.

Les premiers tests effectués, à Silicon Valley, sur un échantillonnage d’un millier d’individus ont prouvé que le pourcen­tage des bien-pensants dépasse largement celui des mal-pensants, de l’ordre de sept contre trois ! Et pour tester ces résultats, les chercheurs ont effectué une expérience si­milaire dans le célèbre pénitencier d’Alcatraz, qui les a amenés à une conclusion inverse. Selon mes renseignements, les savants pro­cèdent actuellement à l’émission de directives sur leurs cobayes et les pre­miers résultats de leurs observations ne sauraient tarder.

Reste à résoudre la mise en place au plan moral, technique et pratique. Et nous n’avons pas le choix. Si nous ne collaborons pas étroitement avec les chercheurs terriens, ils seront tentés de mettre, tôt ou tard, leur propre « ordon­nateur » en acti­vité !

Un vent de panique soufflait dans l’assemblée, effarée par les pro­pos de Victor. Les participants étaient d’avis que si l’on laissait cette machine infer­nale suivre son cours sans intervenir, elle se substituerait peu à peu au pou­voir divin, rendant caduques les religions. Car à quoi servaient-elles, si elles n’avaient plus à orienter l’homme, lui inculquer un code de savoir-vivre et tenter avec plus ou moins de succès de le rendre meil­leur ?

- Comment comptes-tu mettre en œuvre ce projet, ques­tionna Jésus ?

- Einstein, Steve et moi avons pris langue avec Charles Darwin, le père de l’évolution biologique, qui a accepté avec enthousiasme de se joindre à notre entreprise. Celle-ci permettrait de donner un sacré coup de pouce à sa doctrine. Je sais que la Sainte Église n’apprécie pas ses thèses, ainsi que celles des scientifiques en général. Mais, depuis l’époque de ses découvertes, le monde a évolué, ce qui lui donne raison ! Feu Jean-Paul II a eu le courage de re­connaître, en 1996, que les théories de Darwin, pourtant traité d’hérétique pendant plus d’un siècle, étaient plus qu’une hypothèse ! A noter que ce propos n’engageait que le pape… Et nous ne saurions, ici, au Paradis, contester la doctrine créationniste, approuvée par la plupart des croyants qui considèrent, contre les acquis de la science, que l’origine et l’évolution de l’homme sont essentiellement d’essence divine. Les fondamentalistes américains ont d’ailleurs obtenu que cette thèse figure à nouveau dans les manuels scolaires.

L’assemblée fourmillait d’adeptes de la Genèse biblique qui manifestèrent leur désapprobation à l’idée d’associer Darwin à ces recherches. L’un deux, un évangéliste australien, intervint pour exposer sa thèse personnelle en ces termes :

« Suite à la création de l’Univers et de la planète terrienne, le Seigneur a conçu les végétaux, puis il donna naissance au règne animal d’où serait issue l’espèce humaine. Je suis en désaccord total avec cet amalgame, même si au plan purement physiologique on peut admettre une certaine similitude entre les deux espèces. L’homme est doté de l’intelligence, de l’esprit, de l’âme, contrairement aux animaux qui n’ont pas évolué ; ils demeurent sauvages à l’exception de ceux qui ont été domestiqués. Pour moi, l’homme fait partie du règne humain créé dans le Jardin d’Eden. C’est précisément ce qui lui a permis d’évoluer à travers les siècles pour être ce qu’il est aujourd’hui. »

Georges Orwell, auteur de l’allégorie « La Ferme des animaux », ne rata pas l’occasion de ridiculiser les propos de l’évangéliste borné !

« Dans cette fable à connotations sociopolitiques, j’ai imaginé que les animaux de la ferme prennent le pouvoir pour sortir de l’oppression où les maintiennent la cruauté et l’incapacité de leurs maîtres, les hommes. Mais en les imitant, ils deviennent à leur tour des despotes. Supposez, cher monsieur, que le Créateur ait créé le règne animal sans inclure celui de l’homme. D’abord, je n’aurais ni le loisir de vous rencontrer, ni celui de critiquer vos propos. Imaginons donc la Terre uniquement peuplée d’animaux de toute nature. S’ils étaient tous herbivores, ce serait le vrai Jardin d’Eden. Hélas, il se trouve que bon nombre d’entre eux sont carnivores et que pour survivre, ils exercent ce qu’on appelle la loi de la jungle. Cependant, lors de mes pérégrinations africaines, je n’ai jamais rencontré ni singe, ni gazelle, ni éléphant, ni fauve, la machette en bandoulière. Je vous laisse le soin de questionner le Créateur sur la raison d’avoir créer l’homme cruel, sans doute à son image. Noé n’aurait pas eu besoin d’embarquer un couple d’animaux de toutes les espèces dans son arche, pour les sauver du courroux du Seigneur envers les pécheurs que sont les hommes ! »

Manifestement, Jésus n’avait pas apprécié cette digression et il pria Victor de reprendre son propos.

- Darwin a connu Einstein ici, au Paradis, alors qu’il ne s’en est fallu que de quelques années, pour que les deux savants se ren­contrent de leur vivant, Charles étant mort quand Albert avait trois ans. Ses conseils ont été précieux et nous avons examiné avec lui plusieurs scénarii. Pour cer­tains, il nous faut l’aide de ton Père, pour d’autres, on peut se débrouiller avec les Terriens. Darwin est plus à même que moi de vous exposer la potentialité d’une nou­velle forme d’évolution.

- Mes chers amis, je n’ai pas eu la chance, au 19ème siècle, de connaître les nouvelles technologies et les possibilités inimaginables qu’elles peuvent offrir à la société du futur. Depuis que je séjourne ici, j’ai continué à me passionner pour ce qui se passe sur terre et à suivre de près l’évolution de mes semblables. La puce micros­copique peut être greffée sur les enfants à la naissance. Mais aussi, tout au long de son existence, n’importe quel quidam peut se faire implanter le microprocesseur organique. C’est une inter­vention bénigne, sans commune mesure avec la circoncision, par exem­ple, ou une greffe d’organe. Cependant, le problème consiste à convaincre le genre humain d’y avoir re­cours. Il n’est pas question de l’imposer, sauf éventuellement par décision de justice, sur des êtres malsains. La solution la plus rationnelle consisterait donc à créer une région ou une cité dans laquelle vivraient et se multiplie­raient les adeptes du grand ordonnateur. Cette cité expérimentale servi­rait de modèle au monde entier et ferait forcément tache d’huile grâce au concours des médias qui ne manqueraient pas de se faire l’écho de sa réussite. Dans quel endroit devrions-nous l’établir ? Victor, qui fourmille d’idées originales et futuristes, suggère que Dieu, votre père spirituel, crée le sep­tième continent ! En faisant ressurgir l’Atlantide d’entre les eaux, par exemple, ou bien en érigeant une île nouvelle, un continent tout entier qui émergerait dans le Pacifique… que l’on nommerait Pacifia !

- Vos propositions sont séduisantes, répondit Jésus, toutefois elles intensifieraient le désor­dre existant sur cette planète. Et je ne suis pas sûr de convaincre mon Père d’engendrer un nouveau continent. Vu son grand âge, en a-t-Il encore les moyens ? Pour faire aboutir votre projet, ce n’est pas une cité, mais des mil­liers qu’il faudrait essaimer à travers le monde. La ré­volution créée par votre puce doit être mise à la portée des hommes de toutes conditions. Et votre idée est déjà bien assez utopique pour ne pas la rendre plus utopique encore dans son application. Avez-vous songé à l’ampleur du tsunami que provo­querait l’éclosion d’un conti­nent entier en plein océan, alors que nous n’avons pas été capables de maîtriser celui d’Indonésie causé par un simple tremblement de terre ?

La bande des quatre - Darwin, Einstein, Steve et Victor - fut déçue de cette quasi-fin de non-recevoir. Ils s’imaginaient déjà l’impact médiatique, le jour où ce continent englouti dans l’antiquité, l’Atlantide, re­surgirait de l’océan au large des côtes ibéri­ques et marocaines. Depuis Platon, cette île avait fait rêver bien des hommes, savants, écrivains et char­latans. Elle avait valeur de symbole, représentant pour certains le berceau de la civilisation où les êtres hu­mains vivaient dans la paix et le bonheur. C’est de là qu’ils auraient, paraît-il, émigré vers d’autres continents. De fait, l’Atlantide donnait lieu à toutes les suppositions. Etait-ce le Jardin d‘Eden, un mythe sa­vam­ment édifié par Platon et les dieux grecs, ou tout simplement une île en­gloutie par le déluge ? Pourquoi ne pas saisir l’occasion de connaître enfin la vérité ?

Ce moment d’exaltation passé, force était de remettre, pour une fois, les pieds sur terre. Einstein, quant à lui, demeurait sceptique. Il attendait pour voir… et, si telle était la volonté du Seigneur, il ne ver­rait rien ! Car les dieux de l’antiquité avaient été les rois et les reines du peuple atlante, ce qui était un lourd handicap pour envisager d’utiliser cet ancien continent, fief du paganisme de l’époque.

Darwin déclara qu’en toute chose il fallait raison garder. Il se de­man­dait comment l’on pourrait faire vivre une communauté sur un territoire in­culte, sans infrastructure, à moins de repartir de zéro et de tout reconstruire. Ce qui prendrait un temps fou, au bas mot une à deux générations, et retarderait forcément l’évolution humaine induite par la puce. Dès son avènement, l’Atlantide serait aussitôt déclarée « patri­moine de l’humanité » par l’Unesco et cumulerait tous les interdits d’un tel classement. Sans compter les convoitises des États limitrophes et d’une ribambelle d’archéologues qui ne manqueraient pas de se mani­fester. Et ce serait du pareil au même pour Pacifia.

Steve, lui, plus pragmatique que Victor, abondait dans le sens de Jésus et de Darwin. On aban­donna donc l’idée de la création d’un nouveau continent. Il res­tait toutefois à trouver l’endroit pour aménager l’infrastructure nécessaire et expérimenter cette nouvelle technologie, suscepti­ble d’améliorer la condition humaine.

- Pour des raisons de commodité, la Suisse me paraît l’endroit idéal, dit-il. Le grand ordonnateur pourrait être implanté au cœur des Alpes, dans le fort pressenti pour abriter le site Internet. La maintenance se­rait ainsi assurée par la même équipe d’informaticiens. Albert ne me contredira pas si j’affirme que ce petit pays figure au Guinness book pour son nombre record de sa­vants au kilomètre carré !

Einstein confirma :

- J’estime la suggestion de Steve très raisonnable et surtout prati­que. Pour avoir vécu plusieurs années dans ce pays, et notamment dé­couvert là ce qui a été à l’origine de ma notoriété, je puis confirmer que la Suisse réunit les conditions les meilleures pour le démarrage de notre expérience. Aux critères qui ont déterminé le choix du site, j’ajouterai que la population suisse est composée de près d’un tiers d’immigrés de toute nationalité. Ce qui, du point de vue sociologique, permettra de tirer des enseignements utiles pour organiser l’implantation sur la Terre entière.

Victor ravala sa salive face aux arguments de ses condisciples. Son idéalisme à tout crin l’avait emporté vers des sommets inatteignables. A dé­faut d’un événement mondial sans précédent depuis des millénaires, il se ral­lia à l’avis de Darwin, se fiant à sa clairvoyance légendaire et il proposa que l’opération prenne le nom de Pacifia ; ce que l’assemblée approuva à l’unanimité par des hourras qui résonnèrent sous la voûte céleste.

Jésus mit fin à la séance de la Commission pour consulter en Haut Lieu. Il invita les membres à faire le point sur les divers sujets abordés afin de prendre une décision, quant à leur faisabilité, lors de la prochaine ré­union.

Darwin prit Victor à part pour le féliciter.

- Votre projet futuriste est ambitieux, il va accélérer le cours de l’histoire humaine au-delà de toute imagination. Depuis l’origine de l’homme, son évolution a été très lente puis, ces derniers siècles et le dernier notamment, elle a pris les jambes à son cou, comme pour rattraper le temps perdu. Cependant la civilisation actuelle n’en est qu’à ses premiers balbutiements et, malgré des couacs malheureux, elle progresse inéluctablement. Votre puce organique, Victor, va réaliser en une génération ce que l’évolution naturelle n’accomplirait peut-être pas en deux à trois siècles. Il vous faudra néanmoins compter avec de puissants contradicteurs, les créationnistes, ceux qui ont combattu mes théories durant plus de cent ans. Depuis que les découvertes paléontologiques ont confirmé la justesse de mes travaux, rendant caduque leur philosophie, ils ont trouvé la parade en inventant le dessein intelligent, une théorie qui affirme que Dieu a programmé et orchestré les lois de l’évolution. Selon leur concept, les êtres vivants sont si complexes qu’ils n’ont pu être créés que par une puissance surnaturelle, qu’ils ne sont pas le simple résultat d’un processus d’évolution.

- Honnêtement, Charles, je dois vous avouer que depuis le catéchisme de mon enfance, j’étais bêtement resté un « créationniste » sans le savoir !

- Rassurez-vous, mon ami, vous n’êtes pas une exception, plus des trois-quarts de l’humanité pensent comme vous, sans se poser de questions fondamentales.

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07/04/2009

Chapitre 13 . www.paradis-ciel.info

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 13

De retour au Paradis, Victor et Steve apprirent que la Commis­sion avait stoppé ses travaux sur le contenu du site. Ils étaient catas­trophés à l’idée que leur projet allait être jeté à l’eau, ou plutôt dans les nua­ges. Quel diable avait mis le bâton dans les roues ? Khomeiny sans doute ! Non seulement leurs recherches ne serviraient à rien alors qu’elles étaient en phase d’aboutir, mais la perspective de retourner sur terre fondait comme neige au soleil.

La Commission avait été scindée en trois groupes correspondant aux trois religions, chacun d’eux devant élaborer son propre site. À l’issue de chaque séance, les commissaires se réunissaient pour faire état de l’avancement de leurs travaux. Très vite, des controverses éclatè­rent dans chaque religion, entre ceux qui souhaitaient adapter leur message au monde actuel – Internet oblige - et ceux qui voulaient maintenir le statu quo, voire faire marche arrière vers un intégrisme doctrinaire. De querelle en querelle, ils se trouvèrent dans l’impasse et le président dut interrompre leurs réunions pour solliciter l’arbitrage du Triumvirat et, en dernier ressort, celui de Dieu Lui-même.

Dans Son immense sagesse… le PDG du Ciel trancha comme le roi Salomon. Puisque qu’il était impossible de les mettre d’accord, tant leurs points de vue s’opposaient, Il leur intima l’ordre de faire figurer dans leur site respectif les diverses tendances qui s’ébauchaient, offrant ainsi à l’internaute le li­bre choix. Une évolution démocratique sans précédent.

Après moult palabres dans les couloirs, la Commission décida de se ré­unir à nouveau, inscrivant à l’ordre du jour l’audition des deux émissaires terrestres. Les questions fusaient de toute part. Les interve­nants étaient avi­des de connaître les détails de leur épopée, tout en laissant poindre un tantinet de jalousie et d’envie à l’évocation de leur sé­jour. Lorsque Steve se mit à leur expliquer avec minutie la faisabilité du projet, certains en étaient encore à rê­ver à la Californie et aux sommets hel­vétiques ! Le président, Jean XXIII, les rappela à l’ordre et invita les membres de la Commission à se remettre au travail d’arrache-pied. Quant à Victor et Steve, ils exultaient à la perspective de leur prochaine expédition pour peaufiner leur site miracle.

Le premier écologiste avant la lettre, René Dumont, demanda la pa­role. Tout au long de sa longue vie - quatre-vingt dix-sept ans - cet agro­nome, ancien candidat à la présidence de la République française, ce visionnaire, avait dénoncé le gaspillage des ressources de la terre. Son constat était sans appel :

- Le monde court à sa perte si l’on ne prend pas des mesures dra­co­niennes dans les décennies à venir. Comme vous le savez, la Terre n’est pas extensible. Finies les époques où l’on découvrait de nouveaux conti­nents, des territoires vierges que l’on s’est empressé de dé­naturer. Preuves à l’appui, l’espoir fou d’émigrer vers d’autres planètes du système solaire s’est vite avéré complètement farfelu. Les États étant incapables de gérer le pré­sent, de faire face à la misère, à la malnutri­tion, à la mortalité précoce, à la pollution, à l’effet de serre, comment voulez-vous qu’ils puissent maîtriser un futur de dix milliards de ter­riens ? Nous sommes en train d’épuiser toutes nos ressources naturelles, en particulier celles qui ne sont pas renouvelables. La courbe exponen­tielle tant chérie par les économistes et les affairistes doit être stoppée immédiatement. Notre culture judéo-chrétienne, qui prône la procréa­tion à tout va, est la principale responsable de l’explosion démogra­phi­que. C’est un mal engendré inconsciemment par ceux qui croient bien faire ! Le Créateur a sans doute pris conscience de la situation actuelle et de son devenir, ce qui motive Sa décision de convoquer la Commission du Futur afin qu’elle débatte également de ce problème.

- Mon cher Dumont, répondit Jean XXIII, nous sommes des mil­lions, entre Ciel et Terre, à penser comme vous. Quels moyens préconisez-vous pour éviter cette catastrophe prévisible ?

- La solution est à la fois très simple et complexe, Votre Sainteté. Dans une première phase, il faut réduire de moitié la population ter­restre puis, dans une deuxième étape, limiter son renouvellement à trois à quatre mil­liards d’individus au maximum. Je suggère donc, ni plus, ni moins, l’élaboration d’un planning des naissances d’ordre di­vin. Le Créateur doit mettre en sourdine son pouvoir de création et rai­sonner les croyants en leur disant : faites l’amour, mais pas des enfants à tire-larigot, juste ce qu’il faut pour perpétuer l’espèce ! Vous avez certainement imaginé que s’il n’y avait plus de naissance durant un demi-siècle environ, l’homme disparaîtrait défi­nitivement de la Terre…

- Dumont, vos propos sont excessifs, bien que nous ne mettions pas totalement en doute votre analyse du futur qui, d’ailleurs, fait école auprès de larges couches de la population, y compris des experts. Vous n’imaginez tout de même pas que Dieu va supprimer immédiatement la fa­culté d’enfantement pour réduire à trois milliards le nombre d’individus que vous estimez acceptable pour la survie de la Terre. Ni qu’Il va avoir recours aux guerres, aux génocides, aux fami­nes, aux épidémies, comme ce fut le cas au cours des siècles passés ?

- De grâce, Monseigneur, ne me prêtez pas des intentions perver­ses. Mon action terrestre prouve le contraire. Tout au long de mon exis­tence, je n’ai pas cessé de crier casse-cou et d’attirer l’attention de mes concitoyens et du monde politique sur les dangers du naufrage de l’humanité dans les années à venir. Je ne suis pas mathématicien, mais selon les estima­tions de mon ami Einstein, ici présent, nous pou­vons atteindre progressive­ment ces objectifs en l’espace d’une généra­tion, d’ici à l’an 2039, pour être précis. Durant ce laps de temps, nous assisterons à ce que l’on appelle une croissance négative. L’excédent de la mortalité sur la nativité devrait être de l’ordre de cent mil­lions d’êtres humains par an. Seul notre Père à tous peut mettre en œuvre cette planifi­cation qui doit être proportionnelle à la surpopulation, continent par conti­nent. Il est ur­gent, en effet, de rétablir un équilibre entre ce que l’on nomme communément le Nord et le Sud.

René Dumont avait à peine terminé son plaidoyer qu’un groupe d’une centaine de personnes – en fait des âmes – fit irruption en pleine réunion. Le Bienheureux pape allait s’interposer avec autorité quand, su­prême surprise, il aperçut à la tête de ces intervenants : Jésus-Christ en personne ! C’était comme si l’assemblée vivait en direct un remake de la Résurrection… Cha­cun se mit à épier ces nouveaux arrivants et dé­couvrait avec jubilation des personnages connus, notamment ceux qui avaient fait la « une » de l’actualité au début de l’ère chrétienne. Venaient d’abord les apôtres, suivis de Paul et des quatre évangé­listes, arborant leur manuscrit biblique. Marie-Madeleine se pressait contre Marie, la soutenant d’un bras. Faisait partie de ce défilé hété­roclite l’empereur romain Constantin, fier d’être reconnu comme celui qui avait officialisé le christianisme dans la Rome païenne. Il n’était pas le seul à penser que, sans son intervention, sa conversion, et la convo­cation du premier concile de Nicée en l’an 325, les premiers chrétiens et leur Nou­veau Testament auraient certainement disparu dans les oubliettes de l’histoire !

Jésus expliqua qu’il avait pris la tête du mouvement de résistance « FLP », le Front de Libération du Paradis, dont aucun des membres n’avait été pressenti pour faire partie de la Commission du Futur. Depuis des siè­cles, les contestataires étaient maintenus sous haute surveillance par le mi­nistère de l’intérieur. Toutes leurs suggestions avaient été systé­matiquement écartées et la menace d’envoyer les fauteurs de troubles au goulag céleste planait sur leurs têtes comme l’épée de Damoclès. Cela ne pouvait plus durer. D’où la décision de choisir comme leader un personnage on ne peut plus charismatique, le fils de Dieu lui-même ! Avec une telle caution morale, les rebelles avaient dé­sormais la possibilité de faire entendre leur voix sans risque d’être blackboulés. Toutefois, avant de révolutionner les Cieux, ils jugeaient plus utile de rejoindre la Commission qui traitait des problèmes terrestres.

La présence de Jésus et de ses disciples parmi les insurgés jeta un tel trouble dans l’assemblée que personne ne souffla mot durant un long mo­ment. Ce qui n’empêcha pas les commissaires de papoter entre eux, à voix basse, sur les raisons qui avaient poussé Jésus à rejoindre le F.LP. Les mauvaises langues alléguaient qu’une telle attitude était dans la lo­gique des choses, de la part d’un Palestinien de souche ! D’autres médi­sants insinuaient qu’il voulait re­prendre du grade, se mettre en avant, jouer les vedettes, comme il l’avait fait deux mille ans plus tôt. En re­vanche, l’observateur averti aurait très vite dé­celé un conflit de généra­tion entre le Père et le Fils. À force de ronger son frein, le jeune pre­nait enfin le taureau par les cornes et souhaitait manifes­tement pousser le Vieux au rancart ! C’est en tout cas la conclusion à la­quelle étaient parvenus Victor et Steve, en se poussant du coude et en pouf­fant de rire. Ils pouvaient désormais compter sur un allié de taille pour les ai­der à réaliser leurs projets…

Finalement, Jean XXIII, retrouvant tous ses esprits, invita les dis­sidents à se joindre aux travaux de la Commission et à faire part de leurs doléances. Il proposa que Jésus fasse partie du Comité et qu’il préside la séance en cours. A l’approbation générale, celui-ci monta à la tribune.

- Mes chers frères et sœurs, je suis au courant des divers débats que vous avez déjà tenus. Voici ce que je vous suggère : plutôt que de prendre des décisions au coup par coup, telle proposition excluant telle autre, com­mencez par présenter chacun votre projet. Ensuite, nous les étudierons, un par un, partant du principe qu’ils peuvent se compléter puis nous discute­rons du choix définitif et passerons enfin à la phase pratique. Au sujet du site Internet, nous n’allons pas interrompre les travaux en cours, car mes condis­ciples et moi-même sommes d’avis qu’il s’agit d’une bonne initiative qu’il faut mener à terme au plus vite.

À la suite de cette reprise en main énergique, Jésus remarqua, du haut de l’estrade, un homme blanc de petite taille, malingre et poilu, qui s’avançait en titu­bant vers lui. À le voir déambuler comme un zombie, on aurait dit que cet homme portait le poids du monde sur ses frêles épaules ou qu’il était en proie à un violent conflit intérieur. Cet inconnu, ce personnage falot, se mit à parler d’une voix à peine audible, intimidé par les cen­taines d’yeux qui l’observaient. Quand il évoqua sa terre natale, le Jardin d‘Eden où il avait vécu… on entendit un murmure dans la foule, stupéfaite de découvrir que ce traîne-misère n’était autre qu’Adam lui-même ! Il ne trouvait pas de mots pour s’excuser de sa faute originelle et de ses répercussions pour l’humanité tout entière. Prenant de l’assurance au fur et à mesure qu’il parlait, il se ré­féra à la proposition de Dumont pour présenter la sienne :

- Puisque le monde va si mal, pourquoi ne pas envisager de faire table rase, de repartir de zéro et recréer le Paradis terrestre ; en un mot refaire le monde en évitant les erreurs du passé ?

Jésus lui répondit d’un air agacé :

- Adam, si je suis ton raisonnement utopique, cela suppose que la quasi-totalité de l’espèce humaine disparaisse de la Terre en l’espace d’un siècle environ, ne laissant que quelques embryons de vie indispen­sables à la création de l’homme nouveau…

- À mon humble avis, doux Jésus, ma suggestion n’est pas du tout un rêve ir­réalisable, puisque j’ai vécu personnellement le début de l’humanité ! Certes, l’expérience a mal tourné par ma faute et surtout celle de ma compagne et je n’ai de cesse que vous m’accordiez votre pardon. Sou­venez-vous que, tout en étant coupable, je n’en suis pas moins votre aïeul à vous tous et qu’à ce titre, je souhaiterais faire œuvre de réparation et renverser l’ordre des choses.

- Sois raisonnable, Adam, depuis ton avènement, des millénaires se sont écoulés, tes descendants n’ont pas tous été des êtres méchants et cruels comme ton fils Caïn. Il en est qui ont enrichi l’esprit des hom­mes d’un sa­voir et d’une culture impérissables que l’on ne saurait jeter aux orties, sous prétexte de vouloir repartir à zéro. Depuis deux mille ans, je me suis person­nellement investi pour ramener les hommes à la raison, avec plus ou moins de réussite, je l’avoue. Le rôle de cette Commission, à laquelle on t’a invité à titre honorifique, est de rechercher des voies nouvelles, adaptées au monde actuel, pour com­battre l’esprit du Mal, notre en­nemi héréditaire.

Les élucubrations d’Adam provoquèrent une avalanche de criti­ques plus désobligeantes les unes que les autres. Chacun y allait de son commen­taire perfide : « Il a perdu la boule… Adam pète les plombs… Il n’a pas fait son deuil du Jardin d’Eden… Eve lui a tapé sur le ci­boulot… On aurait dû le caser au Purgatoire… » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’avait pas la cote et que les membres, dans leur ensemble, nourrissaient un res­sentiment viscéral à son encontre.

Un intervenant hargneux lui jeta à la figure :

- À quoi cela servirait-il de repartir avec des embryons humains dont les gènes sont empreints du Bien et du Mal par ta faute ! Et qui procèderait à la sélection de l’homme nouveau ? La Terre, abandonnée par des milliards d’habitants, ne serait plus qu’un vaste dépotoir, qu’une jachère où tu ne trouverais pas un coin pour planter ton nouveau Jardin d’Eden. Si tu envisages une telle extrémité, pourquoi ne proposes-tu pas tout simplement la fin du monde, avec quelques siècles d’avance sur le planning prévu par son Créateur ?

Adam, qui s’était recroquevillé sur lui-même, alla, sans dire un mot, rejoindre sa place en claudiquant. Pour la deuxième fois, le Ciel lui était tombé sur la tête !

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20/03/2009

Chapitre 12/2 . www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre  12/2

 

À son retour, il le retrouva en train de sangloter dans sa cham­bre de l’Hôtel de la Paix, un palace qui dominait la rade de Genève et son célèbre jet d’eau, narguant le ciel de toute sa hauteur.

- Que se passe-t-il, Steve ?

- Je n’ai pu résister à l’envie de me poster devant l’entrée de mon im­meuble de jadis. Et ce que je pressentais est arrivé. Mon épouse a parqué sa vieille Rover au bord du trottoir et j’ai failli me précipiter pour lui ouvrir la portière. Au dernier moment, je me suis ravisé et j’ai déambulé, comme le fantôme que je suis, jusqu’à l’hôtel. Tu ne peux pas savoir la souffrance que j’éprouve de l’avoir vue de si près, en chair et en os, et de n’avoir pas osé l’approcher et la serrer dans mes bras. Et lui dire : Margaret, je suis là, je suis revenu, je ne te quitterai plus !

- Mon vieux, j’ai vécu cette même frustration, lors de mes venues inco­gnito sur terre. À la différence que j’étais immatériel, que j’étais invisible, qu’il m’était impossible d’aborder, de toucher ceux que j’aime ; je pouvais seulement les voir et les entendre. Depuis notre arrivée, je me suis demandé si le Paradis ne se livre pas sur nous à une expérience, comme sur des cobayes, afin de tester notre résistance à la tentation, en prévision de la réaction des individus lors de la Résurrection promise. En plus des démons, je te parie qu’une kyrielle d’anges gardiens nous entoure, épie le moindre de nos comportements et rap­porte immédiatement en Haut lieu nos faits et gestes. Nous avons été réincarnés en nous-mêmes pour la durée de notre mission et, au premier faux pas, ils mettront fin à notre entreprise, quel que soit l’avancement de nos travaux.

- Je souhaiterais, Victor, que tu ailles prendre des nouvelles de ma femme, en te faisant passer pour une ancienne connaissance, revenue de l’étranger et ignorant que je ne suis plus de ce monde.

- Ce n’est pas tout à fait exact, Steve. Du moins pour l’instant ! Ne crois-tu pas qu’on joue avec le feu ? Si cela peut te réconforter, je veux bien prendre rendez-vous avec ta Margaret. Et si nous étions à Paris, je serais tenté de te demander le même service auprès de Clotilde. Mais dans l’immédiat, je te propose un bon resto pour nous changer les idées.

Ils se rendirent au Restaurant de l’Hôtel de Ville, situé dans la partie ancienne de la cité calviniste, à proximité de la cathédrale Saint-Pierre qui avait la particularité, depuis la Réforme, d’avoir été subtilisée aux catholi­ques pour être affectée au culte protestant. Tous les édiles et les artistes de la République fréquentaient le restaurant du Père Glozu, un tavernier débon­naire, un émule du célèbre clown Grock, qui avait plus d’un tour dans sa boîte à malices.

Ils dégustèrent le plat typique des Genevois : la longeole et son gratin de cardons, arrosés d’un Pinot noir AOC de Russin. Sous sa fausse barbe, Steve se délectait de revoir quelques-uns des personnages qu’il avait connus, pendant que Victor conversait, à la table d’hôtes, avec un confrère journaliste, Charly Matty.

Comme de simples touristes, ils passèrent la nuit à l’hôtel et le lende­main, ils embarquèrent au quai Wilson à bord d’un bateau à aubes de la Compa­gnie Générale de Navigation sur le lac Léman. La traversée du lac, d’une ex­trémité à l’autre, leur donnait le temps de faire le point sur le résultat de leurs in­vestigations, en toute quiétude. Globalement, il n’y avait pas d’obstacles technologiques majeurs à la réalisation de leur projet. Quelques mois suffi­raient à mettre en activité : www.paradis-ciel.info Quelques mois où ils fe­raient la navette entre le Ciel et la Terre.

Le but de leur voyage nautique, la recherche du fortin, avait déterminé cet itinéraire : ral­lier l’embouchure du Rhône, située à l’autre bout du lac, puis remon­ter le long d’une vallée encaissée entre des montagnes proches du Col du Grand Saint-Bernard. Le journaliste Charly avait informé Victor de l’existence de plusieurs fortifications dans cette vallée mythique qui rejoint le Val d’Aoste, en Italie. Forts de ces indications, ils se mirent en quête du gardien de ces bunkers désaffectés, Jean-Pierre Dorsière, un montagnard vigou­reux, un solide gaillard jovial et tout en rondeur. Peut-être un descen­dant d’un grognard de Napoléon qui avait troussé une fille du pays lors de sa retraite de Russie ?

Dans ce pays du Valais où le petit vin blanc coulait à flots comme le Rhône bouillonnant, les deux aventu­riers durent honorer leur hôte en éclusant une bouteille de « Fendant ». Puis, à bord d’une ancienne Jeep mili­taire, ils engagèrent un véritable parcours du combattant sur des che­mins caillouteux et vertigineux, à la limite de l’adhérence. Les tripes au fond des talons, ils finirent par dénicher le site idéal du site… un nid d’aigle percé à flanc de rocher.

Toutes galeries confondues, ce fortin devait bien cumuler les dimensions de deux à trois terrains de foot­ball. Selon Jean-Pierre, qui s’occupait également de l’entretien technique, les ins­tallations étaient en parfait état de fonctionnement. Tout était « propre en ordre », comme disent les soldats helvétiques en présentant leur pa­que­tage. L’armée suisse avait tout de même pris soin de retirer ses ca­nons d’artillerie avant de brader ses souterrains à l’encan ! Il leur pro­posa, s’ils le désiraient, de passer la nuit dans les chambres réser­vées aux gradés dont le confort, à part la vue, rivalisait avec celui d’une pension de famille. Au mess des officiers, le rude montagnard débou­cha une fine bouteille de « Malvoisie » pour sceller leur amitié naissante et leur promit de les régaler d’une raclette lors de leur pro­chaine visite.

Avant de reprendre le chemin du Paradis, Victor avait encore une mis­sion à accomplir, la plus délicate de son périple terrestre, le rendez-vous avec la veuve de son ami.

Quand la porte s’ouvrit, au quatrième étage de l’immeuble cossu, na­guère habité par Steve, une dame coquette et sans âge le salua avec un léger accent british. Elle fit entrer avec empressement cette soi-disant an­cienne connaissance de son époux et le pria de prendre place sur un ca­napé Chesterfield marbré par l’usage. Il n’avait pas encore pipé mot qu’il savait déjà tout de la vie et des circonstances de la mort de Steve. Devant une théière qui se refroidissait, Margaret ne tarissait pas d’éloges à l’égard de ce mari idéal, irremplaçable, un vrai gentleman comme on n’en fait plus, qui avait commis une seule erreur dans sa vie, celle de mourir trop tôt ! Elle n’en finissait pas d’ouvrir ses albums de photos soigneusement rangés à l’intérieur d’une vitrine de style chippendale plaquée de bois précieux. Plus d’un demi-siècle de prises de vues émouvantes s’étalait sous leurs yeux, de la naissance à la mort de Steve, dont la dernière, couvrant toute une page, le représentait, telle une momie embaumée, dans son cercueil d’acajou. Désormais, Margaret vouait un culte du souvenir à son dieu, qui la re­gardait de là-haut, près des étoiles. Victor dut faire preuve d’une pa­tience infinie avant de pou­voir prendre congé en lui promettant qu’il reviendrait.

Cette entrevue hors du commun l’avait tourne­boulé, à la pensée que, d’un instant à l’autre, les vieux tourtereaux au­raient pu se re­trouver face à face. L’éventualité d’une rencontre lui avait d’ailleurs traversé l’esprit pendant que Margaret faisait le panégy­rique de son époux. Il s’était demandé comment il pourrait bien la pré­parer à ce coup de théâtre, sans qu’elle tombe en pâmoison ou sombre dans la folie. Mais il se rappela l’interdiction des autorités célestes et les efforts qu’il avait faits pour convaincre Steve de ne pas commettre l’irréparable… sous peine de sanctions disciplinaires à leur retour.

En le rejoignant à l‘Académie, un bistrot du quartier où Steve avait, jadis, ses habitudes, il lui remit l’enregistreur qu’il avait eu la présence d’esprit de mettre en marche discrètement. Les propos de Margaret ne pou­vaient que flatter l’ego de son collègue et le rassurer quant au sort de sa veuve.

- Steve, depuis que nous sommes à nouveau sur terre, je me de­mande si la réalisation du site Internet www.paradis-ciel.infoper­mettra de changer radicalement le comportement des hommes. La communication directe entre le Ciel et la Terre sera certainement amé­liorée, notamment pour les croyants, mais je doute qu’elle puisse in­fluencer les irréductibles, ceux qui choisissent le Mal plutôt que le Bien. Et en ce moment, on assiste à une es­calade de la terreur, les mé­dias s’en faisant l’écho à longueur de journée. Soyons réalistes, et ad­mettons le constat de faillite des trois religions mono­théistes. C’est l’homme qu’il faut changer, de manière drastique, et arrêtons le bla-bla-bla ! Les confidences des chercheurs de Silicon Valley ont mis mes méninges en ébullition et je crois entrevoir une solution-miracle.

- Victor, tu y vas un peu fort. Ma parole, le Paradis t’est monté à la tête ! Arrête de fantasmer. Pour l’instant, menons à terme ce que nous avons entrepris, ce n’est pas le boulot qui manque.

En matière de fantasme, Victor n’avait pas résisté au désir de faire signe à sa compagne, avant de s’en retourner au Ciel…

 

 

Clotilde, mon amie,

Ne cherche pas à savoir par quel moyen ce mail va te parvenir… Considère que c’est un miracle ! Depuis que je suis ici, le Paradis est en ef­fervescence. Dans les mois à venir, les vivants seront peut-être informés des initiatives prises pour rendre le monde meilleur. Crois-moi, ce n’est pas ma préoccupation ma­jeure. C’est à toi et à ton devenir que je pense tous les jours que Dieu fait. Quelques bribes de ta vie me sont parvenues dans des circonstances diffici­les à t’expliquer. Au risque de te troubler, je peux te dire que les âmes ont parfois la possibilité de faire des incursions incognito sur terre. Mais sache que je ne suis pas ton ange gar­dien ! J’aurais refusé si cette éventualité s’était présentée. Vivre dans ton sillage, tout à côté de toi, témoin de ta vie qui n’est plus la nôtre… sans pouvoir te parler, de toucher, t’embrasser, qui plus est, sans que tu t’en aperçoi­ves, serait un calvaire insupportable.

Depuis ici, je t’imagine dans ta boutique, une fleur, parmi les fleurs. Pour ne pas raviver tes souvenirs, j’ai hésité à t’adresser ce courrier. Je le fais car mon souhait le plus cher est que tu prennes soin de toi, que l’on prenne soin de toi. Les paroles d’une chanson de Léo Ferré me reviennent à l’esprit : « Avec le temps, il faut ou­blier… » Et par amour, je te demande de m’oublier, d’enfouir tes souve­nirs pour continuer à vivre sans moi.

Ton vieux Victor

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15/03/2009

Chapitre 12/1 . www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre  12/1

 

 

Quelques heures après avoir, en quelques coups d’ailes, touché terre, les deux lascars roulaient à bord d’une Cadillac sur l’autoroute reliant Los Angeles à San Francisco. Ils avaient projeté de se rendre dans la ré­gion nou­velle de Silicon Valley, vouée corps, âmes et puces à la haute technologie.

Auparavant, ils n’avaient pas résisté à l’envie de visiter Los Angeles comme de simples touristes et de faire trempette dans le Pacifique. Ils éprouvaient un plaisir intense à renouer avec la vie ter­restre, à respirer à pleins poumons, à entendre à nouveau ces bruits familiers qui les étourdis­saient, à voir ces rues animées de mille terriens qui vaquaient à leurs affaires. Il leur fallut néanmoins réapprendre des gestes simples pour ne pas se faire remarquer par une attitude équi­voque et donner l’impression d’être at­teints de trisomie.

Le Paradis n’avait pas été pingre avec ses deux émissaires en les dotant de toutes les facultés mentales et physiques d’un humain. Ils s’en aperçurent d’ailleurs très vite sur la plage de Malibu lorsque leur sexe se mit en alerte à la vue de déesses plantureuses, alanguies sous des parasols multicolores ! Après quelques mois de vie as­cétique, ils renouèrent avec la bonne chère en s’empiffrant d’un énorme T-bone steak arrosé d’un merlot californien à faire pâlir de jalousie un premier cru de St-Emilion. Malgré les aléas de leurs vies passées ici-bas, Victor et Steve étaient d’avis que la Terre n’avait pas lésiné sur les moyens de convaincre les humains d’y demeurer le plus longtemps possible, notamment en Californie.

À peine le repas fini, le Paradis les informa que Lucifer était au courant de leur mission et qu’il avait envoyé une co­horte de démons à leurs basques aux fins de leur coller aux fesses et de les espionner. Dans leur dos, sans qu’ils s’en aperçoivent, des anges et des démons se livraient donc à un combat de l’ombre que n’aurait pas renié James Bond.

L’horloge céleste ayant sonné la fin de la récréation, les deux compères décidèrent de visiter les start-up de Silicon Valley et en parti­culier Netscape Corporation, le fabricant du premier logiciel de navigation sur Internet. Pour se mettre dans le bain, prendre connaissance des derniè­res découvertes, ils en­trèrent en contact avec une multitude de cerveaux en ébullition. Mais il n’était pas question, lors de cette première entre­vue, de les informer du but réel de leur visite. Steve maîtrisait suffi­samment le domaine informatique pour juger si le niveau actuel de la recherche lui permettrait de réaliser son pari fou.

L’installation et le branchement d’un serveur Internet sur terre repré­sentaient une simple réalisation technique alors qu’il s’avérait pratiquement impossible d’expédier et d’implanter ce matériel au Ciel. Pour des raisons appa­remment indépendantes de leur volonté, Fedex et DHL tar­daient, en effet, à établir une liaison avec le Ciel. L’unique solution consistait donc à caser le site sur le plancher des vaches, dans un en­droit sûr et secret, à l’abri de toutes curiosités. Le problème le plus complexe à résoudre résidait dans la program­mation du site par les élites du Paradis. Pour le rendre crédible, il était in­dispensable de l’alimenter en temps réel, au fur et à mesure des événements terrestres et des décisions célestes.

L’information étant le péché mignon de Victor (il l’avait, d’ailleurs, payé de sa vie), il proposa une solution relativement simple :

- Nous pourrions organiser une navette entre le Ciel et la Terre avec le concours d’estafettes, des anges formés aux techniques informa­tiques. Dieu ne va tout de même pas, à nouveau, déléguer ses pouvoirs à des représen­tants réactionnaires, qu’ils soient papes, ayatollahs ou rabbins. Comme ce Jean-Paul II qui, peu avant son décès, avait encore pété les plombs en pu­bliant un brûlot comparant l’avortement aux camps de concentration !

- Je trouve ton idée d’estafettes inutile, digne de l’épopée des croi­sades, mais indigne de notre époque. Les informaticiens ont déjà ré­alisé l’enregistrement des données sur ordinateur par le son de la voix et l’écriture manuscrite. Ceux que j’ai rencontrés aujourd’hui sont en passe de mettre au point la transmission des pensées… directement sur le disque dur de nos computers ! Ils collaborent étroitement avec les physiciens du CERN, mes anciens collègues. Au moyen d’un code d’accès confidentiel, j’imagine déjà Dieu et Ses acolytes diffusant leurs messages en « live » sur le serveur céleste. Pour plus de sécurité, et en cas de pannes toujours possibles, on pourrait, c’est vrai, doubler l’exploitation de cette innovation par ta pratique dé­suète.

- Tu vois qu’elle n’est pas si obsolète que ça, mon idée. Tout ce que l’on crée découle du vécu, de l’expérience passée. D’étape en étape, d’invention en invention, on en est arrivé aujourd’hui aux circuits in­tégrés, aux puces qui révolutionnent l’informatique et les hautes tech­nologies. Mais si une panne d’électricité survient, tu seras tout content de re­trouver un crayon et une feuille de papier quadrillé pour faire tes additions ou écrire tes mémoires ! Si les Mésopotamiens n’avaient pas utilisé des troncs d’arbres pour déplacer des blocs de pierre, ils n’auraient pas eu l’idée d’inventer la roue et nous ne serions pas en train de nous pavaner à bord de cette Cadillac.

Ayant fait leurs emplettes aux Supermarchés de haute technologie, Steve et Victor avaient décidé de quitter la Californie pour aller à Genève rencontrer les chercheurs du CERN, et examiner la possibilité d’installer le site en territoire helvétique. Ils avaient jeté leur dévolu sur la Suisse pour plusieurs raisons. D’abord, le pays du secret bancaire était poli­tiquement et religieusement neutre et offrait toutes les condi­tions de sécurité et de discrétion voulues. Ensuite, pour des questions de maintenance, le site devait être installé à proximité du CERN. Res­tait à trouver le site du site ! Victor avait une petite idée en tête et il en fit part à Steve :

- Avant la guerre de 39/45, l’armée suisse a construit des centai­nes de fortifications au cœur de ses montagnes afin de résister à une éventuelle inva­sion allemande. C’est en partie grâce à ces ouvrages de béton armé qu’Hitler a renoncé à conquérir ce petit pays. Ils ont creusé des cavernes dans les rochers et leurs accès se confondent avec la nature environ­nante. Au détour d’un sentier, tu crois découvrir un chalet de vacances, alors qu’en réalité, c’est un leurre qui cache un canon d’artillerie. On dit même que la totalité de l’armée helvéti­que pouvait se mettre à l’abri à l’intérieur de ces bunkers avec canons, chars et camions ! Des écuries étaient aussi aménagées pour accueillir les soldats du train et leurs ca­nassons. Ce système de défense étant suranné, le ministère des armées helvétiques a mis en vente ces constructions pour le franc symbo­lique. Aux nouveaux propriétaires d’en faire ce qu’ils veulent et de maintenir les installations techniques en état de marche, sauf la grosse Bertha et l’armement, bien entendu, qui ont dû passer à la casserole d’une fonderie teutonne. Mais ils peuvent, si cela leur chante, en faire une champi­gnonnière ou un bordel clandestin !

- Victor, tu as vraiment de ces trouvailles qui dépassent l’imagination. Il nous faut donc dénicher l’un de ces bunkers puis faire ap­pel aux Suisses, passés maîtres dans l’art du camouflage, pour dissimuler une antenne parabolique orientée vers le Ciel.

Leur tâche s’avéra autrement plus délicate lorsque les deux com­plices d’une aventure qu’ils avaient eux-mêmes engendrée atterrirent dans la cité de Calvin où Steve avait vécu plusieurs années. Il craignait de se trouver en pré­sence de personnes, d’amis qu’il avait connus de son vivant ou surtout de sa veuve qui, à sa connaissance, était toujours de ce monde. Ou bien il passerait pour un sosie pur sucre ou il provoquerait une syncope chez le quidam qui l’aurait reconnu. Afin d’éviter pareil incident et les foudres du Paradis, il s’affubla d’une barbe postiche et de grosses lunettes d’écaille.

Pendant que Steve revisitait sa ville en long et en large, notam­ment le quartier des Délices où il avait habité, deux siècles après Voltaire, Victor se rendit au CERN pour rencontrer l’équipe de cher­cheurs, à la place de son compagnon. Ils avaient décidé cette substitu­tion par mesure de précaution, du moins pour la première approche. Faisant état de sa fonction de journa­liste au mensuel Technologies du Futur et se référant aux chercheurs améri­cains, Victor vit s’ouvrir les portes du laboratoire comme sous l’effet d’un sé­same. Il glana toutes les informations qu’on voulut bien lui donner pour les transmettre ensuite à Steve.

 

(à suivre)

 

 

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26/02/2009

Chapitre 11 . www.paradis-ciel.info

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre  11

Un événement avait bousculé le train-train de la Commission : la mort du pape Jean-Paul II et la nomination de son succes­seur. Lors de l’hospitalisation du représentant de Dieu sur terre et de la tra­chéotomie pratiquée sur son corps épuisé, le Paradis avait été en efferves­cence car son décès était imminent. Il avait fallu à tout prix gagner du temps pour organiser sa succession, prolonger autant que possible son agonie. Sa popularité, son côté médiatique avaient, tout au long de son règne, suscité de vives critiques au sein des Instances cé­lestes. Le Polonais en avait trop fait, jusqu’à faire de l’ombre à Dieu Lui-même. Des rumeurs couraient dans les dédales du Vatican prétendant que Dieu lui serait apparu. Le raz de marée de millions de fidèles qui s’étaient massés, dans des conditions plus que précaires, sur la place Saint-Pierre, faisait penser à un culte rendu à un dieu terrestre. L’hystérie collective qui s’était emparée des foules s’écartait manifestement des vraies valeurs spirituelles.

Les Instances célestes avaient donc pris la décision d’exercer une sorte de lobbying auprès des cardinaux chargés d’élire le nouveau pape. Le courant progressiste qui émanait du Paradis souhaitait remplacer le conservateur Karol Wojtyla par une personnalité plus proche du tiers-monde, en particu­lier de l’Amérique du Sud qui compte près de la moitié des catholiques.

Quelle ne fut pas sa déception lorsque Radio Vatican annonça la no­mination de Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI, un cardinal réac­tionnaire, pourfendeur des homosexuels, des femmes et de la capote ! En fait, un com­promis avait été trouvé entre la Curie romaine et le Paradis. Compte tenu de son âge avancé, l’Allemand ne ferait pas long feu. Il serait un pape de transi­tion, le temps de préparer un candidat plus en phase avec son époque…

À la suite du témoignage sur l’Afrique et de l’intermède papal, Victor fit part de ses ré­flexions à Steve :

- Tu vois, mon cher, ces événements démontrent que, sans les hommes, Dieu ne peut pas réaliser toutes les améliorations souhaitables. À nous de jouer mainte­nant. Il faut que nous nous concertions avec nos collègues pour faire des propositions qui tiennent la route. Qu’en penses-tu ?

- Moi, je serais d’avis de créer un site Internet, pour autant que cela soit possible depuis ici. Par exemple, on pourrait le baptiser : www.paradis-ciel.info ou encore mieux : www.dieu.ciel Ce serait bien la première fois que l’on écrirait Dieu (pour notre Dieu de l’Ancien Testament) avec un « d » minuscule ! Il y a bien quelques in­formaticiens qui traînent leurs « Nike » par ici. Et l’on prendrait contact avec Bill Gates et mes homologues terriens pour leur proposer de nous concocter un super logiciel.

- Ah! non, Steve, surtout pas Microsoft qui monopolise déjà, avec ar­rogance, l’informatique terrestre. Tu ne vas tout de même pas leur offrir le Paradis en prime ! Pourquoi ne choisirais-tu pas des logiciels libres, par exemple Linux ? C’est gratuit. Tiens, il me vient une idée toute bête : Macintosh ! C’est ton nom, mais c’est aussi « Apple », comme la pomme du Jardin d’Eden !

À la séance suivante, Steve prit son courage à deux mains, alors qu’il ne lui en fallait qu’une pour attirer l’attention du Président. Il ne pouvait pas plus mal tomber car, ce jour-là, c’était l’ayatollah Khomeiny qui dirigeait les débats, de son air courroucé.

- Mes chers collègues, dit Steve, mon ami Victor et moi, nous avons remarqué que la communication avec la Terre est très limitée. Je dirais même qu’elle brille souvent par les non-dits et par un manque de transpa­rence certain. Or, elle pourrait être améliorée. N’ayez crainte, je ne vais pas vous proposer de créer une chaîne de télévision, puisque nous sommes invi­sibles aux yeux des terriens. Cependant, il existe, depuis une décennie, un nouveau moyen de communication entre les hommes, que l’on appelle l’Internet. Le Web se développe sur l’ensemble du globe, y compris dans les pays du tiers-monde qui, par ce moyen télématique simple et bon marché, peuvent enfin sortir de leur ghetto. A priori, il semble possible de faire fonc­tionner cette technologie entre le Ciel et la Terre, moyennant quelques aménagements. Grâce à ce nouveau média, les fidèles de nos trois reli­gions pourraient être en liaison directe avec le Paradis, sans intermé­diaires.

L’ayatollah ne manqua pas l’occasion de proférer une de ses dia­tribes coutumières :

- C’est encore un coup de l’Occident, du diable américain, cette in­vention. Pour intoxiquer nos populations orientales. C’est mettre un pas dans l’engrenage de ceux qui se prétendent les maîtres du monde, ces scélé­rats qui nous ont obligés à déclarer le djihad. Hélas, la décision n’appartient pas à moi seul. Notre comité va examiner démocratique­ment votre proposi­tion qui me paraît, à première vue, utopique et mal­venue.

Steve lui répondit, dare-dare :

- Avec tout le respect que je vous dois, très honoré ayatollah Khomeiny, je tiens à vous préciser que si la technologie de ce nouveau média est d’origine occidentale, le contenu serait purement céleste. Vos fidèles d’Iran, qui se désespèrent de votre disparition, pourraient à nouveau com­muniquer avec vous, par courriel. Surtout, vous pourriez leur trans­mettre vos exhortations comme vous le faisiez au­trefois à Qom.

Victor exultait ; il ne put s’empêcher, à voix basse, de brocar­der son pote :

- Avec tout le respect que je te dois, mon cher Steve, on ne fait pas mieux dans le genre « lèche-bottes ». Ta manière d’enrober de flat­teries ta réponse à ce sinistre personnage est remarquable. Tu aurais pu réussir une carrière diplomatique, avec rang d’ambassadeur !

- Ecoute, Victor, si on veut réussir, il faut s’en donner les moyens. Quelques secondes de honte sont vite bues… Il a un tel pouvoir de per­sua­sion que, si j’arrive à le convaincre, il persuadera les autres à son tour.

Steve avait raison de penser que la partie n’était pas encore ga­gnée. La condamnation du projet tomba comme un coup de tonnerre en provenance des travées catholiques, par la voix d’un évêque italien qui avait quitté son diocèse pour le Paradis avant Vatican II.

- Si l’on adhère à votre concept, Steve, le Vatican, le pape, les cardi­naux et les évêques n’auront plus de raison d’être. Ils n’auront plus qu’à s’inscrire au chômage et à l’ANPE ! Seul le bas clergé continuera à célé­brer les offices et à administrer les sacrements. Vous n’allez tout de même pas jeter les dogmes de l’Eglise et le droit canon aux orties !

À la suite de ces tentatives avortées, Steve et Victor pensèrent que la seule chance de réaliser leur projet ambitieux consistait à faire du lobbying auprès des membres de la Commission. Une analyse des pro­babilités de votes les amena à conclure qu’ils pouvaient compter sur les voix des protestants, des orthodoxes, opposés à Rome depuis un millé­naire, des juifs progressistes et sur quelques voix éparses glanées parmi les musulmans et les cathos.

La proposition la plus avant-gardiste, en réalité rétrograde, fut émise par le rabbin Jacob Kaplan :

- Puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu, Yahvé, pourquoi ne pas revenir au statu quo ante ? La fusion des trois religions monothéistes en une seule ! Il y a déjà une base commune : l’Ancien testament, Abraham et les autres Prophètes. Si chacun fait un effort, met un peu d’eau dans son vin (sauf les isla­mistes), on peut certainement trouver un terrain d’entente…

Le tollé fut général, englobant également les collègues du rabbin. Et pourtant, l’idée de repartir de l’an zéro de notre ère, de tout remettre à plat au plan religieux ne manquait pas d’intérêt. Ce scénario pouvait être de nature à exciter l’esprit des intellectuels et des philosophes. Certains ne s’étaient, d’ailleurs, pas privés de souhaiter refaire le monde… En ima­ginant l’inimaginable, une seule religion monothéiste, celle de Moïse et des prophètes, on pouvait pen­ser que l’évolution de la société humaine aurait été totalement différente de­puis deux mille ans. Toutefois, il était im­possible de ne pas tenir compte de l’histoire, de l’évolution des mœurs et des mentalités. Il était utopique de faire fi des doctrines qui avaient vu le jour et s’étaient opposées au cours des siècles. À moins que Dieu l’eût voulu ainsi… dès le départ. Apparem­ment, tel n’avait pas été le désir du Créateur.

Kaplan trouva, cependant, un allié de poids en la personne de Sigmund Freud. Le célèbre psychanalyste adorait Rome, mais, en rai­son de ses origines israélites, il n’était pas en odeur de sainteté au Vatican. Il ne ménagea donc pas ses efforts pour convaincre la Com­mission d’inscrire à l’ordre du jour cette suggestion à première vue ir­réaliste. « Examinons-la en toute objecti­vité, dit-il, avant de l’enterrer précipitamment ». Il se porta même candidat à la présidence d’une sous-commission chargée d’approfondir la question.

Cet explorateur invétéré de l’inconscient humain salivait déjà à l’idée de pouvoir à nouveau décortiquer les pulsions irrationnelles de ses congénè­res. Au fond de lui-même, Freud n’avait que faire de l’idée de fondre les religions dans un moule originel identique. Son intérêt consistait surtout à reve­nir sur son dernier ouvrage, Moïse et le mono­théisme, publié l’année de son décès, et qui traitait précisément de l’origine des religions monothéistes. De sa part, on pouvait s’attendre à tout, y compris à quelques séances de ce di­van qui avait fait sa célé­brité ! Hélas, il dut vite déchanter car, malgré son intervention pas­sionnée, la Commission décida à la quasi unanimité de ne pas entrer en matière.

À la séance suivante, Steve et Victor eurent partie gagnée. Ils de­vaient une fière chandelle au grand rabbi Jacob et à sa proposition sau­grenue. De deux maux, la Commission avait choisi le moindre : elle s’était ralliée à la proposition de Steve de créer un site Internet. Mis­sion fut confiée aux deux compères de descendre sur la Terre afin de mettre au point la technologie nécessaire. En leur absence, la Commis­sion du Futur aurait tout le loisir de préparer le contenu du site sous la supervision du Triumvirat et de ses aco­lytes.

Pour se lancer dans cette expédition hors du commun, les deux missionnai­res devaient prendre une forme humaine, comme cela avait été le cas pour les anges plénipotentiaires. On peut imaginer leur enthousiasme à l’idée de re­naître et de parcourir à nouveau cette planète qu’ils avaient dû quitter préma­turément. Le décret céleste comportait, toutefois, un code de bonne conduite qu’il fallait respecter à la lettre, sous peine d’être exfil­tré séance tenante ! Autant que possible, il leur était recom­mandé de ne pas rencontrer des per­sonnes qu’ils avaient approchées de leur vivant… Ce qui mettait un bémol à leur exaltation première. La raison en était toute simple. Dieu avait eu bien assez de problèmes avec la pseudo résurrection de Jésus, pour ne pas renou­veler cette opération scabreuse. Il n’était pas question qu’une Marie-Madeleine de petite vertu aille crier sur les toits qu’elle avait croisé l’un de ses anciens amants, mort et enterré depuis belle lurette.

L’enthousiasme de Steve avait vite cédé la place à l’inquiétude. « Victor il faut que je te parle, » lui dit-il, en le prenant à part à l’issue de la séance.

- La consigne céleste de ne pas entrer en contact avec des person­nes connues me pose problème car le développement du Web, pour le grand pu­blic, a été réalisé au CERN, près de Genève. Et c’est mon collègue Tim Berners-Lee et son équipe, dont je faisais partie, qui ont conçu le procédé permettant de présenter l’information sous une forme multimédia et inte­ractive, telle qu’elle existe aujourd’hui. À première vue, il me paraît impossi­ble de créer un site céleste sans faire appel au savoir de ce team de cher­cheurs. C’est d’ailleurs en pensant à eux que je me suis lancé dans cette aventure. Si tu désires en savoir plus à propos de mes ex-collègues, branche-toi sur leur site : www.cern.ch

- Attends d’abord que nous soyons redescendus sur terre pour que je puisse pianoter sur le Net. Nous voici face à un dilemme, Steve : soit nous informons la Commission et nous courons le risque qu’elle annule notre projet, soit nous ne disons rien et, dans le meil­leur des cas, nous nous fe­rons taper sur les doigts au retour.

- Pour ma part, Victor, je suis d’avis de ne rien dévoiler de notre plan au dé­part, notre entreprise ayant toutes les chances de réussir. Le retentisse­ment sera d’une telle importance pour l’avenir du Ciel qu’ils ne vont tout de même pas nous punir pour un éventuel écart à cette injonction céleste.

- Toi, tu raisonnes en informaticien, quasiment sûr d’aboutir avec l’aide de tes potes. Mais en cas d’échec, ils ne vont pas nous don­ner l’absolution moyennant trois Pater et deux Ave ! On peut aussi être tenté de faire signe à d’autres personnes, ou les croiser par hasard… Vois-tu à qui je pense ? Comme tu le sais, j’ai toujours pris des risques sur terre et je veux bien me jeter à l’eau ou plutôt dans les nuages avec toi au Paradis.

 

A SUIVRE…

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10/02/2009

Chapitre 10 . www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

Voir le résumé sur le site:

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Chapitre  10

 

 

Victor se sentit très honoré de se voir confier un rôle important au sein de cette auguste assemblée.

- Je peux en effet, dit-il, témoigner d’un drame assez récent : J’ai séjourné en Afrique, au Burundi, pendant la période qui a suivi l’assassinat, en 1993, du premier prési­dent hutu de l’histoire, démocratiquement élu 4 mois auparavant. Voici la teneur du texte, que j’ai transmis à ma rédaction, au début de mon reportage.

« À la suite du coup d’État manqué au Burundi, la guerre civile se dé­chaîne dans les collines, à quelques lieues de la capitale. Des hordes de Hutus poursuivent les Tutsis, les accusant d’avoir organisé l’assassinat du président. Des maisons sont incendiées, des cadavres de civils, hommes, femmes et enfants gisent dans les rues. J’aperçois au loin des colonnes de fumée qui indiquent l’étendue des dévastations. Un blessé agonisant a juste pu me dire, avant de mourir, que ce sont des militaires, en prin­cipe tutsis, qui ont encerclé son vil­lage et qui lui ont tiré dessus à bout por­tant. En revanche, les blessures d’autres suppliciés montrent qu’ils ont été exécutés à la machette, vrai­semblablement par des civils comme vous et moi… Impossible de savoir, des Hutus ou des Tutsis, qui tue qui ! »

- J’ai pu ensuite recueillir quelques informations sur les causes de cette flambée de violences. J’ai appris d’un chef de village que les rancunes sanguinaires opposant Hutus et Tutsis dataient du conflit ethnique de 1972. Il avait causé plus de 100.000 morts de part et d’autre et des milliers de Hutus avaient fui en Tanzanie. Les terres et les maisons abandonnées avaient été confisquées par leurs voisins tutsis. Les hostilités de ce genre au sein de ces peuples de même origine et de même langue ne dataient pas d’hier. Certains les consi­déraient comme une des séquelles de l’épopée coloniale où l’occupant avait favorisé les bergers tutsis, minoritaires, au détriment des agriculteurs hutus, majoritaires.

Jean XXIII l’interrompit pour lui demander si des casques bleus étaient intervenus pour tenter de stopper les belligérants.

- À ma grande surprise, je n’ai pas aperçu l’ombre d’un képi à l’horizon. L’armée burundaise est restée cloîtrée dans ses casernes, lais­sant les civils s’entretuer. L’appel lancé par la Première ministre, Ma­dame Sylvie Kingsley, aux pays occidentaux, Etats-Unis, Belgique et France, est resté sans réponse... Seuls le Haut-commissa­riat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), la Croix-Rouge et les missions humanitaires sont intervenus aux frontières, notamment en Tanzanie, pour venir en aide à plus de 700.000 réfugiés qui avaient fui leur pays.

John Kennedy jugea bon de justifier la passivité de son pays au cours de ce conflit :

- À force de passer pour les gendarmes du monde, nous avons pris quelques distances vis-à-vis des conflits qui ne nous concernaient pas direc­tement. Si c’était à refaire, nous n’irions pas aujourd’hui au Viêt-Nam, ni au Cambodge. Nous privilégions l’intervention des soldats des Nations Unies, organisation que nous finançons en grande partie.

- C’est sans doute par souci de non-ingérence que vos successeurs n’ont pas déclenché la Guerre du Golfe en 1991, ni envahi l‘Irak en 2003 !... ironisa le Général de Gaulle. Les derniers faits de guerre de votre pays ont tous un arrière-goût de pétrole, mon cher John. Quand je vois ce qui se passe en Afrique, je me reproche parfois d’avoir réalisé la décolonisation et d’avoir confié ce continent à des hommes qui n’étaient pas préparés au pou­voir.

- Allons, allons, Messieurs, ce n’est pas le moment d’entamer un dé­bat sur ce que vous auriez dû faire ou pas, sermonna Jean XXIII. Continuez, Victor :

- Votre sainteté, ce que je vous ai décrit n’est qu’un avant-goût, qu’un hors-d'œuvre de ce qui allait se produire, cinq mois plus tard, en avril 1994, au Rwanda voisin. À la suite de la mort du président rwan­dais lors de l’explosion de son avion, de violents combats avaient éclaté au centre de la capitale. J’ai réussi à rejoindre Kigali dans les premières heures des massacres et j’ai communiqué à mon journal les horreurs que je découvrais, à peu près en ces termes :

« Des miliciens, des civils, des militaires participent à la tuerie. J’ignore qui donne les ordres de ces massacres, mais il apparaît que les victimes sont du côté des Hutus aussi bien que des Tutsis. Les autorités rwandaises accusent le FPR, le Front patriotique rwandais, d’origine tutsie, d’avoir perpétré l’attentat contre leur président. Comme tou­jours en pareille circonstance, le premier souci des ambassades consiste à évacuer leurs ressortissants par la route et par les airs. Les secouristes de la Croix-Rouge interviennent tant bien que mal pour évacuer les blessés vers le centre hospitalier. L’organisation « Médecins sans fron­tières » a installé des tentes dans le jardin de l’hôpital pour donner les premiers soins. Le commandant des casques bleus de l‘ONU a offert sa médiation entre le gouvernement et le FPR en vue d’un cessez-le-feu. Il semble bien qu’il ne soit pas écouté car les com­bats se poursui­vent à l’arme lourde. L’on assiste à des pillages de magasins et d’habitations abandonnés par des familles entières qui tentent de re­joindre par tous les moyens possibles le Burundi et la Tanzanie. Pour atteindre l’aéroport, il faut franchir des barrages tenus tantôt par des miliciens hutus tantôt par des rebelles du FPR. Il s’agit bien d’un conflit ethnique du même type que celui auquel j’ai assisté au Burundi. Tout le monde se méfie et es­pionne tout le monde dans un climat dé­létère de délation. De jour en jour, arrivent des nouvelles alarmantes provenant de villages disséminés dans le pays. Une psychose de peur s’est emparée des Rwandais, chacun craignant d’être abattu par son voi­sin. Ils se comportent comme des bêtes sauvages : tuer ou fuir avant d’être tué. Avec l’aide des milices hutues, de simples citoyens filtrent la po­pulation, pénètrent dans les demeures, poursui­vent les fuyards dans les collines. Hommes, femmes, enfants, dont la carte d’identité mentionne leur appartenance à l’ethnie tutsie, sont systéma­tique­ment abattus à coup de machettes et de gourdins. Les Hutus mo­dérés qui veulent s’interposer subissent le même sort. Celui qui tente de désobéir aux ordres de tuer est menacé de mort. Ce n’est plus une guerre civile, c’est un véritable génocide, certainement programmé et organisé de longue date ! »

- Comment avez-vous réagi, Victor, face à ces atrocités ?

- Devant les risques encourus et l’horreur que je découvrais de village en village, j’ai envisagé de rebrousser chemin, de rentrer au pays pour alerter l’opinion internationale. Ma rédaction m’a enjoint de poursuivre mes témoignages avec mes collègues reporters. Je priais, j’implorais bêtement Dieu de faire quelque chose, et je vous assure qu’à ce moment-là, j’ai douté de Lui comme jamais. Des centaines de cada­vres gisaient sur les chemins et flottaient sur les cours d’eau, gonflés comme des baudruches. Aucune assis­tance ne pouvait être portée aux blessés qui mouraient après d’horribles souffrances. J’ai découvert des charniers où les corps s’entassaient les uns sur les autres, comme des sacs poubelles dans une déchetterie. Les maisons, les cases des victimes brûlaient pareilles à des fétus de paille. Une armée de gueux fouillait les restes, à la recherche d’un maigre butin. Les yeux rouges de sang, ils violaient les femmes avant de les abattre comme du menu bétail. Ils s’enivraient de bière pour se donner le courage de tuer et de tuer encore. Entre un dis­que et l’autre, la Radio des Mille Collines, aux mains des Hutus, ex­hortait ses auditeurs à écraser les « cancrelats » comme de la vermine ! Un rescapé m’a raconté que des bandes de tueurs, ma­chette à la main, ont pénétré dans l’enceinte de l’église catholique de Nyarubuyé pour abattre les paroissiens qui s’y étaient réfugiés. Les prêtres qui s’interposaient ont été tués sans sommation. Parmi les assaillants, il a reconnu des fidèles qui, avant les événements, assistaient régulièrement aux offices religieux. Des amas de corps ensanglantés, de membres, de têtes, jonchaient la pelouse, à l’ombre de massifs floraux qui se confondaient avec le sang des victimes. Des femmes étaient mortes éventrées, leurs enfants sur les bras. Leurs visages, leurs yeux, ou ce qu’il en restait, étaient figés par la terreur qu’elles avaient vécue avant d’être abattues. Par­tout, c’était une vision d’apocalypse qui me faisait vomir toutes mes tripes. J’ai encore appris qu’un massacre similaire avait eu lieu à l’intérieur de l’église de Kibuye, lors de la messe du dimanche.

Le bon Docteur Schweitzer, qui avait observé ces effroyables évé­ne­ments depuis le Paradis, ajouta :

- Pendant la durée de cet enfer terrestre, l’opinion internationale est restée quasi muette, ne réagissant pas, malgré les multiples articles publiés dans la presse internationale par les nombreux confrères de Victor et par lui-même. Lors du génocide nazi, de la Shoah, des camps d’extermination, on a eu de bonnes ou de mauvaises raisons de dire que l’on ne savait pas… Comme au Cambodge avec Pol Pot. Mais au Rwanda, le monde entier sa­vait !

Kennedy ne s’expliquait pas pourquoi le Conseil de sécurité de l’ONU, par l’intermédiaire de son secrétaire général, un Africain de bonne souche, avait ordonné à la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda de battre en retraite, de retirer deux mille casques bleus, alors qu’il en au­rait fallu dix mille pour tenter d’empêcher cette tuerie.

Victor lui confirma que l’ONU était, certes, dépassée par les évé­ne­ments mais, n’ayant pu convaincre les bel­ligérants de conclure un cessez-le feu, elle s’était retirée sur la pointe des rangers. Ne restaient en place que les organisations humanitaires aux moyens dérisoires par rapport à l’ampleur des massacres qui s’étaient étendus à tout le pays.

- Que s‘est-il passé ensuite, demanda Kennedy, vivement choqué par son témoignage ?

- Lors de mon retour à Paris, vers la fin mai, pour prendre quel­ques jours de repos et essayer d’évacuer ce cauchemar avec force cal­mants, j’ai été informé par mon Journal que le Président de la République sou­haitait me voir. Je m’attendais aux pires reproches pour l’avoir égrati­gné dans mes articles sur le manque de réaction de la France lors du conflit rwandais. À ma grande sur­prise, Mitterrand se montra très ai­mable et parfaitement au courant de mon cursus journalistique depuis une bonne quinzaine d’années. Il me questionna longuement sur le gé­nocide que je venais de vivre sur le terrain. J’en ai pro­fité pour l’exhorter à agir avant qu’il ne soit irrémédiablement trop tard, avant qu’un peuple entier ne disparaisse de la planète. Il ne se livra guère, comme à son habitude, me laissant toutefois entendre que son état-major avait sous-estimé l’escalade du conflit et qu’il n’allait pas rester inactif…

- Victor, je dois vous confier un secret qui ne l’est que pour les Terriens, chuchota Jean XXIII. Votre président Mitterrand ne séjourne pas au Paradis. Il est en quarantaine, au Purgatoire, jusqu’à ce qu’il soit statué sur son sort. Des pans entiers de sa vie ne sont pas clairs et né­cessitent que nous les examinions en détail. Nous nous sommes éton­nés de sa conversion soudaine et de son enterrement religieux à Jarnac alors que nous l’avions toujours considéré comme mécréant. Que se passa-t-il ensuite ?

- À fin juin 1994, quand tout était consommé, ou presque, que l’on fit le compte de près de huit cent mille morts, pour la plupart des ci­vils, la France procédait à l’opération « Turquoise ». Un bien joli nom, turquoise, du nom de cette pierre fine d’un bleu tirant sur le vert comme les reflets du lac Kivu qui sépare le Rwanda du Congo. Un bien joli nom, turquoise, pour une opération, qui devait être « uniquement huma­nitaire ». L’armée française s’empressait d’arriver à la fin du repas des buveurs de sang, alors qu’il ne restait que des ossements à ronger sur les charniers. Un bien joli nom, turquoise, pour une action soi-di­sant humanitaire qui com­portait l’envoi d’une armada de soldats aguerris, dotés d’un arsenal de guerre : avions de chasse, hélicoptères de combats et batteries de mortiers lourds ! Un bien joli nom, tur­quoise, venu à l’esprit du Président François Mitterrand, soi-disant humaniste… qui avait déclaré à l’un de ses proches : « Dans ces pays-là, un génocide, c’est pas trop important ».[1] Ce jour-là, Tonton n’était plus Dieu, il était le Diable en personne ! Ce diable-là se prétendait spécia­liste de l’Afrique. N’avait-il pas été Ministre des Colonies durant la quatrième République et Ministre de l’Intérieur au début de la guerre d’Algérie. Puis, au cours de ses deux mandats présidentiels, il avait eu la haute main sur la cellule africaine de l’Elysée et faisait exécuter ses basses œuvres par son fils, Jean-Christophe Mitterrand, plus connu sous le sobri­quet de « Papa m’a dit ».

En retard d’un génocide… l’opération « Turquoise » aura eu tout de même l’occasion de sauver des vies, mais pas n’importe les­quelles ! Celles de milliers de génocidaires hutus qui étaient pourchas­sés à l’intérieur du pays par les re­belles du FPR, avides de venger les exactions commises sur la population tut­sie. Car en quelques semaines, le FPR était parvenu à contrôler les trois-quarts du pays, et ses combattants commettaient, à leur tour, des massacres de tueurs et d’innocents. Si tenace, quasi viscérale, étant la haine de part et d’autre, qu’elle se perpétuait depuis un demi-siècle au pays paradisiaque des mille collines.

De retour au Rwanda, j’étais aux premières lignes, lors de l’arrivée des Français et je continuai ainsi mes reportages :

« Le village de Kirambo abrite un camp de quelque trois cent mille réfu­giés hutus ayant fui l’avancée des rebelles du FPR. Une foule en liesse accueille, au son des tam-tams et des vivats, les hommes du commando français qui rallient le bourg pavoisé aux couleurs de la France et du Rwanda. Les militaires reçoivent des fleurs de la population et serrent des mains qui sont peut-être celles des assassins ! L’un des rôles de l’armée française consiste à créer des zones humanitaires sûres (ZHS) pour endiguer le flot de plus d’un million de réfugiés. Contre toute attente, au bout de trois semaines, Paris met fin à l’opération « Turquoise ». Cette mission, soi-disant huma­nitaire, s’en va, laissant sur place un pays exsangue, des habitants traumati­sés, en proie à des règlements de compte sanguinaires. La France s’en va comme elle l’avait fait au début du conflit, en avril, lors de l’assassinat de son protégé, le Président Habyarimana, non sans avoir exfiltré son épouse et ses sbires à Paris.

Certains observateurs ont estimé que le rôle de la France dans la planification secrète de ce génocide ne pouvait être nié. En effet, de­puis l’insurrection du FPR, en 1990, Paris avait soutenu, sans relâche, le régime du président hutu, lui livrant des ar­mes, entraînant son ar­mée et ses milices pour combattre la rébellion tutsie.

De nombreuses personnalités politiques et militaires françaises ont été mouillées dans ce génocide, dans l‘Enfer rwandais. Les verra-t-on compa­raître un jour par-devant le tribunal d‘Arusha, pour compli­cité ? Ou faut-il attendre le Jugement Dernier…? »

- Ce n’est pas à nous, Victor, de déterminer les responsables de ses horreurs et de sonder les cœurs. Seul détient la vérité le Juge Suprême. Merci de votre précieux témoignage qui clôt cette séance.

 



[1] Phrase rapportée par Patrick de Saint-Exupéry dans son livre :

L’inavouable, La France au Rwanda, Editions des Arènes, 2004

 

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04/02/2009

Chapitre 9 . www.paradis-ciel.info

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 9

 

 

Le lendemain… mais il n’y avait pas de lendemain au Paradis, ni de jours, ni de nuits. Le Ciel ne tournait pas autour du soleil. Le vécu terrestre ayant la vie dure, même après la mort, il n’était pas évident que les « céles­tes » changent leurs habitudes terriennes du jour au len­demain.

À la séance suivante (division du temps en usage au Ciel), l’historien François Furet vint rafraîchir la mémoire des membres de la Commission. Il survola l’Ancien testament, commun aux trois religions monothéistes, puis il rappela que l’avènement du christianisme avait suscité un premier conflit idéologique avec le judaïsme, mais surtout avec le paganisme ambiant, celui de Rome en particulier.

Plus tard, les révélations de Mahomet, au septième siècle, ajoutèrent au trouble des esprits, les croyants ne sachant plus à quel Dieu se vouer, alors qu’en réalité, il n’y en avait qu’un Seul ! Il n’était pas facile pour eux de faire le tri entre des idéologies contradictoires qui s’affrontaient jusqu'à engendrer des massacres et des guerres.

Le conflit le plus sanguinaire entre la chrétienté et l’islam, les croisades, s’échelonna durant quatre siècles et fit des milliers de victimes de part et d’autre. Pour les musulmans, c’est de cette époque que datait la rupture avec le christianisme. Dans leur mémoire, la blessure ne s’était jamais cicatrisée et expliquait en partie l’appel au djihad d’aujourd’hui.

En outre, déplora-t-il, les schismes, les réformes successives et la formation de sectes, au sein même de chaque religion, compliquaient à l’excès la pratique de la foi. Et cette si­tuation se perpétuait et s’amplifiait. En un certain sens, elle pouvait être in­terprétée comme un signe de bonne santé métaphysique.

Furet ne ménagea pas la Commission en affirmant que les religions avaient été une entrave à l’émancipation naturelle de l’homme. Leurs dogmes et leurs règles n’avaient d’autre but que de maintenir les croyants dans un état de dépendance vis-à-vis de Dieu. Durant des siècles, l’homme n’avait guère eu le choix, sous peine d’être banni de la société. Cela perdurait dans la plupart des pays islamistes, ajouta-t-il.

Pour conclure, l’orateur se montra très critique à l’encontre des trois religions fondamenta­les du Livre, fustigeant le comportement parfois maléfique de leurs adeptes et de leurs guides, depuis l’origine du monothéisme.

Cette dernière assertion incita Jean XXIII à prendre la parole.

- Mes chers frères et sœurs, le moment est venu de vous faire part de la communication que notre Seigneur m’a chargé de vous transmet­tre :

« Depuis la Création, l’histoire humaine ne s’est pas déroulée, hélas, telle que je l’avais prévue. C’est ma faute, ma très grande faute, d’avoir offert à l’homme la possibilité de choisir entre le Bien et le Mal. Par cette mise à l’épreuve, j’accordais une liberté totale à l’être que j’avais créé. À tous les niveaux, des meneurs ont trahi ma confiance et continuent de le faire chaque jour. Toutes les tentatives de ramener ces brebis égarées au bercail se sont soldées par des échecs relatifs. La montée de l’intégrisme et l’accroissement des attentats qui en découlent me préoccupent fortement. Je n’arrive plus à faire le distinguo entre les revendications d’ordre social, politique et religieux. Tout s’entremêle de manière confuse et anarchique. Mes délégués sur Terre n’ont pas toujours été à la hauteur de leurs tâches. Ils se sont même parfois grave­ment four­voyés en soutenant des régimes qui répandaient la terreur et la ségrégation parmi les hommes. Ces potentats se sont arrogé le droit de vie et de mort sur leurs semblables et les tribunaux de certains pays, dits civilisés, continuent d’appliquer la peine capitale avec l’aval et la présence des prélats. Honnêtement, je dois vous avouer que les Instances célestes ont été dépassées par les événements. Cependant, des signes avant-coureurs m’indiquent que l’on s’achemine peu à peu vers un monde meilleur. Mais cela prendra du temps, beaucoup trop de temps, à mon avis. C’est la raison pour laquelle j’ai pris la décision de mettre sur pied la Com­mission du Fu­tur. »

Steve, ne pouvant cacher sa stupéfaction, en fit part à Victor :

- Tu te rends compte des propos de Dieu ! Lui, le Seigneur tout puis­sant, S’accuse d’avoir commis des fautes… Humblement, il recon­naît S’être fait berner par les hommes et par Ses ministres, et avoir été impuissant face à leurs dérives. Durant des siècles, les hommes ont cru en Son pouvoir divin et il faut que nous soyons ici pour apprendre qu’Il n’a que des moyens limités pour les aider. Et les terriens ne risquent pas de le sa­voir demain. C’est le Ciel à l’envers ! Il en a mis du temps pour dire la vé­rité. Ne serait-Il pas devenu sénile ? Entre nous, vous êtes compli­qués, vous, les catholiques. Il faut toujours qu’Il vous transmette Ses messa­ges, Ses instructions, par des intermédiaires. D’abord par le pape, les évêques, puis les curés. Chez nous, les protestants, on a simplifié le processus, comme à l’époque de Jésus, Il s’adresse directement à nous.

- Ta remarque est pertinente, Steve. Moi aussi, je suis troublé, ému par Ses aveux. Dieu se modernise. Il prend le train en mar­che. Qui sait ? La prochaine fois, Il communiquera par Internet ! Alors, à toi de jouer, monsieur l’informaticien.

La séance se poursuivit par l’inventaire de l’état du monde. Un peu comme aux USA où, une fois l’an, le président dresse l’état de l’Union. En l’occurrence, il s’agissait plutôt de faire l’état de la dé­sunion… Un tra­vail de titan auquel s’attelèrent aussitôt les commissai­res. Il n’était pas évi­dent de faire le tri entre ce qui allait et ce qui n’allait pas. À les entendre, on aurait pu penser que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Que de susceptibilités ne fallut-il pas ménager pour trouver un terrain d’entente. L’éternel antagonisme Nord-Sud exacerbait les passions. On au­rait dit une conférence au sommet. Avec le risque qu’elle finisse en eau de boudin, car chacun défendait avec acharnement son pré carré.

Les progressistes s’accordaient à l’idée d’adapter les religions au mode de vie actuel, de faire preuve de plus tolérance, alors que d’autres, nostalgiques de l’époque féodale, voulaient conserver leur fief.

Albert Schweitzer se montra très virulent à l’encontre des catholi­ques et de Jean-Paul II en particulier :

- Votre pape s’entête à vouloir proscrire le préservatif. L’a-t-il seule­ment utilisé une fois dans sa vie, pour se permettre d’en parler ? À cause de lui, les petits-enfants des Africains que j’ai bien connus et soi­gnés à Lambaréné meurent comme des mouches. Les multinationales pharmaceuti­ques vendent leurs médicaments à des prix prohibitifs, inaccessibles à ceux qui en ont le plus besoin. L’humanité (mais peut-on encore l’appeler ainsi ?) se préoccupe davantage des animaux en voie de disparition que des humains. Si cela continue, des ethnies entières vont disparaître.

Le pasteur Martin Luther King approuva son collègue et ajouta :

- Depuis des siècles, le comportement des Arabes et surtout des Blancs à l’égard des Noirs n’a fondamentalement pas changé. Après la traite de nos peuples, ce furent l’esclavage, la colonisation, l’apartheid et maintenant, on les laisse mourir du sida. Avec l’approbation des églises et celle de Rome, pour ne pas la nom­mer.

Un catholique d’extrême droite, qui ne pouvait guère répondre à ces propos accusateurs, trouva la parade en dénonçant l’intégrisme mu­sulman.

Cela provoqua un tel tohu-bohu parmi l’assemblée que la prési­dente en exercice, Mère Teresa, dut ramener les intervenants à plus de séré­nité : « Du calme, s’il vous plaît », s’exclama-t-elle, « n’oubliez pas que nous sommes au Paradis, bon Dieu ! »

Puis elle rappela aux assistants, l’une des dernières tentatives du Seigneur, au 19ème siècle, visant à établir l’égalité entre les hommes. Il incita le révolutionnaire allemand Karl Marx et le socialiste Friedrich Engels à éla­borer la théorie du communisme. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ces deux hommes s’étaient libérés de leurs croyances religieuses, ce qui n’empêcha pas Dieu de les pressentir pour accomplir cette mission.

Bien qu’Il n’ait pas voulu, à l’origine, que la religion in­terfère avec le politique et le social, Il jugea urgente une intervention sur l’évolution de la société hu­maine et, notamment, sur la mise en com­mun des biens matériels. Sa déci­sion comporta une exception pour les pays islamiques dont la religion, depuis son avènement, faisait un tout avec la politique et le mode de vie.

« Contrairement à ce que l’on pense, le communisme ne date pas d’hier », ajouta-t-elle. « Les premiers signes d’une société égalitaire re­montent au Vème siècle avant notre ère, en Orient et en Grèce. Cependant, c’est au premier siècle après Jésus-Christ que le christianisme primitif prit un caractère in­contestablement communiste. Les premiers chré­tiens vivaient ensemble et leurs biens étaient mis en commun. Il n’est pas étonnant que notre Seigneur ait souhaité renouveler cette expé­rience qui, hélas, a été détournée de son but initial et s’est révélée ca­tastrophique. Lénine, Staline et leurs successeurs ont changé de camp, choisissant celui de Satan pour le malheur de leur peu­ple. »

Mais le dada de Mère Teresa était l’action caritative à laquelle elle consacra toute sa vie au cœur des bidonvilles de Calcutta. Elle ne pou­vait donc passer sous silence la première institution humanitaire digne de ce nom, la Croix-Rouge, qui avait vu le jour en 1863, à Genève, ville que l’on surnommait la Rome protes­tante. De retour de la bataille de Solferino, où les blessés se comptaient par milliers, le philanthrope genevois Henri Dunant créa la Croix-Rouge dont la mission consistait à venir en aide aux victimes de la guerre. Pourquoi un homme d’affaire helvétique aurait-il pris une telle décision, s’il n’avait pas été inspiré par Dieu ? questionna-t-elle. Cependant, la bienheureuse déplorait que les organisations humanitai­res soient le service après vente des conflits.

John Fitzgerald Kennedy demanda la parole :

- Au début de ma présidence, un homme d’une quarantaine d’années s’est trouvé soudainement à l’intérieur de mon bureau ovale, sans que mon secrétariat m’avertisse de son arrivée. Sans doute étais-je distrait ou plongé dans un dossier, mais je n’ai pas entendu la porte s’ouvrir, ni se refermer derrière lui. Au moment où j’allais l’éconduire et appeler le Service de sécurité de la Maison blanche, il mit son index sur ses lèvres, en signe de silence, et me tendit un document. Ma curiosité coutumière m’incita à le parcourir. Imaginez ma surprise lors­que je découvris que ce parchemin émanait du Paradis et que c’était une procuration accré­ditant cet être auprès de moi, en tant qu’ange émissaire. Celui-ci me pria de lui accorder immédiatement un entretien sur lequel je devais garder un secret absolu. Et il commença à m’informer de sa mission. De prime abord, j’ai pensé avoir affaire à un mythomane, mais il éma­nait de ce personnage énigmatique une telle faculté de persuasion qu’il m’a convaincu de l’écouter. C’était un ange ayant retrouvé momenta­nément la personnalité humaine pour rencontrer les « grands » de ce monde, groupe dans lequel je venais tout juste d’entrer. Dois-je vous dire que j’étais inter­loqué et qu’il m’a fallu un sacré sang-froid pour reprendre mes esprits ! Il m’expliqua que Dieu avait décidé de passer par-dessus les instances religieu­ses terrestres pour contacter « les déci­deurs », les conseiller et les guider dans leur politique. De fait, il me fit quantité de recommandations au sujet de mes fonctions. Durant ma courte présidence, nous nous sommes rencontrés plu­sieurs fois en aparté pour discuter des affaires de l’État. Nous étions presque devenus des amis, même s’il ne m’épargnait pas ses critiques, notamment quand je me suis laissé convaincre par la CIA d’envahir la baie des Cochons, à Cuba. Catholique pratiquant, je dois reconnaître que ma politi­que a toujours été influencée par mes idéaux chrétiens. J’éprouve tout de même une certaine rancœur à l’égard de cet ange qui ne m’a pas dé­tourné clairement d’aller à Dallas, le 22 novembre 1963. Il avait seu­lement fait naî­tre en moi un pressentiment, me laissant libre d’aller vers mon destin. Cette liberté, à mon avis, est le destin voulu par le Seigneur pour toutes ses ouail­les.

Jean XXIII acquiesça d’un signe de la tête et ajouta :

- Ce que vous dites est vrai, cher John. Je l’ai appris après mon ar­rivée ici. Les Instances célestes ont eu effectivement recours à l’envoi d’anges pléni­potentiaires peu après la dernière guerre mondiale. Avec un certain succès, puisque le troisième conflit n’a pas eu lieu, même s’il n’a pas été facile de convaincre les Russes. L’intervention des émissaires de Notre Seigneur n’est pas non plus étrangère à la création de l’ONU, à la dé­colonisation en Afrique et aux trai­tés de Rome, donnant naissance à la Communauté européenne.

Jean XXIII fit remarquer à l’assemblée que la cause des conflits actuels était essentiellement d’ordre ethnique, religieux et révolutionnaire et il ajouta :

- Notre bon pape Jean-Paul II a exhorté les nations à se donner un droit au devoir d’ingérence lorsque des chefs d’État sont incapables de maintenir l’ordre et la démocratie dans leurs pays. Bien souvent, d’ailleurs, ce sont ces mêmes potentats qui attisent les combats. Les succès médiati­ques de mon confrère Jean-Paul, une centaine de voyages sur tous les continents, ses messages de paix n’ont pas réussi à infléchir la folie meurtrière des hommes. Malgré toutes les exhortations pontificales, le bilan demeure catastrophique car il n’y a jamais eu autant de conflits et de génocides. Je souhaite illustrer mon propos par le témoignage de notre collègue Victor qui a vécu, en tant que journa­liste, un conflit sangui­naire qui aurait dû être évité si l’on était intervenu à temps.

 

 

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18/01/2009

Chapitre 8 - www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 8

Quand l’excitation qu’avait provoquée l’entrevue avec Jésus se fut apai­sée, Victor fit un retour sur sa propre vie, évoquant les êtres qu’il aimait. C’est alors qu’il entendit une tendre plainte monter vers lui…

Mon cher Victor,

Je me réveille souvent en pleine nuit, je me tourne vers toi, pensant que tu es revenu et que tu t’es couché sans faire de bruit, comme tu le fai­sais parfois, à l’improviste, au retour de tes voyages. Le temps de sortir de mon sommeil, de re­prendre mes esprits, je m’aperçois que le lit est froid, que tu n’es pas là et je pa­nique à l’idée que tu ne reviendras jamais.

Auparavant, je me disais que ce n’était qu’un mauvais rêve, que tu allais surgir d’un moment à l’autre. Puis de jour en jour, mon espoir in­sensé a fait place à l’évidence cruelle de ta disparition.

L’un de tes confrères a été kidnappé, en Asie, par un mouvement ré­volu­tionnaire inconnu. Je me suis retrouvée avec des centaines de personnes sur la place de l’Hôtel de Ville pour protester contre ces méthodes barbares. On a cité ton nom, relaté ton assassinat dans des conditions qui ne sont tou­jours pas élucidées.

Je suis à bout de forces, je ne peux plus pleurer, je voudrais ne plus souffrir de ton absence qui me ronge les sangs. J’essaie de me raisonner, de me distraire pour dissiper mes idées noires, de reprendre goût à la vie comme lorsque tu étais là.

Toi seul, Victor, peux me dire ce que je dois faire de ma vie. Je ne peux pas rester seule, sans quelqu’un à qui parler, sans un ami à qui ouvrir mon cœur et mon esprit. Je sais que tu m’entends de là-haut et que tu ne désires pas que je demeure triste à mourir.

Fais-moi signe, réponds-moi vite !

Ta Clotilde

Très ému, Victor formula en son cœur un message d’amour et d’encouragement à Clotilde. Mais il fut vite détourné de sa nostalgie par l’arrivée de la convocation, qui leur avait été annoncée par l’ange bourru, à la première séance de la Commission du Futur. Il s’y rendit en compagnie de Steve, convoqué également. Il s’agissait d’une pre­mière prise de contact entre les différents membres pressentis pour constituer ce groupe de travail.

Tout le gratin du Paradis se pressait pour oc­cuper les premières places de cet amphithéâtre imaginaire. Ils devaient tous figurer sous la rubrique des noms propres du Petit Larousse. Au centre de cet aréopage, une quin­zaine de personnalités formaient le comité chargé de conduire et d’arbitrer les débats.

Victor et Steve se regardaient, ébahis de faire partie de cette docte as­semblée de vieux ringards. Ils se demandaient bien pour quelles rai­sons les Instances célestes avaient choisi un journaliste assassiné et un informaticien au génie méconnu. Pour témoigner de leur vécu ? Pour que l’un transmette des informations vers la Terre, comme Eva l’avait laissé entendre ? Pour que l’autre informatise le Paradis, en attendant la venue de Bill Gates ? Qui sait ? Le Seigneur avait peut-être détecté des aptitudes insoupçonnées chez les deux compères.

Le débonnaire Pape Jean XXIII prit la parole :

- Mes chers frères et sœurs. Dans sa grande bonté, le Créateur m’a chargé de vous transmettre Ses salutations et Ses divins encouragements pour le succès de la Commission du Futur. J’ai l’insigne hon­neur d’avoir été désigné comme son porte-parole et le rapporteur de nos futures conférences auprès du Seigneur et du Triumvirat. En retour, je vous communiquerai leurs avis et leurs suggestions. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que Dieu est très préoccupé par la situation du monde. Vous n’êtes pas sans savoir également que le Ministère de la communication, de la recherche et du futur traverse une période sté­rile. Il est urgent de rechercher et de trouver de nouvelles pistes. C’est l’action que nous attendons de vous. Je ne vous cite­rai qu’un exemple pour illustrer mon propos : mon encyclique de 1963, Pacem in terris, qui avait pour but de promouvoir une paix fondée sur la vé­rité, la jus­tice, la charité et la liberté n’a, hélas, pas porté ses fruits. Bien au contraire. Les conflits ethniques et religieux se perpétuent, la misère et la famine frappent près de deux milliards d’êtres humains. Les droits de l’homme sont bafoués sur l’ensemble de la Terre. Dans un souci de précision historique, les Instances célestes ont voulu que les membres de la Commission aient vécu au vingtième siècle, de façon à être en phase avec la situation actuelle. Ils ont également désigné un grand nombre de personnalités ayant assumé des responsabilités religieuses, poli­tiques et sociales au plus haut niveau. Le mo­ment est venu de vous pré­senter les membres de notre comité choisis par notre Seigneur en fonc­tion des diverses sensibilités religieuses et laïques. Le judaïsme sera re­présenté par le Grand rabbin de France Jacob Kaplan, le philosophe autrichien Sigmund Freud et Madame Golda Meir, ancienne Première ministre d’Israël. Mère Teresa, prix Nobel de la paix, le Président John Fitzgerald Kennedy et votre serviteur exposeront le point de vue des catholiques romains. Pour parler au nom des catholiques orthodoxes et des communautés protestantes, voici le Patriarche Athënagoras, l’actrice et mi­nistre Mélina Mercouri, le Docteur Albert Schweitzer et le pas­teur Martin Luther King. Le choix d’Allah s’est porté sur l’ayatollah Khomeiny, le prési­dent égyptien Anouar El-Sadate et le rappeur Mohammed de Saint-Ouen qui présenteront le point de vue de l’Islam. La présidence de notre comité sera assurée, à tour de rôle, par l’un ou l’une d’entre nous. Pour conclure, mes chers frères et sœurs, je me ré­jouis de cette première réunion œcuménique de l’histoire, groupant nos trois religions monothéistes, moi qui ai été l’ardent partisan de l’œcuménisme lors de mon séjour au Vatican.

Une main féminine s’éleva dans l’assemblée pour demander la pa­role.

- Avec tout le respect que je vous dois, Votre sainteté, je déplore que votre comité ne compte que trois femmes. Il en est de même pour cette as­semblée qui est essentiellement machiste. Le Paradis ne fait que reproduire ce qui se passe sur la Terre, bien que de nombreux pays aient commencé à lé­giférer au sujet de l’égalité des sexes. Le monde irait certaine­ment moins mal si l’on avait donné à la femme la place qu’elle mérite.

Le bienheureux Jean XXIII se trouva quelque peu surpris par cette in­tervention imprévue. Le temps de toussoter et de ravaler sa salive, le ron­douillard monseigneur Roncalli répondit de sa douce voix :

- Chère sœur en Jésus-Christ, je comprends vos doléances. Au cours des siècles, de par sa nature de mâle, l’homme a pris presque na­turellement l’ascendant sur la femme, la confinant dans son rôle de mère. C’est ce que nous appelons le partage des tâches. On pourrait le concevoir au­trement au plan religieux, comme cela se fait déjà progressivement dans la laïcité, avez-vous dit. Mais attention, il ne faudrait pas idéaliser la femme, au point de l’ériger en déesse, comme cela se faisait à l’époque du paganisme. La Commission dont vous faites partie aura tout loisir d’aborder cette ques­tion, ma chère Simone de Beauvoir ! Cette réunion n’était qu’un prélimi­naire à nos prochains travaux. À bientôt, donc.

La séance levée, ce fut l’occasion pour certains membres de se re­trouver et, pour d’autres, de faire connaissance et de sympathiser. Parmi eux, Kennedy et Martin Luther King semblaient se connaître de longue date. De Gaulle dominait l’assemblée d’une tête et cherchait Mitterrand. Constatant son absence, il se rabattit sur Churchill. Le grand Charles avait des comptes à régler aussi bien avec l’un qu’avec l’autre. Yitzhak Rabin conversait avec Sadate, se remémorant les ac­cords de Camp David.

Les critiques allaient bon train à propos de la composition du comité. Com­ment se faisait-il que d’anciens terroristes soient au Paradis et fas­sent partie de la Commission ? Si telle était la volonté de Dieu, elle ne se discutait pas. Les voies du Seigneur étaient impénétrables. Dont acte !

Découvrant que le Ciel avait la faculté originale de mettre en présence des ex-terriens ayant vécu à des époques différentes, Victor et Steve profitèrent de l’occasion pour approcher quelques célé­brités du passé qui déambulaient dans les parages.

Ils aperçoivent Émile Zola questionnant Céline sur Mort à crédit, où celui-ci décrit sa famille de pauvres petits bourgeois bringuebalés de logement en logement dans le Paris du début de siècle. L’auteur des Roulon-Maquart, défenseur de Dreyfus s’étonne que ce plébéien, ce médecin des pauvres, devenu un écrivain de talent, fasse l’apologie du racisme et de l’antisémitisme. Le débat s’envenime, Céline critiquant violemment le J’accuse de Zola. Sartre, s’étant inspiré de Céline pour La Nausée, intervient pour calmer le jeu.

Steve et Victor rencontrent ensuite Saint-Exupéry qui n’a jamais si bien porté son surnom de Chevalier du ciel, se montrant jovial et affable avec tous. Le ciel, où il a tant aimé jouer à la vie, à la mort, a eu raison, trop tôt, de son audace légendaire. Comme le Petit Prince, il continue d’observer d’en haut cette Terre des hommes « qui ne procure rien qui vaille vivre ».

A ses côtés, Malraux, un autre pilote, qui n’est pas peu fier d’être entré dans l’histoire, se plaît à disserter sur la condition des hommes. Il rappelle l’un de ses mots préférés : « Croyez-vous que toute vie réellement religieuse ne soit pas une conversion de chaque jour ? »

Aux alentours, se presse une pléiade d’artistes, d’acteurs, de musiciens, de peintres qui se groupent par affinités. Impossible de les citer tous, tant ils sont nombreux. James Dean, les mains dans les poches, semble se prélasser à l’est d’Eden en compagnie de son ami Rock Hudson. Picasso et Dali dessinent des arabesques surréalistes avec leurs bras comme s’ils voulaient donner la réplique aux chefs d’orchestre italiens, à Vivaldi, Verdi, Puccini qui leur font face.

Brassens est là aussi, et nos deux amis regrettent qu’il n’ait pas sa guitare pour leur interpréter une chanson de circonstance : Les Corbillards d’antan.

Mais, à l’apparition de Beethoven, c’est maintenant la cinquième symphonie qui retentit aux oreilles de Victor et Steve comme au concert.

 

(à suivre...)

 

 

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12/01/2009

Chapitre 7 - www.paradis-ciel.info

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 7

 

 

Si l’on avait dit à Victor qu’il se trouverait, un jour, en face du Christ, il aurait éclaté de rire et pris cette prédiction pour une farce de pota­che.

Dès son jeune âge, il avait bien rêvé du petit Jésus, emmailloté dans la crèche d’une étable, entre le bœuf et l’âne. Lorsque sa maman le prenait dans ses bras, le berçait pour le consoler de ses chagrins, elle l’appelait : « mon petit ange ». Comme celui, tout de blanc vêtu, une auréole d’or sur la tête, qui étendait ses ailes au-dessus de la masure en carton. Il ne manquait que l’âne et le bœuf pour qu’il s’identifie totale­ment à l’enfant de la crèche.

 

Victor se remémorait les veillées de Noël, aux Baux-de-Provence, où l’on reconstituait la nuit de la Nativité, en grandeur nature, avec de vrais personnages en chair et en os. Les bergers des Alpilles pénétraient à l’intérieur de la vieille église de pierre avec en tête le bélier, puis les brebis et les agneaux enroulés comme une écharpe sur le dos de ces hommes rusti­ques et fiers. Le tambou­rinaire martelait la cadence des joueurs de ga­loubet. Suivaient le meunier, le boulanger, le charcutier qui faisaient la révérence à l’enfant Dieu et dépo­saient leurs offrandes. Marie, la plus belle fille du pays, remerciait en dodeli­nant de la tête. Un vieux barbu hirsute et renfrogné, que l’on nommait Jo, dit « Petit jaune », en­fournait, pareil à un avare, les présents dans un sac de jute. Le nou­veau-né criait à tue-tête, couvrant le beuglement du bœuf et les cla­quements de sabots du bourricot.

Victor faisait partie, depuis plus de cinquante ans, de la confrérie « des petits Jésus ». Car, lors de sa première année, il avait été choisi pour inter­préter le rôle de l’Enfant roi, à la messe de minuit, ce qui lui donnait maintenant de l’assurance pour approcher son « confrère » Jésus. Cependant, la pers­pec­tive de cette rencontre le mettait dans un état fébrile qu’il n’avait jamais res­senti au cours de sa carrière, lors de ses contacts avec des per­sonnalités célè­bres.

Eva lui avait dit que Jésus ne prenait pas de rendez-vous. Il était dispo­nible pour tous les élus du Ciel, comme à l’époque, en Palestine, où il prenait langue, au bord des chemins, avec des pauvres, des vieux, des riches ou des pharisiens qui tentaient de lui tailler des crou­pières. On l’avait même aperçu au Purgatoire, en train de prêcher pour sa paroisse. Il aimait les fem­mes et elles le lui rendaient bien, toutes ces groupies qui s’agglutinaient au­tour de lui dans les travées du Paradis. Franchir ce barrage pour parvenir jusqu’à lui ne fut pas chose facile. Après de multiples tentatives, Victor réus­sit enfin à prendre Jésus à part, avec son camarade Steve.

Depuis sa mort sur la croix, au mont des Oliviers, le Christ n’avait pris au­cune ride. Il était beau comme un dieu ! Identique à toutes les images pieu­ses qui le représentaient depuis des siècles. Malgré lui, il avait contribué à la notoriété de peintres devenus célèbres : Michel-Ange avec les fresques de la Chapelle Sixtine, Rubens avec la Descente de croix et la Mise au tombeau, Jérôme Bosch avec le Jardin des déli­ces, Botticelli avec ses madones, pour ne citer que les œuvres connues auxquelles s’ajoutaient les tableaux codés de Léonard De Vinci. Des centaines d’artistes avaient exprimé leur foi, tout au long des siècles, sur la toile ou sur une par­tition musicale.

Victor et Steve furent surpris de la petite taille de ce grand Homme. Comparable à celle d’un adolescent qui aurait oublié de gran­dir… ou à la bonne moyenne des hommes de l’époque. Rien, dans son comportement, ne manifestait une nature exceptionnelle. Comment se faisait-il qu’un être aussi simple et avenant soit le fils de Dieu ?

« Je sais que vous souhaitiez me voir depuis toujours », leur dit-il, en s’avançant vers eux, le pas décidé et le regard engageant. Il est diffi­cile de dé­crire l’émotion des deux compères à se trouver face à Jésus-Christ ! Ils balbutièrent quelques mots de politesse à peine audibles. Mais il les mit tout de suite à l’aise en les tutoyant et en parlant simplement de la Terre qu’il observait, d’en haut, depuis près de deux mille ans. Il était ma­nifestement insatisfait des dérives de son message originel et de la tournure des événements. Il exprima son dé­sappointement en ces termes :

- Je dois vous dire que les propos rapportés par les évangélistes méritent de sérieuses corrections. Ils se sont mis à quatre, au moins, sans compter Paul de Tarse ; mais aucun d’eux n’a écrit exactement la même chose. Je leur pardonne, car ils n’ont pas vécu les faits en temps réel, comme toi Victor lors de tes re­portages aux quatre coins de la planète. L’occasion m’a été donnée de m’expliquer avec eux lorsque, à leur tour, ils sont venus me rejoindre ici. En particulier avec Paul qui a exagéré dans ses épîtres à tel point que je me suis fâché avec lui. Il m’a prêté des intentions que je ne n’avais pas et des thèses qui n’ont jamais été miennes. Ce complexé ne devait pas aimer la vie pour avoir banni l’amour, la sexualité, la culture et considérer la femme comme un être tout juste capable de procréer. La mémoire orale n’est pas fiable. Elle a souvent tendance à idéaliser les hommes et les événements. On a débordé d’imagination à mon égard, disant tout et n’importe quoi ! Puis, l’Eglise de Rome et les conciles s’en sont mêlés, ins­tituant le droit canon et de nouvelles pratiques chrétiennes. Je n’étais, d’ailleurs, pas le seul à prêcher, avec la foi en Dieu, les thèses pacifistes des Araméens et des Esséniens en opposition aux lois de Moïse qui prônaient la violence. Le plus connu, Jean le Baptiste, le plongeur du Jourdain, m’a joué un sale tour en me désignant comme le Messie tant attendu par les Juifs. J’eus beau lui dire qu’il se trompait, que si je croyais en Dieu, je n’étais pas son fils, mais un simple prêcheur. Rien n’y fit. Mes adeptes, qui se pressaient au bord du Jourdain, se tournè­rent vers moi et ne me quittèrent plus d’une sandale tout au long de mes pérégrinations en Galilée. La nouvelle se répandit en ville comme une traînée de poudre. Les pharisiens et les sadducéens n’allaient tout de même pas croire qu’un modeste menuisier, un va-nu-pieds qui men­diait sa pitance le long des chemins, puisse être le fils de Yahvé. On m’a mis au ban de la société palestinienne comme un usurpateur. Ma fa­mille, ma mère, mes frères et sœurs furent l’objet d’exactions et de poursuites de la part de la police d’Hérode. Heureusement que mon père, Joseph, n’était plus de ce monde, car il serait mort de chagrin. On me traitait de mythomane, de révolutionnaire. On m’a collé des aventures avec des filles de joie. Jusqu’à faire courir le bruit que le céli­bataire endurci de Nazareth entretenait des relations homosexuelles avec ses amis. Il est vrai qu’ils avaient laissé femmes et enfants à la mai­son pour courir l’aventure et prêcher la bonne parole avec moi. Les temps n’ont pas changé, puisque l’on se pose, encore aujourd’hui, des questions à propos du célibat des ecclésiastiques.

Steve et Victor restaient muets de stupéfaction, abasourdis par les pro­pos de Jésus. Cela remettait en cause l’enseignement religieux qu’ils avaient reçu dans leur jeunesse. Il n’était pas question de douter de la parole directe de Jésus, alias le Fils de Dieu, émise de vive voix. À cet instant-là, Victor pensa à son père qui se morfondait au Purgatoire parce qu’il doutait de la version officielle de l’Eglise.

Les deux compères n’étaient pas au bout de leur étonnement ; Jésus avait d’autres révélations à leur faire.

- Une fois embrigadé dans cette aventure avec mes camarades, que vous appelez les apôtres, je ne pouvais plus faire marche arrière. Je me suis réfugié dans le désert pour implorer Yahvé, Le prier pour qu’Il m’éclaire sur ce que je devais faire. Il m’incita à jouer le rôle du Messie jusqu’au bout. M’avait-il désigné par l’intermédiaire de Jean le Baptiste ? La question demeure ou­verte. J’étais convaincu que le mes­sage que j’avais à transmettre au monde devait apporter plus d’amour et d’humanité entre mes concitoyens.

- Fallait-il pour cela endurer le calvaire jusqu’à la mort, au Golgotha, alors que tu n’étais pas le fils de Dieu, questionna Victor ?

- Mes chers amis, nous sommes tous des fils du Créateur ! À cette épo­que, sous l’administration d’Hérode, supervisée par le préfet de Rome Ponce Pilate, les châtiments corporels, la lapidation et la mise à mort par crucifixion étaient monnaie courante pour les fauteurs de troubles et les malfrats. J’ai songé un moment à modérer mes propos, à battre en re­traite, à me cacher, pour échapper au supplice. J’aurais pu faire jouer les relations que j’avais nouées, en haut lieu, notamment avec la femme de Pilate qui, jusqu’au dernier mo­ment, insista auprès de son mari pour que je sois épargné. J’ai pensé également que mon Père adoptif m’avait aban­donné. Mais Il savait que j’étais déterminé à aller jusqu’au bout et que mon supplice Lui rendrait service. Il fallait frapper fort. Il fallait que j’y aille, que je de­vienne un martyr, pour que mon message parvienne aux hommes et franchisse les siècles jusqu’à vous. Et après vous. J’ai vécu un moment in­tense lorsque je portais ma croix, soutenu par Simon de Sirène, l’ami fi­dèle. Les autres, ces renégats, s’étaient éclipsés de peur d’être ar­rêtés comme complices. Le long du calvaire, une foule s’était amassée pour voir la bête curieuse. Mes partisans m’acclamaient, mes détrac­teurs me lançaient des quolibets ou me crachaient à la figure. À l’écart, se tenait ma mère, Marie, entourée de ses autres enfants, mes frères et sœurs, et d’amis. Il me semblait lire dans le regard de maman, à la fois une tristesse infinie et une certaine fierté de voir son fils accomplir son destin jusqu’au bout de ses forces. Mes douleurs s’estompaient par mi­racle, je ne sentais plus les épines qui me la­bouraient la tête. Il me semblait être en représentation sur une scène. Le pressentiment que ce spectacle serait rejoué d’année en année, jusqu’à la nuit des temps, me dopait. Je me surpris à éprouver une sorte d’orgueil, de vanité même, comme une star du show-biz aujourd’hui. Arrivé au sommet du mont des Oliviers, j’ai sombré dans l’inconscience lorsque les gardes d’Hérode ont cloué mes mains et mes pieds sur la croix.

Victor ne put s’empêcher de provoquer Jésus, de le pousser dans ses derniers retranchements :

- Tu racontes ton histoire, ta condamnation, ta mise à mort, sans acri­monie envers tes bourreaux. Honnêtement… tu l’as désirée, tu l’as provo­quée cette mort, pareil à un kamikaze d’aujourd’hui. Cela valait-il la peine d’accomplir cet acte suicidaire pour racheter les péchés du monde, quand on voit ce qu’il en est aujourd’hui ?

- Sous un certain angle, on peut admettre que j’ai été le premier kami­kaze de l’histoire. Si l’on songe aux répercussions de cet acte, j’ai eu raison de l’accomplir. J’ai peut-être suscité des vocations parmi ces jeunes Palestiniens, mes descendants, qui sacrifient leur vie pour la cause de ce peu­ple opprimé. Je rends hommage à leur courage, à leur foi, mais je suis en to­tal désaccord avec eux sur leur manière d’agir parce qu’en se donnant la mort, ils la donnent aussi à des innocents. Certes, la Terre ne tourne pas rond comme je l’aurais souhaité. Il fau­dra encore des années, voire des siècles, pour faire passer mon message d’amour et de tolé­rance parmi les peuples. Reconnaissez que depuis deux mille ans, de­puis le Nouveau Testament, des progrès notables ont été accomplis… Hélas, je n’ai aucun pouvoir miraculeux pour raisonner les hom­mes, les guérir du Mal endémique dont ils souffrent.

- Tu sais, Jésus, que les croyants se posent un tas de questions à ton sujet. Et les mécréants ont beau jeu de contester les faits rapportés par la Bible et l’Église. Ces doutes commencent déjà à propos de ta conception par l’opération du Saint-Esprit et de la virginité de ta mère, Marie. Tu viens de rétablir la vérité en citant l’existence de tes frères et sœurs, alors que nous l’ignorions jusqu’à ce jour. À part quelques ra­gots au sujet de Marie-Madeleine, on ne sait rien de ta vie sentimen­tale. Certains prétendent que tu aurais donné la vie, que tu aurais des descendants. Et tes miracles, Jésus, qui, aujourd’hui encore, fascinent les croyants, qu’en est-il, au juste ?

- J’avais tout simplement des dons de guérisseur comme beaucoup d’autres en ce temps-là. Il n’y avait pas d’autre médecine que celle qu’on ap­pelle aujourd’hui naturelle. On se servait des plantes, des po­tions que l’on dit magiques. Aujourd’hui, quand un magnétiseur im­pose ses mains sur le corps d’un malade et le soulage, on ne crie pas au miracle ! Lorsqu’un ostéo­pathe remet les nerfs, les muscles à leur place par simple pression sur la par­tie malade, on ne crie pas au miracle ! Il y a aussi l’aide psychologique, l’écoute, le conseil à ceux qui se complaisent dans de pseudo maladies. Soigner l’esprit aboutit souvent à guérir le corps. Ce qu’on a rapporté à mon sujet comporte beaucoup d’inexactitudes et d’exagérations. J’ai enseigné l’amour de Dieu et des hommes par des paraboles. Référez-vous à la fable de votre poète fran­çais, La Fontaine : « à la fin de sa vie, le laboureur convoque ses enfants pour leur recommander de piocher la terre, parce qu’un trésor est caché dedans ». Ce n’est rien d’autre qu’une image pour les inciter à travail­ler, à produire le blé indispensable à leur existence. Quant à ma vie privée, dois-je vous rap­peler que j’ai été un homme comme vous et qu’à ce titre, je souhaite que mon intimité familiale soit sauvegar­dée... 

Steve et Victor étaient stupéfiés par la dernière repartie de Jésus. No comment ! Ils avaient posé la question qui dérange… Cela leur rappelait l’attitude d’un homme politique français contemporain qui avait caché offi­ciellement l’existence d’une fille illégitime pendant plus de vingt ans ! Ce fut vite, à notre époque, un secret de polichinelle pour les initiés qui ne le criè­rent pas sur les toits. Deux mille ans plus tôt, la communication en était à ses balbutiements – sauf pour la bonne cause - et les magazines « people » ne tapissaient pas la devan­ture des libraires. Dans sa réponse, Jésus avait men­tionné : « intimité familiale », ce qui laissait la porte ouverte à toutes les supputations… et même à des ragots rapportés par Dan Brown dans son bouquin, Da Vinci Code, qui excita la curiosité des lecteurs de romans de gare. Ce pseudo historien américain a pondu un thriller de plus de cinq cents pa­ges tendant à prouver que l‘Eglise catholique dissimule que Jésus et Marie-Madeleine auraient eu un enfant et forcément des descendants.

Un mystère taraudait encore l’esprit de Victor depuis sa venue au Paradis et il s’enhardit à essayer de tirer quelque éclaircissement de Jésus :

- Avant d’avoir la joie immense de te rencontrer, j’ai souhaité être  in­troduit auprès du Seigneur, notre père à tous. A mon grand désappointe­ment, Eva m’a confirmé qu’il demeurait invisible pour les Terriens. Mais toi, Jésus, son digne fils spirituel, tu as dû l’approcher, lui parler, après tout ce que tu as fait pour Lui ?

- Détrompe-toi, Victor, je n’ai ni aperçu, ne serait-ce que l’ombre de Sa silhouette, ni entendu le moindre filet de Sa voix. Son message n’est qu’intérieur pour celui qui veut bien l’entendre et le comprendre.

Il fallut du temps, aux deux camarades, pour digérer cet entretien du troisième type. De prime abord, Jésus les avait subjugués par sa franchise en leur avouant qu’Il n’était pas le Messie. Il s’était montré d’une sincérité ab­solue en contant sa vie et ses déboires en Galilée. Ce­pendant, à la réflexion, ils n’étaient pas loin de songer que Jésus avait fait preuve de faiblesse et peut-être d’opportunisme en acceptant le jeu de rôle imaginé par Jean le Baptiste.

Si l’on se replace dans le contexte de l’époque, on réalise que les prêcheurs se comptaient par centaines. Pour quelques pièces de monnaie, ces conteurs faisaient rêver le peuple de Palestine à la recherche d’une spiritua­lité que les Docteurs de la loi ne pouvaient lui offrir. Et ce Messie, ils l’attendaient depuis des siècles.

La concurrence aidant, chacun avait son truc pour retenir le pas­sant. Pour être allé trop vite en besogne, en créant un « scoop », Jean le Baptiste y laissa sa tête, sur ordre de la cruelle belle-fille d’Hérode. Et celui-ci, qui n’était pas moins sanguinaire, fit coup double en exigeant la cruci­fixion de Jésus !

La vraie biographie de Jésus, racontée par lui-même, éveilla des souve­nirs dans la mémoire de Victor. Au lycée, en classe d’histoire, le prof avait abordé une période trouble du christianisme.

C’était au début du 4èmesiècle, en Égypte, à Alexandrie, sous le règne de l’empereur ro­main Constantin. Un prêtre érudit, Arius, défendait la thèse que Jésus n’était pas le fils de Dieu, mais qu’il avait été adopté pour la bonne cause. Cela remettait en question la nature divine du Christ, divisait les communautés chrétiennes et menaçait l’unité de l‘Église sur laquelle l’empereur Constantin souhaitait établir la stabilité de l’empire. C’est à la suite de querelles entre les partisans et les ad­versaires d’Arius que Constantin convoqua les évêques au premier concile de Nicée qui confirma que le « Fils était de même nature que le Père ! » Malgré sa condamnation sans appel, l’arianisme domina, durant des siècles, les Églises orientales, mais il finit par disparaître de la doctrine chrétienne. Arius fut exilé et décéda brutalement un an plus tard. Il avait pourtant raison… Jésus venait de le confirmer !

 

(à suivre...)

 

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03/01/2009

Chapitre 6 - www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

Voir le résumé sur le site:

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Chapitre  6

 

Depuis quelques jours, Victor se désolait de ne pas rencontrer son père Henri. Où pouvait-il bien se planquer dans cette immensité céleste ? Certes, ce représentant de commerce avait habitué les siens à des absences de plusieurs jours, occupé à visiter ses clients par monts et par vaux. Quand il s’en revenait, la mine réjouie, il exhibait son carnet de commandes plein à craquer. À chaque fois, lors des retrouvailles, c’était la fête. Il extrayait de son break Peugeot des cadeaux pour toute la famille, comme s’il voulait se faire pardonner de lui avoir manqué.

À la maison, le chef de famille, c’était la maman. Une femme qui, pour élever quasiment seule ses deux garçons, en l’absence de son mari, se mon­trait sévère pour deux.

 

Parfois, en veine de confidences, Henri parlait de son adolescence à Paris, pendant l’occupation. Trop jeune pour entrer dans la Résistance, il était passé maître dans l’art d’esquiver les contrô­les de la Gestapo, le cartable bourré de victuailles. C’est à cette époque, sans doute, qu’il attrapa la bosse du commerce. Existentialiste convaincu, il connut l’après-guerre à Saint-Germain-des-Prés, fré­quenta les caves à jazz, Claude Luther et sa clarinette, Boris Vian et sa trompette. Ce fut en été qu’il décou­vrit la Provence, comme tout bon Parigot d’au­jourd’hui. À cette différence près qu’il ne remonta pas à Paris à l’automne et retapa, à temps perdu, un vieux mas en ruine, y demeura, prit femme et fit naître ses fils au soleil.

Jusqu’à quelques jours avant son décès, Henri avait caché la mala­die qui le rongeait inexorablement. Une sorte de pudeur ou le souci de ne pas alarmer les siens au cas où le mal se serait résorbé. Des signes avant-coureurs auraient pourtant dû les alerter. Lorsqu’ils s’étonnèrent que son embonpoint fît place progressivement à la maigreur, il répon­dit d’une boutade qu’il avait entrepris un régime pour perdre les kilos ac­cumulés au cours de repas gar­gantuesques.

Un frisson parcourut l’esprit de Victor. « Si papa n’est pas au Paradis, où est-il donc ? Au Purgatoire ? Tout de même pas en Enfer ?  Ce cachottier a-t-il commis sur terre un acte répréhensible connu seulement du Ciel ? S’était-il converti à l’hindouisme ou au bouddhisme ? Se trouve-t-il dans les limbes ?

Craignant le pire, il hésita longuement à s’informer de la réalité, à s’enquérir auprès d’Eva de l’endroit de son séjour. Quelle serait sa ré­action, lorsqu’elle apprendrait que le père de son protégé ne figurait pas sur les ta­belles du Paradis ? Il lui était insupportable de res­ter dans l’incertitude quant au sort de son père et il prit son courage à deux mains pour interroger son ange favori. Elle demeura impassible en lui annonçant qu’Henri croupis­sait au Purgatoire. « Ouf ! S’exclama Victor.  Sa vie est sauve… Je suis sou­lagé. Ce n’est pas le Paradis, mais cela aurait pu être pire.  »

Il dévala à grandes enjambées l’escalier en colimaçon pour se précipiter au Purgatoire où il découvrit, en un endroit écarté, son père en lévitation. Henri pla­nait, tournait en rond comme un fauve à l’intérieur de sa cage, prêt à bondir sur le premier arrivant. À la vue de son fils, il stoppa net, se planta sur ses jambes, écarquilla les yeux de surprise et lui lança :

- De Dieu, de Dieu… qu’est-ce que tu fous là ?

- Papa, je suis mort comme toi, il y a quelques semaines. Je suis monté au Ciel, je t’ai cherché partout et, enfin, je te découvre ici. Je réside à l’étage supérieur, au Paradis. Et toi, que fais-tu ici, au Purgatoire ?

Pendant quelques instants, Henri demeura coi,  cherchant à expliquer sa présence en ce lieu, en fonction des supputations de son fils.

- C’est une vieille histoire, dont je n'ai jamais parlé, ni à toi, ni à ton frère Pierre. Votre maman était au courant, mais nous n’abordions pas les questions qui dérangent. Durant mon enfance, j’ai reçu une instruction reli­gieuse, comme vous. Pourtant l’accumulation des cataclysmes, guerres, occupa­tions, tueries, génocide des juifs, et j’en passe, a fait chanceler ma foi et j’ai commencé à douter de l’existence de Dieu. Comment le Créateur pouvait-Il tolérer de telles pratiques, à moins de n’avoir aucun pouvoir sur les hommes ? Après de nombreuses réflexions, je suis de­venu progressivement incroyant. Pour ne pas vous perturber, vous, mes fils, je faisais semblant de croire, je vous accompagnais à la messe de minuit, aux cé­rémonies de Pâques, et même parfois aux offices du dimanche. Votre mère vous a inculqué ce que je ne pouvais vous transmettre. Tu penses peut-être que ma maladie est la punition de mon incroyance. A ma connaissance, il n’y a pas que les athées qui meurent du cancer… Par leurs prières, leurs neu­vaines, leurs pèlerinages, les croyants espèrent obtenir la rémission de leurs maux. Sinon, l’attente d’une vie meilleure dans l’au-delà les aide à supporter leurs souffrances et à mourir. Ce n’était pas mon cas, parce que je n’avais plus la foi. Lors de mon séjour à l’hôpital, en attendant sereinement la mort, j’ai eu le temps de lire et de relire la Bible, le catéchisme de mon enfance et le dernier en date, celui de 1992. Ces lectures n’ont fait que rafraîchir ma mémoire, me confirmant dans mon opinion sur la philosophie des religions monothéistes qui, depuis la fable du péché originel, n’ont fait que prescrire interdits et obligations. Le croyant est corvéable à merci : ne fais pas ceci et fais cela si tu veux gagner le Paradis et la vie éternelle. Une existence terrestre où l’hédonisme est foutu en l’air par les réacs que sont les curetons, les imams et les rabbins ! Maqués avec les politiciens dans le seul intérêt de dominer et d’asservir le petit peuple, de le maintenir à l’intérieur d’un carcan. A propos des soi-disant miracles du Christ, j’ai lu, dans l’Evangile de Jean, une phrase qui éclaire le but de ces mensonges : « Ces signes ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et que, croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jean 20,30-31). Bien que malmené par son ordre, le jésuite et scientifique Teilhard de Chardin avait ouvert la voie en disant dans son livre, L’Apparition de l’homme : « La Foi a besoin de toute la Vérité ». Grâce à ce chercheur infatigable, les théologiens sont désormais habiles à présenter les faits en tenant compte des récentes découvertes paléontologiques et anthropologiques. Mais sur le fond, ils ne changent pas d’un iota, comme moi d’ailleurs. Ton Dieu, existait-il déjà à l’époque de Lucy, il y a trois millions d’années ? L’Homo erectus et, bien plus tard, l’Homo sapiens, croyaient-ils en Dieu ? J’ai la faculté de réfléchir, ici, et plus je ré­fléchis, plus je suis convaincu d’avoir raison. À part ça, j’ai une confi­dence à te faire au sujet de mon décès. Mon mal étant irréversible et mes souffrances insup­portables, j’ai souhaité abréger mes jours, sans que cela se sache. Avec l’aide d’un médecin compréhensif, ce ne fut qu’une simple formalité.

Il fallait que Victor ait l’estomac bien accroché pour découvrir, en un instant, les raisons pour lesquelles son père végétait au Purgatoire. Il ne laissa rien paraître de son trouble et enchaîna d’une voie enjouée :

- Alors Papa, maintenant que tu es au Ciel, dans l’antichambre du Paradis, tu dois bien admettre qu’Il existe, pardieu ! Recycle-toi, deviens un élu et rejoins-moi au premier étage. C’est un séjour sans rapport avec celui-ci. Tu pourras communiquer avec la Terre, y retourner et re­voir les tiens et tes amis, si je te refile mon passeport.

- Mon fils, les choses ne sont pas aussi simples que tu crois, pour un ir­réductible comme moi. Dieu, l’as-tu seulement rencontré ? Crois-tu vrai­ment que nous sommes au Ciel ? Ne vivons-nous pas plutôt un rêve infini ? Au fait, comment va la famille ? Depuis le temps que je suis ici, je n’ai pas de nouvelles de vous. Les nouveaux arrivants, et ils sont nombreux, ne nous rapportent que des informations sans intérêt. Les événements du monde ne font que se répéter. Toujours le même merdier ! Tantôt les conflits précè­dent la paix, tantôt la paix succède à la guerre.                                                                                      

Aveugle, buté, résigné, lucide… ou rêveur, tels étaient les qualifi­catifs auxquels songeait Victor pour désigner son père. Il aurait fort à faire pour le sortir de l’impasse dans laquelle il se fourvoyait depuis sa jeunesse.

L’éternel dilemme humain avait la vie dure : les croyants repro­chaient aux athées de nier l’existence de Dieu sans avoir la certitude qu’Il n’existait pas. Et les mécréants répliquaient aux croyants qu’ils n’avaient aucune preuve de Son existence. Match nul ! Sauf au Ciel, pensa Victor.

 

(à suivre....)

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30/12/2008

Chapitre 5.b www.paradis-ciel.info

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 5.b

Le ministère des affaires étrangères était de loin le plus étoffé, même si ses rela­tions avec le monde se dégradaient d’année en année. Tout allait mal sur la Terre chérie de son Créateur. Quand la guerre n’éclatait pas en Europe, elle faisait rage en Asie. Aux batailles entre pays succédaient les conflits ethni­ques et interreligieux, sans parler des maux récurrents qu’étaient la famine, la misère et la maladie. Le culte de Dieu cédait la place au culte de l’argent. À la périphérie des villes, les hommes cons­truisaient de nouvelles cathédrales, de nouvelles mosquées vouées à la consommation : les supermarchés ! Même les ambassadeurs du Ciel sombraient dans le piège du bien-être. Ils n’étaient plus crédibles à l’intérieur de leurs Mercedes blindées.

Le gouvernement céleste avait bien envisagé d’engager Sarkozy pour résoudre ces problèmes. On trouva toutes sortes de rai­sons pour renoncer à ce projet : il était trop jeune pour prendre de tel­les responsabilités, trop jeune pour mourir, et pouvait encore servir à quelque chose sur terre. Et l’on se méfiait de lui, de son flirt avec les Scientolo­gues et de son ambition forcenée qui l’avait amené à pren­dre la place du vieux Président!

Ça bouillonnait fort au ministère de la planification et des nais­sances. L’ange Gabriel était à la traîne par rapport à son homologue musulman. Celui-ci lui faisait de l’ombre et lui prenait, de jour en jour, trois longueurs d’avance, le battant systématiquement au sprint final. Chez les chrétiens, le taux de natalité régressait de décennie en décennie. Le contrôle des naissan­ces, une invention humaine, avait pris de court le Paradis. Les chimistes s’étaient rués sur la recherche, met­tant au point une panoplie de pilules et de gadgets anticonceptionnels pour grossir leurs bénéfices. De plus, une israélite, ministre respon­sable mais pas coupable, Simone Weil, avait ob­tenu en France la libé­ralisation de l’avortement. Malgré la condamnation de cette loi assas­sine par l’Eglise et le Vatican réunis, le pays des droits de l’homme, quel comble ! continuait de l’appliquer et de faire des émules.

Dès cette époque, les adversaires de l’IVG ne désarmaient pas avec, à leur tête, les Etats-Unis qui, par la voix de leur président, un nommé Bush, un évangé­liste pur et dur, faisaient campagne pour l’abolition de cette pratique démonia­que, dans le pays et dans la sphère d’influence de son Président. Pour cet homme-là, l’aspect religieux n’était qu’un prétexte. Il lui fallait surtout des boys, de la chair à canon, pour étendre son hégémonie et maintenir, soi-disant, la paix sur terre au prix de guerres innommables. Dieu pouvait compter sur un allié de poids pour tenter de maintenir l’équilibre entre les deux principales religions et, si possible, de stopper la progression de l’islam.

Il était fortement question de supprimer le ministère de l’intérieur ou de le fusionner avec celui de la défense car l’ordre régnait au Paradis. La simple menace d’envoyer les fauteurs de trouble au Purgatoire ou, dans les cas graves, en Enfer, les faisait se tenir à car­reau. Depuis le temps, l’embryon de contestation était sous contrôle.

Quant à la BAG, la Brigade des Anges Gardiens envoyée sur terre ; on se demandait bien à quoi elle pouvait encore servir. Contrairement à la rumeur, les anges n’étaient point d’essence divine, ni affublés, selon les grades, de quatre, six ou huit ailes déployées le long de leur corps soi-disant asexué. Les âmes bien nées, d’origine terrienne, se pressaient donc au portillon des admissions ; mais pour accéder à la fonc­tion d’ange gardien, il fallait avoir eu une vie ter­restre puis cé­leste exemplaire. Bien au-delà du religieusement cor­rect. Les critères de sélection étaient si sévères que l’on comptait plus de demandeurs que d’élus. Ensuite, le stage de formation était sanctionné par des examens rigoureux et une mise à l’essai sur le terrain. Une fois les épreuves réus­sies, l’ange parvenait au nirvana. Avec un bémol, car celui ou celle - les anges avaient un sexe ! - qui transgres­sait le code de déon­tologie était convo­qué illico au rapport, auprès de l’Archange supé­rieur. Il risquait la révocation pure et simple et le retour à son statut antérieur.

Toutefois, la fonction d’ange gardien jouissait d’un privilège hors du com­mun, en quelque sorte la faculté de double vie, l’une céleste et l’autre terrestre, sans les inconvénients ni de l’une ni de l’autre. Ces planqués n’obtenaient guère de résultats auprès de leurs protégés. L’époque où les croyants se réfé­raient à eux avant d’accomplir tel ou tel acte était ré­volue. Et le pouvoir de persuasion des anges se rétrécis­sait comme peau de chagrin. Faire partie de la BAG, c’était néanmoins la récompense suprême, la cerise sur le gâteau paradisiaque.

À la suite de l’épisode du serpent, Dieu s’était reproché mille fois d’avoir créé l’Enfer, Lucifer et ses suppôts. Cette décision était le fruit d’une juste réflexion sur le pouvoir d’incitation de la carotte et du bâ­ton. D’un côté, il fallait récompenser Ses adeptes par un séjour céleste et de l’autre, condamner les partisans et acteurs du mal au feu éternel. La simple me­nace du bâton aurait dû suffire à les mettre en garde. Hélas, cela ne s’était pas passé comme prévu ! Au cours des siècles, l’Enfer avait pris des proportions gigantesques. Il était quasiment devenu un État dans l’État. Dieu avait perdu le contrôle de l’immense machine qu’il avait créée. Tel un père de famille qui n’avait plus d’autorité sur ses enfants grandissants, il se perdait en conjectures sur les raisons qui poussaient nombre de Ses fils et de Ses filles, dotés d’intelligence et de discernement, à choisir le Mal plutôt que le Bien.

Lucifer ambitionnait de ravir l’Univers à son rival. D’où, en cette période de guerre chaude, la nécessité de créer une armée de com­battants aguerris, dépendant du ministère de la défense. Grâce à l’équilibre des forces, à la régularité des réunions au sommet, le conflit qui au­rait pu détruire l’Univers fut évité.

Le guide du Paradis, encouragé par l’intérêt manifesté par les nouveaux arrivés, se laissait aller au plaisir pédagogique de développer explications et révélations.

Durant des siècles, les hommes s’étaient posé mille questions sur le so­leil, la lune, les étoiles, la pluie, le vent, l’orage, sur tout ce qui ve­nait du ciel, sur tous ces phénomènes qui dépassaient leur entende­ment. Avant la découverte du Dieu unique, ils attribuaient ces mani­festations célestes à mille dieux plus farfelus les uns que les autres. Ces ignares ignoraient l’existence au Paradis d’un ministère de l’espace, de la nature, de l’environnement et de la météo. Quel boulot de régir le fonctionnement de l’Univers, et de la Terre en particulier. Il ne fallait pas omettre de contrôler le cycle des saisons, d’alterner les périodes gla­cières et celles de réchauffe­ment, de créer des forêts pour que l’homme, les animaux, puissent respirer l’oxygène indispensable à leur vie. Une équipe de scientifiques était à pied d’œuvre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Quel scandale au cas où le Soleil oublierait de verdir les campagnes au printemps, de roussir et faire tomber les feuilles, en au­tomne. Une erreur de programmation, ce serait, à Noël, la neige en Afrique et la chaleur tropicale en mer Baltique ! D’ailleurs, les hommes se posaient mille questions au sujet du réchauffement de la planète. D’aucuns s’accusaient de produire les gaz à effet de serre de manière incontrôlée alors que d’autres estimaient qu’il s’agissait d’une évolution climatique à caractère cyclique. Preuve que le Ciel ne contrôlait pas tout !

Parfois, il y avait des couacs. Le soleil se mettait en colère pour rappe­ler son rôle vital. Sans avoir eu les moyens de raisonner cette boule de feu hautaine, le ventilateur céleste piquait une crise de surtension et s’emballait comme une toupie. Des masses d’air incontrôlées se met­taient alors en mou­vement et jouaient au jeu de quilles avec tout ce qu’elles rencontraient sur leur passage. D’un cyclone à l’autre, les humains comptaient leurs morts et s’activaient comme des fourmis à la reconstruction de leur habitat. Cela laissait des cica­trices physiques et morales indélébiles.

A l’époque de l’Ancien Testament, Dieu avait provoqué un trem­blement de terre pour détruire Sodome et Gomorrhe, afin de punir les hommes de leur débauche. Il avait déclenché le déluge dans le même but, sauvant in extremis le sage Noé, sa famille et sa ménagerie. D’autres cataclys­mes cabalistiques avaient été attribués, au cours des siècles, à la volonté du Seigneur tout-puissant.

Mais La Terre, d’elle-même, se mettait parfois à cracher sa vindicte en expurgeant le trop-plein de feu et de laves qu’elle contenait. Et depuis que les scientifiques avaient découvert une origine es­sentiellement terrestre à ces phénomè­nes naturels, le Créateur avait été mis hors de cause. Il se reprochait néan­moins d’avoir bâclé l’Univers et de n’avoir pas trouvé les moyens de le réajuster.

Le ministère de la communication, de la recherche et du futur, souf­frait d’une crise endémique. Depuis des lustres, il piétinait, im­puissant à la résoudre. L’époque bénie de la Torah, des Evangiles et du Coran avait fait long feu. L’information ne passait plus, était mal comprise ou détournée de son sens divin. Toutes les tentatives pour modifier le comportement des humains se sol­daient par des échecs relatifs. Pourtant, Dieu avait eu recours à de multiples subterfuges pour dynamiser son message.

C’est ainsi qu’après l’émergence des saints, des bienheureux mar­tyrs, Il créa l’ordre contemplatif. Par la prière, rien que la prière, les moines et les moniales intercédaient pour les pauvres pécheurs afin qu’ils retrouvent le droit chemin.

Au 19ème siècle, Il utilisa son joker, la mère de Son fils Jésus. La Vierge Marie apparut en divers endroits, rencontra des enfants, leur parla du courroux du Seigneur, des menaces de cataclysme qui planaient sur la Terre. Elle les exhorta à transmettre Son message de paix et d’amour. Au lieu de mettre en pratique ses consignes, les fidèles lui vouèrent un culte ma­rial sur les lieux d’apparition, afin de s’attirer ses bonnes grâces. Hormis les Saintes du calendrier, c’était bien la première fois, depuis le péché originel, que Dieu avait délégué à la femme un rôle de premier plan, limité à la seule religion catholique. 

Les papes successifs n’étaient pas restés de marbre. À coup de conciles, d’encycliques, de Vatican I et II, ils prenaient le train de la vie en mar­che. Jusqu’à supprimer la messe en latin et la célébrer dans la langue du pays. Malgré toutes ces nouveautés, les églises ne faisaient plus recette au propre comme au figuré. La relève des vieux curés n’était plus assu­rée.

La Sainte Eglise tergiversait sur l’éventualité d’octroyer des pou­voirs sacerdo­taux aux femmes afin de résoudre la crise des vocations. Mais les vieux cli­chés avaient la vie dure. Aux yeux du Vatican, la femme n’était pas l’égale de l’homme, raison pour laquelle le mariage des ecclésiastiques était sans doute proscrit. Un vent d’hypocrisie soufflait d’ailleurs dans le catholicisme à propos de la sexualité, entretenu à dessein par l’Eglise qui persistait à ramer à contre-courant de la nature humaine.

En revanche, le protestantisme, issu de la réforme de Luther et de Calvin, permit enfin aux femmes d’accéder à la fonction de pasteur et d’enseigner les Evangiles au même titre que les hommes.

En s’inspirant du marketing, les évangélistes américains trouvèrent la parade en remplaçant le culte du dimanche par des shows en direct, retrans­mis sur leur propre réseau de télévision. De nouvelles sectes recrutaient des commis voyageurs bénévoles par milliers pour faire du porte-à-porte.

Pendant ce temps-là, la dernière religion du Livre, l’islam ne souffrait d’aucune érosion. Bien au contraire, elle acquérait, chaque jour, de nouvelles parts de marché. Tant du côté de la majorité sunnite que de la minorité chiite, un vent d’intégrisme dogmatique s’emparait d’une jeunesse désœuvrée et sans avenir. Les imams dansaient sur le velours des mosquées en leur of­frant la bienveillance et le salut d’Allah. Ces fous de Dieu leur promet­taient une vie meilleure, que les politiques étaient incapables de leur procurer, et travestissaient leur discours afin de former des jusqu’au-boutistes et de les inciter à ensanglanter le monde au nom du djihad. Les fous d’Allah, ces jeunes paumés endoctrinés, sacrifiaient leur vie et celles de leurs victimes, convaincus que la récompense cé­leste serait à la mesure de leurs actes. Quelle déception lorsqu’ils arrivaient aux portes du Paradis, ou le plus souvent à celles de l’Enfer, de découvrir que les vierges promises, en récompense de leur sacrifice, n’étaient pas au rendez-vous ! A ce moment-là, la peur qu’ils avaient surmontée, lors de leur action suicidaire, s’emparait de leurs âmes damnées quand ils étaient précipités dans les ténè­bres.

Doit-on en déduire qu’en raison de son origine tardive par rapport au judaïsme et au christianisme, l’islam en est encore, sous certains as­pects, à l’époque féodale de l’Inquisition ?

Le ministère de la recherche et du futur ne pouvait décemment demeurer statique. Il lui fallait innover pour vivre avec son temps ou fermer boutique ! La prédic­tion attribuée à Malraux : « Le vingt-et-unième siècle sera reli­gieux ou ne sera pas » préoccupait les instances divines. Comme pour ne pas faire mentir ce visionnaire, on assistait à un retour à la spiritualité, à une recrudescence de mouve­ments religieux et de sectes qui menaçaient de prendre la place des reli­gions traditionnelles. Avec le risque que la résurgence du sacré ouvre les portes à l’intolérance et à l’intégrisme…

C’est sur ces informations que s’acheva la visite guidée du Paradis. Victor était satisfait de voir corroborées les observations faites au cours de ses pérégrinations terrestres. L’ange bourru regroupa alors les stagiaires pour leur adresser ce message :

- Mes chères âmes, la communication que j’ai à vous faire maintenant, est d’importance capitale. Je vous demande la plus grande discrétion à ce sujet. Notre Dieu à tous, juifs, chrétiens, musulmans, souhaite réunir un groupe d’études auquel participeront Ses dignitaires, Ses conseillers et vous-mêmes, mesdames et messieurs. Vous avez été sélectionnés en fonction de vos reli­gions respectives, de votre idéal et de vos expériences. Vous n’êtes pas sans savoir que la situation actuelle et l’avenir de la Terre préoccupent le Tout-Puissant au plus haut point. D’ici à cette convocation, chacun d’entre vous se doit de réfléchir aux propositions qu’il sera appelé à formuler.

Les deux compères, Steve et Victor, n’en croyaient pas leurs oreilles : ils allaient participer à une conférence avec les gradés du Paradis ! En riant sous cape, ils se dirent que si les viocs étaient à court d’idées ; eux n’en manquaient pas…

 

(à suivre…)

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26/12/2008

Chapitre 5.a www.paradis-ciel.info

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

 

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Chapitre 5.a

 

Victor fut affecté au Service de la Com­munication, comme le lui avait annoncé Eva lors de son arrivée. Il commença par un stage com­portant la vi­site guidée de l’immensité céleste. C’est un ange à la mine sévère qui se char­gea de conduire et informer le groupe de nouveaux arrivants.

Il fut surpris de découvrir que chaque religion avait son sec­teur de résidence. Les juifs sé­journaient à droite, les chrétiens au centre et les musulmans à gau­che. « Bon sang de bon sang, s’écria-t-il, la co­habitation interreligieuse n’a donc pas cours au Paradis ! » Il n’osa ajouter que cette pratique lui rappelait la ségré­gation et l’apartheid vé­cus sur terre. Le guide, un ange haut placé, peut-être un évêque ou un ayatollah, eut tôt fait de remet­tre le contestataire à sa place. Au fond de lui-même, Victor ne put s’empêcher de songer au vieil adage : « Cha­cun pour soi et Dieu pour tous. »

Son étonnement allait grandissant au fur et à mesure de cette vi­site commentée. En parcourant l’emplacement dévolu aux chrétiens, il remarqua les quartiers des Français, des Latins, des Nordiques, des Américains – en grand nombre – subdivisés à leur tour par langues et par pays. Les pension­naires avaient-ils choisi de se retrouver entre eux, comme ils avaient vécu sur terre, ou cette organisation était-elle ordonnée d’en Haut ? Pour des raisons de com­modité, c’était compréhensible, à l’image du monde, où chacun vivait dans son pré carré. Il s’abstint d’aborder l’ange bourru sur cette ques­tion qui le titillait. Ce n’était pas le moment de s’attirer les foudres cé­lestes, avant que son stage ne soit accom­pli, et de se retrouver en qua­rantaine au Purgatoire

Victor examinait aussi ses compagnons. Une sorte de voile incolore, une chasuble, couvrait la nudité de ces milliards d’âmes. Cet accoutrement ne facilitait pas la différencia­tion des sexes, ce qui n’avait, d’ailleurs, plus guère d’importance ! Changement radi­cal avec l’interprétation que l’on s’était faite du Paradis terrestre où l’on re­présentait Adam et Eve parés de leur innocente nu­dité.

Il émanait de cette foule une sorte de lassitude, d’oisiveté permanente. Leur regard de spectres ne rencontrait aucun relief, aucun paysage, il se per­dait dans l’azur infini du ciel. Sans emploi du temps, le séjour céleste pares­sait monotone. Pas la moindre corvée n’était dé­volue aux sans grades. Le chômage de longue durée ! Pas de bouffe, pas de clopes, pas de jeux de cartes pour les âmes chrétiennes qui, n’ayant besoin de rien, se nourrissaient des Béatitudes que Jésus-Christ avait exaltées lors du Sermon sur la Montagne. Identique était le régime suivi par leurs frères israélites et musulmans.

Tout au long de ce parcours initiatique, Victor rencontrait des vi­sages connus, des politiciens, des militaires, des écrivains, des acteurs, des vedettes du show-biz qui se regroupaient par affinités. Il se pro­mettait, dès qu’il en aurait le loisir, d’aller prendre langue avec ceux qui l’avaient intéressé lorsqu’il vivait. Il constata que nombre de personnages célèbres man­quaient à l’appel…

Le guide leur expliqua que les âmes avaient conservé leur caractère et leur tempérament terrestres. Les échanges d’idées fusaient de toute part et donnaient parfois lieu à des controverses épiques, notamment quand on abordait des problèmes d’ordre politique ou social. Les prises de bec finis­saient en eau de boudin car, en l’absence de toute matéria­lité physique, au­cune bagarre, aucun conflit ne pouvaient éclater.

L’ange bourru ne dit mot d’un mouvement de résistance qui criti­quait, en catimini, l’ordre divin et ses principes. Cette contestation re­montait à la nuit des temps, après l’événement du péché originel qui chassa Adam et Eve du Jardin d’Eden. Cette fronde était née parmi les premiers élus du Paradis. Elle se perpétuait, de siècle en siècle, parmi de nouveaux arrivants, notam­ment au sein d’un milieu d’intellectuels, de scientifiques et de théologiens qui, paradoxalement, conservaient leur foi intacte. Ils étaient en désaccord avec le Créateur qui avait permis à l’homme de choisir entre le Bien et le Mal, créant implicitement la tentation et le péché par l’intermédiaire du ser­pent. Ce qui laissa la porte ouverte à toutes sortes de drames, de crimes et de conflits entre les humains, à commencer par le pre­mier meurtre de l’histoire, celui d’Abel par son frère Caïn. Par la suite, les hommes se complurent dans le Mal et continuaient de plus belle ! D’autres, en revanche, s’appliquaient inlassablement à faire le Bien. Preuve que de­puis Caïn et Abel, le Mal et le Bien étaient inscrits dans les gènes de leurs des­cendants.

La punition céleste avait été sans appel au sujet du Mal. La sentence finale serait plus terrible encore. On dirait vulgaire­ment au­jourd’hui que Dieu allait tripler la dose !

Le Livre de la Genèse se faisait l’écho de cette condamnation en ces ter­mes :

« Maudite est la Terre » dit le Seigneur.

À la femme Il dit : « J’aggraverai tes labeurs et ta grossesse, tu en­fante­ras avec douleur ; la passion t’attirera vers ton époux, et lui te dominera »

Et à l’homme Il dit : « Parce que tu as cédé à la voix de ton épouse, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais enjoint de ne pas manger, maudite est la Terre à cause de toi : c’est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buis­sons et de l’ivraie, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu feras du pain jusqu’à ce que tu retour­nes à la Terre d’où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! »

De la maladie, Il ne parla point…

Cette omission interpellait les contestataires bien davantage que le libre choix du Bien et du Mal et les corvées que les terriens devaient assumer, car la plupart d’entre eux n’étaient pas décédés de mort natu­relle, mais au prix de douleurs extrêmes. Et chaque jour, on en décou­vrait de nouvelles : les mala­dies génétiques, le cancer, le sida et il y en avait sans doute bien d’autres à venir… La souffrance corporelle n’était ni plus ni moins qu’une mise à l’épreuve de l’homme, voulue par Dieu, pour le faire accéder au Paradis. La crucifixion de son fils Jésus le démontrait de façon écla­tante.

La foi et les convictions religieuses avaient un tel pouvoir de sé­duction sur les hommes qu’ils étaient capables de tout accepter de la part du Créateur. Et de prier et de Le prier encore lorsqu’une catastrophe survenait, plutôt que de Lui adresser un quelconque reproche. Son aura était telle qu’elle les aveuglait. Les croyants L’idéalisaient à tel point qu’ils s’en remettaient à Lui pour tout et pour rien. À leurs yeux, Il était le Seigneur Tout-Puissant. Béatement, ils Le croyaient donc ca­pable, s’Il le voulait, d’arrêter les guerres, de guérir les maladies, d’éviter les cataclysmes et les accidents. Jusqu’à les faire gagner au loto ! De déconvenue en déconvenue, le bilan était monstrueusement déficitaire. Mais il y avait la carotte…, le ciel, le Ju­gement dernier et la Résurrection. Quand on avait la foi, on ne comptait pas les points négatifs.

Dieu avait sans doute trop promis, au-delà de Ses forces et de Son pou­voir réel, commettant également des erreurs de communication que les croyants n’avaient pas décelées. N’avait-Il pas déclaré avoir créé l’homme à son image ? Donc Il était à l’image de l’Homme, avec les défauts de ses qualités.

En découvrant ce mouvement de résistance sous-jacent, Victor se dit, en riant sous cape, qu’il manquait un leader, un meneur d’âmes, à l’image de Mao, de Che Guevara ou d’Arafat pour semer la zizanie et ré­volutionner ce Paradis qui lui semblait réactionnaire.

Tout au long de sa vie, Victor ne s’était quasiment pas posé de questions sur ses convictions religieuses. « Ai-je seulement eu le loisir d’y songer ? » se dit-il. « Il faut que je pose mes savates ici pour m’intéresser à ces dissidents qui m’incitent à un examen de conscience. Enfant, j’ai reçu une éducation religieuse classique, comme tous mes camarades. Maman veillait à ce que je n’oublie pas la prière du matin et celle du soir. Adolescent, il m’arrivait de sauter la messe du diman­che et de ne pas tout raconter – par omis­sion volontaire - à l’inquisiteur du confessionnal. Adulte, j’ai continué de croire comme le commun des mor­tels, de pratiquer de loin en loin, quand le temps me le permettait. J’ai été l’exemple du catholique or­dinaire qui n’aborde pas les problèmes d’ordre métaphysique. Désor­mais, j’ai la possibilité de bousculer les idées reçues… »

Parmi l’équipe des stagiaires, Victor fit la connaissance de Steve Macintosh, un Irlandais protestant. Contre toute attente, le catholique du sud et le protestant du nord se lièrent d’amitié et passaient le plus clair de leur temps ensemble, à refaire le Ciel. À eux deux, ils auraient eu tôt fait de régler, depuis belle lurette, le conflit larvé qui scindait l’Irlande en deux. Le bon cœur de ce géant moustachu avait éclaté stupidement quand il avait soufflé à perdre haleine dans sa cornemuse. Les rasades de pur malt avaient eu raison de sa vie. Son patronyme avait donné lieu aux plaisanteries de ses collègues tout au long de sa carrière de directeur du service in­formatique « IBM » au Centre Européen de Recherche Nucléaire, situé près de Genève, où il habitait avec sa femme Margaret. Cette grosse tête avait passé sa vie professionnelle à cerner, avec une batterie de computers, l’infiniment petit, l’origine de la matière, les particules dont l’homme est constitué… l’âme mise à part !

Sans doute était-ce le bio­logiste russe Aleksandr Ivanovitch Oparine qui avait mis la puce à l’oreille des chercheurs du CERN. Il avait élaboré, en 1924, une théorie de l’origine de la vie à partir des composés chimiques de l’atmosphère terrestre. Ce qui avait apporté de l’eau au moulin des bol­cheviks qui niaient l’origine divine de l’homme.

Les ingénieurs qui construisaient le plus puissant des accélérateurs de particules espéraient un signe « divin » lorsqu’il serait en activité. Ils cher­chaient à comprendre la nature profonde de l’Univers. Il y avait cependant un point commun frappant entre Dieu, les protons et les neutrons : les particules, comme Lui aussi, étaient invisibles. Les puissants ordinateurs de Steve ne captaient que quelques traces éparses sur les écrans… et ce croyant flegmatique, cet ar­chétype du protestant ordinaire, ne s’était pas posé de questions fondamen­tales. Il avait été au service des cher­cheurs, des physiciens lauréats du prix Nobel. Point.

Poursuivant la visite guidée en compagnie de Steve, Victor apprit que l’organisation monothéiste du Paradis consistait en un PDG, Dieu, qui répondait selon les religions aux noms de Jéhovah, de Seigneur ou d’Allah, et en un gouvernement formé de plusieurs ministères.

Le Président était entouré de conseillers dévoués à Sa cause, de per­sonnalités historiques tels les prophètes de l’Ancien Testament, les Evangélistes, les imams, les ayatollahs, les réformateurs et nombre de leurs successeurs. Il se contentait de prescrire les grandes orientations céles­tes et terrestres et déléguait le pouvoir exécutif à un gouvernement constitué en bonne et due forme. À sa tête, le Triumvirat, appelé communément la Trilogie, dont la fonction était de traiter les problèmes sous trois as­pects différents. Il se composait des trois dignitaires du Livre : Abraham, Jésus et Mahomet.

Ils avaient chacun pour tâche de gouverner leurs ouailles respecti­ves, avec l’aide de leurs ministres recrutés parmi les rabbins, les évê­ques, les aya­tollahs et les pasteurs. Les ministères étaient, eux aussi, fondés sur le principe de la trilogie, chacun ayant à sa tête un ministre par religion. On retrouvait la même caste dirigeante qui avait régné spirituellement sur la Terre depuis des siè­cles.

Le Triumvirat procédait régulièrement à des remaniements ministériels, à une valse des portefeuilles, selon les in­fluences et les pressions qui ne man­quaient pas de surgir sournoise­ment de gauche ou de droite. Une myriade d’anges, de religieux, de laïques méritants, complétait cet aréopage divin. Le rôle de ces fonc­tionnaires zélés consistait à faire tourner cette immense en­treprise cé­leste et à se préoccuper tant bien que mal des terriens…

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21/12/2008

Chapitre 4 - paradis-ciel.info

 

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« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson

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Chapitre 4

Dans l'immédiat, on lui permit de rejoindre le village de Maussane en Provence où il était né, pour assister incognito à la messe de trentième demandée par sa famille à l’occasion de la dispersion de ses cendres. Il revit avec émotion les Alpilles baignées de soleil, son mas du « Temps perdu » entouré d'oliviers centenaires fouettés par le mistral. Autre­fois, lorsqu'il s'en retournait de ses voyages au long cours, il n'avait de cesse de se ressourcer dans cet endroit bucolique, oubliant les fracas de la planète. Il le retrouvait maintenant tel qu’avant sa mort : tout n'était que calme et sé­rénité, comme au Paradis. Il constata que son vieil ami Jacquot, le gardien, avait commencé la taille des oliviers, signe que son stimulateur cardiaque contribuait à le maintenir en vie.

Sur la place du village, il croisa des jeunes et des plus vieux qui se ren­daient à l'église ou aux terrasses des cafés. Les incrédules allaient peut-être boire un pastis à sa santé, ignorant que leur pote, tout près d’eux, les obser­vait à la dérobée. Ses copains de belote et de pétanque étaient tous là. Il y avait Paul, le Belge, qui racontait des histoires à dormir debout et qui riait avant même de les avoir commencées. Roland, le baron de la belote, un joueur professionnel qui ne supportait pas d’être battu. Richard, l’Alsacien, accro au tiercé et à la Kronenbourg 1664. Henri, l’artificier, qui risquait sa vie à chaque charge de dynamite. Azziz, le maître d’hôtel marocain, sur­nommé Charlot parce qu’il res­semblait à Chaplin à s’y méprendre. Et pas mal de poivrots, le nez rougi d’avoir ingurgité moult « petits jaunes » !

Les souvenirs se précipitaient dans sa tête au rythme du ca­rillon qui annonçait la cérémonie. Un soupçon de fierté lui vint à l'âme, lorsque le vieux clocher de son enfance se mit en branle rien que pour lui. La famille présente avait l'air moins triste qu'au Père-La­chaise. Pas l'ombre d'un mou­choir à l'horizon, aucun reniflement ne troublait les paroles du vieux curé bedonnant. Tant mieux, pensa-t-il, ils avaient ravalé leur gros chagrin et commençaient à faire leur deuil. Il fallait bien que la vie continue.

L’attention de Victor fut attirée par la présence d’une femme qui se te­nait à l’écart, au fond de l’église, près du confessionnal. Agenouillée sur la traverse de bois polie par les ans, elle cachait sa face entre ses mains, comme une ma­done ou une sainte en adoration. Lorsqu’elle releva la tête, il découvrit son visage d’une blancheur de cire. Ses traits exprimaient à la fois le chagrin et la douceur d’âme d’une Sainte Femme. Ses traits lui rappe­laient un visage connu jadis, alors qu’elle était plus jeune, très jeune même. Victor mit de l’ordre dans ses souvenirs de jeunesse. Il se rapprocha pour la voir de plus près, pour se pencher vers elle, pour l’entendre sangloter, pour percevoir sa respiration, pour la sentir comme une fleur des prés. « Oui, se dit-il. C’est bien elle. C’est Mireille. C’est Mireille, la bergère. »

En une frac­tion de seconde, il la revit telle que jadis, à l’époque de leurs quinze ans. Mireille, son premier amour, dans les collines des Alpilles. Mireille, qu’il rejoignait en cachette dans la garrigue lorsqu’elle faisait paître ses chèvres et ses brebis. Grimpant quatre à quatre parmi les ro­chers moussus, il la retrou­vait sur un replat, au bord d’un ruisseau qui serpentait entre les pierres. Il sifflait comme une marmotte, elle se re­tournait, le cherchait derrière les ge­nêts, puis courait vers lui en riant comme une enfant qu’elle n’était plus tout à fait. Ils se couchaient côte à côte sur l’herbe, regardaient le ciel, le soleil droit dans les yeux. Le corsage de Mireille s’entrouvrait au rythme de sa res­piration, laissant poindre deux mamelons ronds et fermes comme des me­lons. Sous le regard curieux des biquettes, les deux amoureux découvraient la sensa­tion des premiers baisers et des premières caresses. Les jours de pluie ou de mistral, ils s’abritaient, transis, à l’intérieur d’une grotte, s’entrelaçaient comme des amants pour avoir chaud.

Cela dura toute une saison. Cela dura jusqu’à la séparation qui les fit pleurer tous deux à chaudes larmes. Cela dura jusqu’au départ de Victor et de ses parents pour la capitale. Pour lui, cette absence dura jusqu’à ce jour de requiem. Dans le cœur de Mireille, l’absent était toujours là.

Victor avait d’abord hésité à revenir ici, dans son village natal. Il trou­vait la démarche presque malsaine d’assister à cette cérémonie. Ré­flexion faite, il estimait « humain », naturel, d’avoir eu envie de revoir ses amis, ses proches, Clotilde ; il était heureux de sa surprise à redécouvrir Mireille après de si longues années. Il déplorait que sa pré­sence ne fût connue que de lui seul, en sens unique. Il se faisait d'ailleurs du souci à l’égard de sa famille. Comment allaient-ils régler la succes­sion entre une ex-femme et des enfants d'un côté, une compagne de longue date de l'autre ? Le métier de journaliste ne permettant pas d'amasser fortune, ils n'allaient tout de même pas se battre pour un vieux mas et quelques arpents d’oliviers. La sagesse voulait qu'ils res­pectent les souhaits émis de son vivant, avant qu'il n’ait eu le temps de les inscrire sur papier timbré.

Après la cérémonie, les intimes rejoignirent le mas et répandirent les cendres du défunt au pied des oliviers. La famille avait un main­tien digne et  s’abstint de parler de partage. Victor crut comprendre que le mas du « Temps perdu » demeurerait à la disposi­tion de tous ceux qui l’avaient fréquenté de son vivant. Au notaire de trouver la formule adéquate. Sa mère séjournerait quelques jours auprès des cendres de son fils jusqu’à ce que le mistral les disperse dans les collines.

Ses enfants volaient de leurs propres ailes. Son fils Pa­trick, doué pour les sciences et les nouvelles technologies, occupait un poste de ca­dre à la direction d’une multinationale de l’informatique. Sa Porsche Carrera comblant tous ses désirs actuels, il ne manquait, à ce célibataire endurci, qu’une femme et des enfants.

Licence de lettres et d’anglais en poche, Laure, sa cadette, n’avait pas opté pour le métier de son père. Lorsqu’elle séjournait aux Etats-Unis pour ses études, elle s’exerçait, parfois, à lui envoyer des e-mails, des reporta­ges sur Manhattan, Times Square, Brooklyn, les théâtres de Broadway. Son ta­lent de photographe lui aurait pourtant permis de joindre l’image à l’écrit. Pédagogue dans l’âme, elle préféra se caser dans l’enseignement.

Ayant vécu en l’absence de ce père voyageur, que l’on n’embrassait qu’entre deux avions, ils avaient tous deux opté pour une profession de tout repos. Les agités, comme les ivrognes… en principe, il n’y en avait qu’un par famille !

Victor n’avait pas à se soucier des conséquences qu’aurait pour ses en­fants son absence définitive. Sans doute était-ce son retour dans son village, à côté des siens qu’il avait chéris de loin en loin, qui le rendait mélancolique.

Avant de quitter sa terre originelle et de s’en retourner, dare-dare, au Paradis, Victor souhaitait s’enquérir du devenir de Clotilde, sa compagne et désormais sa veuve illégitime. Ce mufle invétéré aurait, d’ailleurs, dû com­mencer par elle, chercher à la rencontrer en tête-à-tête. Il aurait dû désirer l’entretenir de tout ce qui les unissait, les faisait vibrer l’un et l’autre. La rencontre de l’impossible entre un mort et une vivante !

À l’église, elle semblait inconsciente de la liturgie et des personnes qui l’entouraient. Un septième sens lui indiquait la présence de son homme à ses côtés. À un moment donné, il pensa qu’elle allait se jeter dans ses bras, lui crier son chagrin. Ne rencontrant que le vide, elle ris­quait de trébucher entre les bancs de la nef. On aurait attribué cet in­cident à un malaise émotif, à une baisse de tension ou aux premiers symptômes de la grossesse. « Mon Dieu, se dit-il, pourvu qu’elle ne soit pas enceinte, qu’elle n’enfante pas un orphelin de père ! » La détresse la rendait plus belle encore qu’elle n’avait jamais été. Son tailleur noir d’ébène donnait à son visage une teinte ivoire, soulignée par ses lèvres rosées. Un voile de dentelle recouvrait ses cheveux auburn. Une prémonition macabre lui vint à l’esprit. Au paroxysme de leur amour, ils ne pouvaient imaginer vi­vre l’un sans l’autre. N’avaient-ils pas souhaité mourir ensemble ? Clotilde paraissait si désemparée qu’il craignit qu’elle ne commît l’irréparable. Elle était jeune, beaucoup plus jeune que lui, elle devait vivre encore toutes les an­nées que Victor avait déjà vécues, pour le retrouver, le moment venu. Il fallait, à tout prix, la préserver d’accomplir une folie.

Depuis son arrivée récente au Paradis, sa conception des relations hu­maines s’était fondamentalement modifiée. De son vivant, il n’aurait pu supporter que son union avec Clotilde se désagrégeât et aboutît à une sépa­ration. Il était malheureux chaque fois que l’un de ses amis lui annonçait la rupture de son couple. Il ne s’expliquait pas la mort de l’amour, pas plus que sa naissance d’ailleurs. Par quelle alchimie avait-il été envoûté par Clotilde plutôt que par une autre ? Et vice-versa. Que sa compagne puisse se lasser de lui, être attirée par un autre et lui ap­partenir un jour, dépassait son enten­dement, exacerbait sa jalousie qui était proportionnelle à l’intensité de son amour. Lors de ses voyages, de ses absences durant plusieurs semaines, il doutait parfois de la fidélité de Clotilde. Ne serait-ce qu’une aventure sans lendemain, comme lui-même en avait parfois à l’autre bout du monde ? Quand ces pensées malsaines lui traversaient l’esprit, il s’empressait de l’appeler avec son téléphone satellite. À l’écoute de sa voix claire et enjouée, il se ravi­sait aussitôt et se prenait vraiment pour un imbécile de s’être fait du ci­néma.

Il se rappelait également que la libido de la femme n’est nullement si­milaire à celle du mâle. En général, il faut qu’elle soit amoureuse pour envisager une relation charnelle. Les marins, les routiers et les journa­listes ne sont pas tous sociétaires de la corporation des cocus !

Désormais, Clotilde, cette femme aimante et tolérante, n’aurait plus à attendre patiemment le retour de son compagnon. C’en était fini des re­trouvailles in­tenses et passionnées où le temps s’arrêtait. Finies ces nuits d’amour, chaque fois vécues comme si c’était la première fois. Ou la dernière, lorsqu’il repar­tait vers de nouvelles missions. Les rues, les boutiques, les bistrots, les ciné­mas n’accueilleraient plus ces tourte­reaux un rien foufous. Clotilde demeure­rait seule, sans l’espoir d’un quelconque retour de son ami. La cicatrice de sa mort mettrait des jours et des mois à se fermer pour faire place, peu à peu, au seul souve­nir. Victor ne pouvait se faire à l’idée qu’elle demeure sa veuve toutes les années qu’elle avait encore à vivre. Il souhaitait qu’elle refît sa vie. Pourquoi pas avec son jeune frère, libre de toute attache, qui tardait à pren­dre femme ? Elle évoluerait dans le même cadre familial, n’aurait pas à tout reconstruire au sein d’un milieu inconnu. Pierre avait, d’ailleurs, pris soin d’elle, depuis la disparition de son frère. « Si j’envisage un tel scénario, se dit-il, c’est que le Paradis vous change un homme à la vitesse de la lumière, en le dotant d’une tolérance extrême »

Au cours de cette journée particulière, Victor avait suivi Clotilde à tra­vers le verger d’oliviers. Elle s’était assise à l’ombre du chêne vert et par des­sus son épaule, il lut la lettre qu’elle lui destinait :

 

Victor, mon amour,

Depuis que le directeur du Journal est venu m’annoncer l’horrible nou­velle, j’ai essayé chaque jour de t’écrire, mais je n’y parvenais pas. Mes idées, mes mots, se brouillaient dans ma tête, chaque fois que je tou­chais le clavier. Je me suis dit aussi que cela ne servirait à rien, puisque tu ne recevrais pas mon courrier. Alors, je t’ai beaucoup parlé, et je te parle encore à chaque instant, en confectionnant mes bouquets. Toutes les fleurs ont l’odeur de ta peau, elles exha­lent ton parfum. Je pleure toutes mes lar­mes lorsque je tresse les couronnes mor­tuaires à l’arrière-boutique.

Aujourd’hui, à l’église, je t’ai senti si près de moi que je suis sûre que tu m’entends, que tu vas lire mes pensées. J’ai marché le long des oli­viers jusqu’au chêne vert centenaire, sur la colline, au fond du verger. C’est de là que je t’écris, sur la table de pierre, où nous jouions aux échecs. Tu me manques. Comme si l’on m’avait amputée d’une partie de moi-même. Je n’arrive pas à imaginer le Paradis, ni ce que tu fais là-haut. Je ne peux te voir qu’ici-bas, vivant, près de moi, ou sur la terre à l’autre bout du monde.

J’ai reçu la visite d’un fonctionnaire du quai d’Orsay chargé de s’informer de mon devenir sans toi. Il m’a assuré que son ministère et la DST faisaient dili­gence pour retrouver les coupables. Pour moi, cela n’a aucune importance. C’est toi que je voudrais retrouver.

Depuis un mois, je n’arrive pas à vivre sans toi… J’ai parcouru le­s rues de Paris, partout où nous allions. Ta maman, tes enfants, sont très gentils avec moi. Ils m’ont accueillie pour un week-end en Normandie. Il ne se passe pas un jour sans que Pierre me téléphone pour prendre de mes nouvelles.

Je me reproche de n’avoir pas été plus souvent auprès de toi. Parfois, je te le reproche aussi. C’est sans doute à cause de ces longues séparations que notre amour était si fort. Tous les jours, j’ai envie de te rejoindre, là-haut. J’attends que tu me le demandes.

                             Je t’embrasse, mon amour

                                                           Clotilde                                                                                                               

En s’élevant vers le Ciel, il jeta un dernier coup d’œil à la Terre. Cet astre bleuté lui rappelait les images que les cosmonautes envoyaient sur les écrans de télévision, lors de leurs périples entre ciel et terre. Il reconnaissait les continents qui se détachaient des océans. Voyant cette planète d’en haut, qui aurait pu imaginer qu’une multitude de vivants y grouillaient, jour et nuit, comme des fourmis besogneuses ? Au pas­sage, il croisa des satellites ter­restres, frôla la lune et des milliers d’étoiles apparemment inhabitées.

 

(à suivre...)

 

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16/12/2008

Chapitre 3 - Paradis-ciel.info

 

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« Un journaliste au Paradis »

 

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Chapitre3

 

Dès son arrivée, Victor n'avait pas été insensible au charme d'Eva, l'hôtesse d'accueil chiffonnée par Coco Chanel. Il trou­vait toutes sortes de motifs pour la rejoindre à la réception, prétextant no­tamment sa curio­sité à l'égard des nouveaux arrivants. Alors qu’en ré­alité, seule la rencontre de son béguin l’intéressait.

On accueillait tambour battant les nouveaux pensionnaires, un peu à la manière du Club Méditerranée. Des nuées d'anges entonnaient des cantiques célestes à la gloire du Seigneur. Les soli étaient interpré­tés tantôt par Maria Callas, tantôt par Ella Fitzgerald, et bien d'autres encore, car le ciel était peuplé de toutes les divas de la Terre. Les Ave ma­ria ou les Gloria in excelsis Deo résonnaient sous la voûte du Ciel comme à la basilique Saint-Pierre de Rome. Les rappeurs avaient troqué leurs textes salaces contre des sourates et des psaumes puisés dans le Coran ou la Bible. Les Juifs, ces éter­nels errants, entonnaient des mélopées à faire vibrer les cœurs les plus insensibles.

Victor n'avait d'yeux que pour sa favorite, Eva. Son état d'âme lui rappelait ses premiers émois d'adolescent lorsque, pour la première fois, il avait éprouvé une attirance faite de sentiments confus pour une jeune ber­gère. Comme cette jeune fille, Eva lui inspirait le désir de l'étreindre, de la caresser, de la bécoter, mais il constata qu'elle était farou­che. Elle repoussait ses avances, tout en n'étant pas insensible à son charme naturel, devinait-il. Elle lui ex­pliqua, avec une tendresse angélique qui tra­hissait à son tour ses senti­ments, que l'amour paradisiaque n'avait rien de commun avec l'amour terrestre.

- Faute de corps, dit-elle, l'amour ne peut n'être que platonique, à l'image des vérités non matérielles de ce philosophe grec, théoricien de l’Idéalisme. Tu n'as plus de mains pour me toucher, plus de lèvres pour m'embrasser, plus de bras pour m'emporter dans ta couche, plus de sexe pour rejoindre le mien dans l’alcôve céleste. Seule ton âme a mé­morisé tes actes et tes impulsions de mâle, un peu comme le disque dur d'un compu­ter.

Dur, dur ! pensa Victor. Les propos d’Eva le ramenèrent à la ré­alité, pareils à une décharge électrique. Il ne s'était pas encore totale­ment habitué au fait qu'il n'était plus un être vivant. Elle lui rappela encore la Genèse, l'histoire d'Adam et Eve, du Jardin d’Eden d’où ils avaient été chassés pour avoir cédé à la tentation, à l'acte de chair. Eva ne lui tendrait donc jamais la pomme fatale qu'il aurait souhaité cro­quer à belles dents.

- Mon cher ange, Dieu a donc créé le Paradis terrestre, créé les hu­mains, un homme et une femme, puis le serpent qui tenta Eve... Il a suscité le péché originel afin que ce beau rêve s'écroule, que les hom­mes deviennent mortels, souffrent une bonne partie de leur vie, pour se retrouver finalement au Paradis. Pourquoi n'a-t-Il pas sup­primé tout simplement l’étape intermédiaire ?

Sans se départir de sa grâce angélique, elle lui répondit :

- Le Créateur a voulu que l'homme prenne corps, vive au plein sens du terme, découvre la Terre. Aussi l’a-t-Il mis à l'épreuve, en lui donnant la possibilité de choisir entre le Bien et le Mal, au lieu de lui imposer unique­ment le Ciel, comme c'est le cas pour nous aujour­d'hui.

- Il y a tout de même, Eva, quelque chose qui m’intrigue depuis long­temps. Le péché originel n'est rien d'autre que l'acte physique de l'amour, la fusion de deux corps, source d’un plaisir intense ; il perpé­tue la vie et c’est lui qui a détruit le bonheur édénique. L'Eglise catho­lique, Pape en tête, continue de le proscrire s'il est accompli dans un autre but que de procréer. Encore heureux que le fruit défendu, la pomme, ne soit pas banni des étala­ges et que le serpent, comme d’autres espèces, n’ait pas disparu de la surface de la terre.

Eva ne répondit pas, son visage se figea ; elle semblait désapprou­ver les propos de son protégé. Quelques jours plus tard, elle le défrisa en lui faisant une confidence sur son existence passée :

- Je sais que tu te fais tout un cinéma à mon égard. Mais arrête de fan­tasmer, Victor. Je n’ai pas été la première femme du monde, l’Eve du Jardin d’Eden, la croqueuse du fruit défendu. Encore moins, un mannequin, ou une miss de pacotille, ces croqueuses de diamants qui exposent leur nudité sur les magazines people. Mon adolescence s’est déroulée à l’intérieur d’un pensionnat de religieuses. Et lorsque je me suis trouvée catapultée dans la vie civile, j’étais complètement désemparée. J’ignorais tout des choses de la vie, j’étais une proie pour cette société vibrionnante et dénuée de principes. J’ai connu et aimé un homme qui a profité de ma naïveté et de mon innocence. Après avoir eu de moi ce qu’il voulait, il m’a jetée comme une gourgandine. Mon cha­grin était tel que je suis tombée malade, je n’avais plus goût à rien, je dépé­rissais. Je priais, je priais sans cesse la Vierge pour qu’Elle me vienne en aide. Au bout de quelques semaines, mes yeux se sont ouverts. Je suis retournée au pensionnat, voir la Mère supérieure. Elle m’a écoutée longuement, comme la maman que je n’avais plus. Elle m’a proposé de m’héberger, le temps que je soigne mon corps et mon esprit, que je reprenne goût à la vie. Et je ne suis jamais repartie de ce havre de paix, sauf pour venir ici. J’ai pris le voile, j’ai été novice, mais notre Seigneur m’a rappelée à Lui avant que je prononce mes vœux définitifs. Un mal sournois avait pris pos­session de mon corps, un mal contracté avec l’homme qui m’avait ba­fouée et salie.

Victor était abasourdi par les confidences d’Eva. Aucun mot ne sortit de sa bouche. Seul, son regard en disait long sur la tendresse qu’il éprouvait pour cette femme. Il reportait sur elle les sentiments qu’il ne pouvait plus exprimer à Clotilde.

Depuis qu'il demeurait au Ciel, Victor se désespérait de ne pas ren­contrer Dieu. Le journaliste dans l'âme... s'imaginait déjà lui posant mille questions sur les sujets qui lui posaient problème. Car bien qu'il eût réussi à entrer au Paradis sans tambour ni trompette, il était en dé­saccord avec certains dogmes et pratiques des religions, de la sienne en particulier. Il in­tercéda auprès de son ange gardien favori afin d'obtenir un rendez-vous avec le Seigneur tout-puissant. Mais il dut vite déchanter lorsqu’Eva lui répondit, d'un air médusé :

- Mon cher Victor, tu es vraiment naïf ! Dieu le Père n'accorde aucune interview à qui que ce soit, parce qu'Il demeure invisible. Le Créateur n'a jamais eu de corps, ni de visage, pour la simple raison qu'Il ne s’est pas fait homme, contrairement à Son fils Jésus qui, lui, a vécu en Palestine, comme chacun le sait. Les dessins Le représentant avec des enluminures sur les livres religieux ou les peintures célébrant Sa toute puissance ne sont qu’œuvres dues à l’imagination des ar­tistes.

Victor se rendit compte qu’il lui faudrait toute l'éternité pour dé­couvrir la complexité des rouages du Paradis...

 

(à suivre...)

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13/12/2008

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« Un journaliste au Paradis »

 

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Chapitre 2

 

Après cet intermède terrestre, Victor avait hâte de retourner au Paradis et d’en découvrir l’organisation.

Le royaume du monde d’en Haut était structuré à la manière du monde d’en bas, à l’exception de la loi de 1905 promulguant la séparation des Eglises et de l’Etat. Pour n’avoir vécu aucune des Révolutions qui ont secoué la planète, il ne présentait pas le moindre trait d’une République démocra­tique et laïque… Bien au contraire ; Jésus-Christ avait d’ailleurs averti ses disciples de son vi­vant en insistant sur le fait que son royaume n’était pas de ce monde. La monarchie divine était réglée comme une partition de Jean-Sébastien Bach, avec quelques emprunts à la société civile. D’ailleurs les terriens eux-mêmes ne s’étaient pas privés de créer des mo­narchies de droit divin pour asservir le peuple. Celle d’en haut s’appa­rentait, à s’y méprendre, à une multinationale.

Le patron, Dieu, régnait en maître absolu de tout mo­nothéisme. À ses côtés, Mahomet, le prophète de l’Islam, qu’Il pou­vait de moins en moins considérer comme quantité négligeable. Il lui arrivait parfois de se reprocher la diversification qu’Il avait introduite à l’époque de ce mu­sulman. Pour conquérir de nouvelles parts de mar­ché, il Lui avait fallu ven­dre le même produit sous des étiquettes diffé­rentes et susciter ainsi la concurrence et l’émulation.

D’abord le christianisme, puis l’islam qui tous deux allaient en­gendrer des courants, des dogmes et des pratiques divers. Victor était d’avis que tout aurait été plus simple si Yahvé en était resté aux prophètes de l’Ancien Tes­tament, à la religion des Hébreux : le judaïsme. Que de guerres et de conflits auraient été ainsi évités pour le plus grand bien de l’humanité ! Et dire que l’on se battait encore depuis plus de deux mille ans, y compris en Palestine, la Terre promise, la terre natale de son fils Jésus ! A vue terrestre et céleste, ce n’était pas demain la veille que les divergences religieuses disparaîtraient entre les divers croyants monothéistes alors qu’ils adoraient le même Dieu unique. À qui la faute ? Sans doute au paganisme qu’il avait fallu à tout prix éradiquer, en remplaçant une multitude de dieux par un seul Etre suprême. En effet, le royaume céleste ne supportait pas l’émergence de ces roitelets de pacotille qui envahissaient la planète. Leurs disciples allaient jusqu’à adorer ce que le Seigneur avait créé : le soleil, les étoiles, l’orage, ou même des totems de bois dur, des cailloux inertes à qui l’on donnait une forme tantôt humaine tantôt pseudo divine.

D’où le pari risqué de travestir son message, de l’adapter aux coutumes et aux mœurs de l’époque, pour combattre, bec et ongles, ces pla­giats. Cette diversification chronologique des dogmes et des pratiques reli­gieuses suscitait d’ailleurs une question fondamentale parmi les pensionnai­res du Paradis. Le Créateur de l’Univers, quelle religion pratiquait-Il ou vers laquelle allait son penchant naturel ?

Historiquement, Il ne pouvait être que Juif, comme son fils Jésus. À n’en pas douter, cela devait Lui poser un problème de conscience, puisqu’Il était le Dieu de tous les croyants. On fit comprendre à Victor que personne n’aurait l’outrecuidance d’embarrasser le Monarque avec une telle question. Cela resterait un mystère divin inaccessible à la raison, comme tous ceux que Ses fidèles avaient gobés au cours de leur existence.

De jour en jour, Victor découvrait ce territoire sans fin, peuplé de tous les élus de la Terre. Il avait dû s’acclimater à des journées de 24 heures non-stop, sept jours sur sept. La fameuse théorie du septième jour, le repos du Créateur, soit le vendredi pour les musulmans, le samedi pour les juifs et le dimanche pour les chrétiens n’avait pas cours en ces lieux. Car les âmes ne souffraient d’aucune fatigue physique, ni morale. Pas de Martine Aubry ni de syndicat à l’horizon pour revendi­quer les 35 heures ! L’emploi du temps ne souffrait d’aucune occupa­tion domestique, telle que manger, dormir, se vêtir ou faire ses courses au supermarché du coin… Par rapport à ces servitu­des terrestres, une bonne moitié de tour d’horloge était gagnée sur l’éternité.

Le Ciel comportait des succursales, que l’on pouvait assimiler à des colonies ou à des territoires annexés. Bien que la pratique chré­tienne actuelle ne s’en fasse plus guère l’écho, l’Enfer, le Purgatoire et les Limbes existaient dans l’enceinte céleste. Depuis les découvertes as­tronomiques, il n’était d’ailleurs plus question de positionner le Ciel dans l’espace interstellaire. C’était un astre invisible, comme Dieu.

Le Purgatoire se situait au rez-de-chaussée. Il abritait tous ceux qui n’avaient pas eu le droit d’accéder immédiatement au premier étage, intitulé le saint des saints. Pour une grande partie d’entre eux, ce n’était qu’un séjour provisoire, un sursis durant leur mise à l’épreuve. Après moult repentirs, tests de rédemption, suivis d’un interrogatoire par des juges soupçonneux, ils pouvaient espérer devenir des anges à part entière, gravir les escaliers célestes, être libres de circuler dans le ciel et, selon les cas, sur la Terre. À titre d’exemple de la rigueur des examinateurs, si l’on décelait le moindre doute dans ses conceptions religieuses, le candidat au bonheur éternel n’avait au­cune chance de rejoindre l’étage Paradisiaque. Il lui fallait donc faire allé­geance au Dieu tout-puissant et prouver, par son comportement, que sa foi n’était pas feinte. Aucune possibilité de biaiser ou de mentir, le sérum de vérité détectant aussitôt une velléité de fourberie.

Le Purgatoire accueillait donc tous ceux qui, de leur vivant, n’avaient pas pratiqué l’une des trois religions du Livre. Les pécheurs récidivistes et ceux qui avaient quitté le monde d’en bas dans le doute ou la non pratique des sacrements ou des prières n’échappaient pas à l’antichambre du Paradis. Dans sa grande bonté, Dieu organisait donc des classes de repêchage au cours desquelles une ribambelle de prêcheurs s’appliquait à leur enseigner la bonne parole et à les convertir. Mieux valait tard que jamais ! Les repentis accom­plissaient leur période de ré­demption au sein de l’une des trois religions mono­théistes en fonction de leur culture ou de leurs origines spirituelles. Ceux que l’on nommait, en langage chrétien, les catéchumènes, su­bissaient donc le harcèlement des prédicateurs de tout genre. Comme quoi l’histoire terrestre ne faisait que se répéter au Paradis. La concur­rence atteignait son paroxysme chez les chrétiens d’obédience ro­maine, orthodoxe ou protestante.

Il n’était pas nécessaire que les VRP du purgatoire se plient en quatre, promettent monts et merveilles, si ce n’est le Paradis, pour convaincre la clientèle du Purgatoire de signer le contrat de rédemp­tion… C’était le che­min à prendre pour atteindre la résurrection tant espérée, le retour de la mort à la vie, lors du Jugement Dernier qui se faisait attendre… Des croyants ne disaient-ils pas : « S’il n’y a pas de ré­surrection, notre foi n’est rien » ?

Dans l’islam, ni les sourates, ni les recueils des hadiths, d’origine plus récente, ne faisaient mention du Purgatoire. Selon les visions de Mahomet, seuls existaient le Paradis et l’Enfer. Le prophète avait pour mission d’intercéder auprès d’Allah, le jour de la Résurrection, pour faire le tri des cas litigieux. Entre-temps, il fallait bien que les sursitaires croupissent quelque part… ce qu’il n’avait pas prévu ! L’interprétation du Coran donnait lieu à des bagarres d’arrière-garde entre les grands penseurs de l’islam des siècles passés qui devaient également compter avec les intégristes d’aujourd’hui.

Seuls les israélites demeuraient fidèles à leurs prophètes et au « numerus clausus » en vigueur depuis la nuit des temps. L’on était fils d’Israël ou pas !

Les Limbes abritaient le jardin des enfants morts sans baptême et les « justes » en attente de la rédemption. On appelait « justes » les hom­mes justes qui n’avaient pas pratiqué l’une des trois religions du Livre.

De toute éternité, l’Enfer, que l’on appelle communément le royaume de Lucifer, avait exercé une fascination sur les hommes et suscité en eux une curio­sité morbide. Victor apprit qu’il se situait au sous-sol du Paradis. On chuchotait que Dieu et Lucifer avaient conclu un gentleman’s agreement pour se partager équitablement le sort des ter­riens. Ils correspondaient par ambas­sadeurs interposés et refusaient toute rencontre au sommet.

Malgré son insistance, on refusa à Victor la visite de cet antre, qui a toujours été la hantise des enfants désobéissants. Il réussit cependant à ex­torquer les confidences d’un colosse, un diable immonde qui officiait comme vigile à l’entrée de ce territoire maudit.

Un énorme trou noir happait les âmes damnées et les précipitait sur un toboggan en colimaçon qui s’enfonçait dans les ténèbres. Les constructeurs de parkings souterrains s’étaient certainement inspirés de l’architecture des lieux. Cela rappelait aussi les oubliettes du temps ja­dis. On ne décelait au­cune trace du feu de l’Enfer si souvent décrit au cours des siècles. Pas l’ombre d’une flamme qui vous grillait les côtes jusqu’à la moelle. Ni de diablotins qui s’acharnaient avec leur trident sur des corps meurtris. Ces croyances an­ciennes avaient, sans doute, pour origine le noir des ténèbres. Pour l’inconscient humain, tout ce qui était noir avait forcément dû passer par les flammes. Dans l’obscurité totale, les âmes damnées brûlaient du tourment de ne pouvoir jouir des Béatitudes du Ciel et des promesses divines de ré­surrection et de réincarnation. La punition de l’enfer privait les suppli­ciés de la perception des autres et de la communication entre eux. C’était une éternité d’enfermement, de solitude, de remords, de souf­france morale, qui rappelait les cachots de haute sécurité.

Victor considérait que ces mesures draconiennes et irréversibles étaient en contradiction fondamentale avec la promesse divine d’accorder « à tout pécheur miséricorde ». Il se promettait d’aborder la question en temps voulu avec un responsable. L’Enfer avait au moins le mérite de déceler les innocents condamnés à tort par la justice des hommes. Pour éviter la contamination de ces blanches brebis sur le territoire des loups, on les expédiait dare-dare au Paradis, car ils le méritaient plus que bien d’autres.

Victor avait vécu d’autres enfers terrestres bien plus terribles et sans commune mesure avec l’enfer céleste décrit par le colosse. En 1993, il parcourut l’Afrique de l’Est : l’Erythrée, l’Ethiopie, le Soudan, la Somalie, pour couvrir les événements de la région et té­moigner des troubles sanglants qui y sévissaient. À l’automne, il se rendit au Burundi et ensuite au Rwanda où il assista aux génocides qui ravagèrent ces deux pays. Non seulement, il relata les faits à son Journal, mais il dénonça la lâcheté et les complicités de la France lors de ce conflit ethnique. À l’époque, Victor fut l’objet d’un blâme et de pressions pour qu’il mette une sourdine à ses propos.

 

(à suivre…)

 

 

Si vous êtes impatients de connaître la suite je peux aussi vous

l’envoyer gracieusement par Internet.

Il suffit pour cela de me le demander par courriel:

aeo-editeur@club.lemonde.fr

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10/12/2008

Un cadeau du Père Noël...

15 décembre 2007 - Bientôt une année que le livre

http://www.paradis-ciel.info

est sorti de presse. Il ne paraîtra pas en livre de poche… mais je

vous propose de le découvrir par épisode au cours de ces

prochains jours.

Si vous êtes impatients de connaître la suite je peux aussi vous

l’envoyer gracieusement* par Internet.

Il suffit pour cela de me le demander par courriel:

aeo-editeur@club.lemonde.fr

(* c’est un cadeau du Père Noël !)

Publication par Internet du livre

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Avertissement aux lecteurs :

Toute ressemblance avec des personnes

ou des faits passés, présents ou futurs

ne serait que pure coïncidence…

D’où venons-nous ?

Que sommes-nous ?

Où allons-nous ?

1.

Lorsque Victor arriva au Paradis, il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. À cinquante ans passés, il n’avait même pas eu le temps de faire un break, de se poser des questions sur la mort, l’après vie, la réin­carnation et toutes les balivernes que l’on colportait à ce sujet. À sa connais­sance, personne n’était revenu sur terre pour porter témoi­gnage, preuves à l’appui. Des comateux et des rêveurs étaient, certes, convaincus d’être passés de vie à trépas pour revenir ensuite, tambour battant, poser leurs sabots sur le plancher des vaches. D’aucuns pré­tendaient même être nés une seconde fois. Seuls, les religions, les ro­mans, et les films d’anticipation avaient eu le culot de faire rêver ou de sus­citer des craintes et des cauchemars chez les esprits faibles.

Victor n’avait pas pensé quitter, si tôt, la vie terrestre pour se re­trou­ver, dans la force de l’âge, aux portes du Paradis. Sa première sur­prise fut de constater que le Chef concierge, le détenteur des clefs d’or, le célèbre Saint Pierre, n’était point là pour l’accueillir, un cierge al­lumé à la main. À sa place, une hôtesse sophistiquée, vêtue d’un géné­rique de Chanel bleu ciel, offrait le sourire de son joli minois maquillé sans doute par Carita. Pour ac­complir pareille besogne, la mignonnette avait certainement pris des cours de maintien et de psychologie à l’école Tunon. A moins qu’elle n’ait été man­nequin ou Miss Monde, l’intelligence en plus. Car le premier contact des morts avec le Paradis devait for­cément être à la hauteur de sa réputation.

Les formalités d’entrée furent réglées séance tenante, même si la notion du temps qui passe n’avait désormais plus d’importance pour lui. Après avoir farfouillé un fichier écorné, la jeune femme, dont le pré­nom «Eva» figu­rait sur son badge, extirpa en un instant la fiche du nouveau Gentil Membre. La venue de Victor devait être programmée à l’avance avec l’heure et l’ordre d’arrivée.

D’un ton assuré, elle lui déclara tout de go :

- Victor, vous étiez journaliste, envoyé spécial à travers le monde. Vous étiez détenteur d’une carte de presse et, grâce à ce titre, vous avez passé sans encombre tous les portillons de contrôle pour être dirigé vers mon service d’accueil. Mon chef, lebienheureux Saint Pierre vous souhaite la bienvenue et vous prie de l’excuser de n’avoir pas eu la pos­sibilité de vous recevoir per­sonnellement. En ce moment, nous sommes surchargés au Service des Ad­missions, à cause des conflits, des guerres civiles et des catastrophes qui sévis­sent sur la Terre. Un vrai casse-tête pour orienter toutes ces âmes, les victimes d’un côté, les tueurs de l’au­tre, bien que ces derniers, on s’en débarrasse au plus vite en Enfer ! D’après vos états de service, vous connaissez mieux que personne la planète que vous venez de quitter. Comme nous devons étof­fer notre Service de la Communication avec la Terre, nous vous avons pres­senti pour accomplir un stage de formation.

Victor était déconcerté par cet accueil mené au Paradis à un train d’enfer. Elle savait tout de lui alors qu’il ignorait tout de cette char­mante femme. Le moment venu, il souhaitait se renseigner sur elle car ce prénom, Eva… Eve…, l’interpellait. « Ne serait-elle pas par ha­sard l’épouse d’Adam, pour occuper une fonction de cette impor­tance ? » se dit-il, après un moment de cogitation.

Mort pour mort, il pensait enfin prendre du bon temps et le voilà, à peine débarqué, embrigadé dans de nouvelles aventures. Si c’était ça la mort, il eût préféré rester en vie encore quelques années.

La mort, il l’avait bravée mille fois au cours de sa carrière de re­porter. La première fois, c’était en qualité de jeune correspondant de guerre. Inexpé­rimenté, il s’était infiltré jusque derrière les lignes com­munistes, au risque de finir ses jours à l’intérieur d’une trappe à tigres bourrée de serpents de la pire espèce. Cela n’avait pas pour autant modéré ses audaces, que ce soit au Cambodge avec les Khmers rouges, au Chili de Pinochet ou en Afghanistan, lors de l’in­vasion des Russes. Victor était l’en­voyé spécial de tous les conflits, se portant vo­lontaire aux premières es­carmouches. Des centaines de combattants et de ci­vils étant passés de vie à trépas sous ses yeux, comme des bêtes à l’abattoir, il avait appri­voisé la mort, presque naturellement, en se disant qu’elle faisait partie de la vie. À une seule exception, la mort des civils, des innocents, des enfants dont la vie était brisée avant qu’ils n’aient eu la possibilité de la découvrir.

Cette fois-ci, c’était différent puisqu’il s’agissait de la sienne. Il n’allait pas en faire une maladie, même si, cet après-midi, une balle perdue l’avait cloué sur place au cours de ce conflit ethnique qui n’en fi­nissait pas de faire des victimes, juste là-dessous, en Afrique. À l’heure qu’il était à sa Breitling imaginaire de baroudeur, sa famille ne devait pas être au courant de sa nou­velle affectation. Elle apprendrait aux journaux de vingt heures, comme le monde entier, qu’un journaliste de plus avait été tué dans l’exercice de son mé­tier. « Reporters sans frontières » protesterait à nouveau en faisant le panégy­rique de plus de cinquante de ses confrères ayant subi un sort identique au cours de l’année.

Le matin de son assassinat, Victor avait reçu un courriel de Clotilde, sa compagne :

Victor, mon amour,

Jusqu’au cœur de la nuit, j’attends ton appel qui ne vient pas. Je ne trouve pas le sommeil. J’ai lu quelques pages d’un roman policier, genre qui, d’habitude, me captive. Je ne peux me concentrer sur l’intrigue. À chaque instant, mes pensées sont auprès de toi. Alors je me suis relevée, je me suis installée à ton bureau et je t’écris ces quelques lignes que je t’enverrai par mail. Es-tu encore dans les bras de Morphée ou à bord d’un taxi-brousse, quelque part dans la savane ? Quand tu n’es pas là, je ferme les yeux et j’imagine être assise à tes côtés, secouée comme un baluchon sur une guimbarde brinquebalante. Ton regard scrute la piste, tu te tournes vers moi, tu me souris, quelques gouttes de sueur parsèment ta peau hâlée par un soleil de plomb.

Tu me manques, mon amour. Cela fait plusieurs semaines que tu es parti. Je compte les jours qui me séparent de ton retour. Je suis inquiète. Les jour­naux, ce matin, font état d’une escalade de la rébellion, de la violence. J’ai lu ton dernier article, celui où l’armée tire sur la foule des miséreux. J’ai peur, Victor. J’ai peur pour toi. Fais attention, ne prends pas de risques. J’ai beau me raisonner, c’est plus fort que moi. Non seulement, j’ai peine à supporter notre séparation, mais je tremble à l’idée de te savoir là-bas. Surtout la nuit. Tout à l’heure, il fera jour. Mes idées noires disparaîtront car tu vas m’appeler, dès que tu le pourras. N’est-ce pas, mon amour ?

Ta Clotilde qui t’aime

L’intuition féminine lui avait fait craindre le pire et le pire était arrivé. Il n’avait pas eu le temps de lui répondre qu’il était bien por­tant, de la rassu­rer sur son sort, que déjà le destin en avait décidé au­trement…

Victor avait envie de pleurer, non pas sur son sort, mais sur ses êtres chers, ses enfants, sa compagne, ses parents qui allaient ap­prendre sa mort par les médias, comme des milliers d’inconnus, avant même que le réd en chef ait eu le temps de les informer. Il aurait souhaité prendre le premier avion pour aller les consoler, les soutenir dans l’épreuve qu’ils allaient subir.

Victor dut se rendre à l’évidence : il n’avait plus de larmes, plus de vi­sage, plus de mains, plus de corps. Ici, au Paradis, il n’existait pas non plus d’aéroport, pas d’avion, pas un son, pas un souffle de vent, le silence, rien que le silence qui l’étourdissait plus que l’atmosphère sonore de la Terre. D’un seul coup, il avait été coupé des bruissements de la vie et éprouvait la sensation d’un vide abyssal. Toutes ses perceptions étaient intérieures, inexplicables au commun des mortels. À l’instant de sa mort, son âme avait pris immédiatement le relais de son esprit, pro­voquant un état de béatitude, de félicité irréelle. L’expression « être au sep­tième ciel » pre­nait toute sa valeur dans une sorte de ravissement de son être. Par rap­port à l’esprit des vivants, il constata que l’âme avait des facultés comparables à celles d’un ordinateur surpuissant fonc­tionnant à la vitesse de la lumière. Ce qui était paradoxal dans la mort, c’est que la personne concer­née était insensible à sa propre mort, alors que les vivants éprouvaient du chagrin à en mourir.

En découvrant le Paradis, Victor allait de surprise en surprise. Il s’ima­ginait déjà en train de faxer un reportage exclusif qui ferait le tour des ré­dactions. On se l’arracherait à prix d’or, il serait à la une de l’actualité. « Fini de fantasmer, se dit-il, je dois remettre les pieds sur le Paradis ! »

Dès l’avènement du monothéisme, la promesse du Paradis avait été le sujet de préoccupation majeur des croyants. On leur promettait monts et merveilles pour autant qu’ils fassent une allégeance sans faille au Dieu uni­que. Malgré ces affirmations allégoriques, l’homme se po­sait mille questions sur son devenir après la mort. D’autant que cha­cune des religions du Livre proposait une version différente du Paradis. Le mythe était d’ailleurs entre­tenu à dessein pour convaincre les croyants de rester dans le droit chemin et les asservir. Victor comprit tout de suite que ce discours était bien loin de la réalité. C’était l’une des preuves que la communication avec le monde souffrait d’un mal en­démique et qu’il fallait y remédier de toute ur­gence.

Les morts voyaient les morts comme de leur vivant. Toutefois leurs vi­sages, leurs corps apparaissaient flous, pareils à une silhouette, à un reflet impalpa­ble sur un plan d’eau. Impossible de les toucher, de leur serrer la main ou de taper sur l’épaule d’un vieux copain qui vous avait précédé dans l’au-delà. Les pen­sionnaires pouvaient communiquer entre eux, sans qu’un son, une parole, ne soient réellement émis. La matéria­lité des choses n’était que virtuelle, imaginaire, qu’une vue de l’âme. L’après vie pouvait être comparée au rêve des vivants, à la différence qu’on ne maîtrisait pas ce dernier. Il ve­nait, partait, sautait du coq-à-l’âne et le rêveur ne se souvenait que de quelques bribes au réveil. Alors que « vivre » au Paradis était une sorte de rêve organisé et planifié à l’avance. Par déduction, songea-t-il, l’Enfer serait-il donc un cauche­mar permanent ?

De son vivant, Victor n’avait pas imaginé que l’âme de certains élus pouvait parfois revenir sur terre. Seuls des réalisateurs de films fantasmaient en mettant en scène des « revenants », des fantômes visi­bles des seuls specta­teurs. De là à envisager que les terriens pouvaient être entourés d’âmes invisi­bles, il y avait un pas que personne n’avait osé franchir… Contre toute attente, il constata que le Ciel octroyait de manière discrétionnaire des passe-droits pour permettre le retour sur terre à certaines âmes soi-disant méri­tantes. Mais ne l’étaient-elles pas tou­tes ? Sans aucune explication, Eva lui remit un passeport céleste qu’il s’empressa d’utiliser.

Victor assista donc près des siens à son propre enterrement à l’église de Saint-Eustache, près du quartier des Halles où il séjournait à Paris. Bien qu’il ne puisse communiquer avec eux, il était persuadé que sa présence les soulagerait. On n’était jamais plus proche d’un parent, d’un ami que lors­qu’on l’accompagnait à sa dernière demeure. Durant la cérémonie des obsè­ques, on se rappelait les bons moments passés avec lui, on se re­prochait de ne pas l’avoir rencontré plus souvent, de ne pas lui avoir écrit quelques mots d’amitié à l’occasion de son anniversaire ou au Nouvel An.

Etre près d’eux et ne pouvoir leur parler ni les étreindre dans ses bras fut un vrai calvaire, une épreuve épouvantable que Victor ne sou­haitait pas renouveler de sitôt. D’abord les deux familles s’observaient en chiens de faïence. D’un côté, sur les bancs de gauche, son ex-femme reniflait des lar­mes de crocodile et épaulait leur fils et leur fille, mani­festement éplorés de la disparition de leur père. De l’autre côté, sa maman, son frère Pierre, Clotilde, ses proches parents, oncles, tantes et cousins de province, pleu­raient toutes les larmes de leur corps.

Victor éprouva l’impression d’être un voyeur, un témoin indis­cret, lorsqu’il entendit prononcer son éloge funèbre. « Il fallait mourir, pensa-t-il, pour découvrir l’hypocrisie de ceux qui prennent un air de circonstance, l’indifférence de ceux qui bavardent et l’amitié sincère de quelques-uns. » Il fallait mourir pour que l’officiant, et parfois ses acolytes, fassent le panégyrique de votre existence. Que de balivernes et de clichés éculés pouvaient être prononcés à cette occasion, alors que seul l’intéressé était à même de dresser le bilan objectif de sa vie ! Comme tout bilan, celui de Victor n’était pas blanc-bleu, loin de là. La mort l’avait sans aucun doute transcendé car il ne se faisait aucun reproche sur ce qu’il aurait dû faire ou non de son vivant. C’était, sans doute, l’une des béatitudes promises par le Paradis de ne pas être tourmenté par ces remises en question qui assaillent périodiquement les terriens. De toute façon, il était bien trop tard pour changer quoi que ce fût !

Il n’accompagna pas les intimes à l’intérieur du crématoire du Père-Lachaise. Ayant échappé aux flammes de l’enfer, il n’envisageait pas de se sentir griller en direct comme un vieux coq sur le retour. Par contre, il avait eu la curiosité narcissique de se pointer à la morgue, pour voir une der­nière fois son visage, avant la fermeture du cercueil. Il trouva qu’il avait une bonne gueule de baroudeur, rasé de frais, pommadé de fond de teint, comme pour un passage à la télé.

La direction du Journal avait offert un verre et des petits-fours… aux bureaux de la rédaction. Victor aurait bien aimé trinquer avec un Premier cru de Chablis à la santé de ses potes ; mais hélas, une âme… ça ne buvait pas ! Sans boire, il se rappelait cependant toutes les sensations d’un épicurien : la couleur, l’odorat, le goût, à l’exclusion de l’ivresse. Cette agape, qui fait parfois suite à la cérémonie des obsèques, met un peu de baume au cœur des pleurnichards. Il constata, une fois de plus, qu’il était bien mort, que son corps ne réagissait plus, tel un membre amputé, qu’il devait s’habituer à ne « vivre » désor­mais qu’avec son âme.

Au Journal, le vin aidant, les langues se déliaient. Certains étaient cho­qués par cette mort brutale. D’autres lui reprochaient d’avoir tou­jours pris des risques insensés, aux premières lignes des conflits, parmi les hordes de maquisards et de révolutionnaires. N’avait-il pas pris exemple sur Robert Capa, le célèbre photographe qui risqua cent fois sa vie lors de la guerre d‘Espagne et du débarquement en Normandie ? Jusqu’à affronter une mort tragique au Viêt-Nam pour témoigner des conflits et de la détresse hu­maine.

Depuis quelques mois, une controverse s’était développée au sein de la rédaction sur les risques encourus par les journalistes présents sur le terrain des combats. Fallait-il continuer à les exposer aux exactions, à l’assassinat, à la prise d’otages par des groupuscules incontrôlés ? Lors des guerres tradition­nelles, l’information avait toujours primé sur les dangers. Aujourd’hui, la donne était faussée, l’information étant vic­time de son propre rôle. Par des actions criminelles, les belligérants de tout bord se servaient d’elle pour atti­rer l’attention du monde sur leurs revendications. Et cela marchait plutôt bien que mal, l’escalade de la terreur étant sans limites.

Le rédacteur en chef brandissait le dernier papier de Victor, faxé deux heures avant sa mort, en disant : « C’était le meilleur de tous les envoyés spéciaux, personne parmi les autres rédactions ne sortait des scoops tels que les siens. Le gouvernement a diligenté une enquête car la balle per­due n’était peut-être pas un effet du hasard. Car il n’épargnait per­sonne. Ses reportages dérangeaient jusque dans les ambassades et les minis­tères de ces républiques bananières, y com­pris dans la nôtre qui ne l’est plus tout à fait…»

Dès le début de sa carrière, Victor avait trouvé que les journalistes me­naient une vie de dingue, à moins de pantoufler au Journal télévisé, le cul assis sur un fauteuil éjectable. Il n’y avait pas d’horaire, ni de vie de famille, quand l’actualité vous sortait du lit, en pleine nuit, au mo­ment du câlin quo­tidien. Pas étonnant que la mère de ses enfants se fût lassée de com­mencer et de finir ses nuits comme une célibataire ou une maîtresse délaissée.

Il avait fait ses classes sur le tas, dans un canard de province, à la rubri­que que l’on nommait « la locale ». Les chiens er­rants ne courant plus guère la campagne, il s’agissait mainte­nant de bagnoles qui s’écrasaient contre les platanes, de mecs jaloux qui trucidaient leurs femmes adultères et de truands qui canardaient l’Ecureuil et les supermar­chés. Victor engageait alors une course-pour­suite entre le lieu du délit, l’hôpital et le commissariat pour livrer au journal, avant la clôture de l’édition, les ragots relatifs à ces « faits di­vers ». Les feuilles de chou du lan­dernau excellaient à leur donner une tournure romancée. Si bien qu’à l’heure du petit noir, le sang et les larmes à la “une” se vendaient comme des petits pains. Lorsqu’il traî­nait ses bottes au commissariat de quartier ou dans les prétoires, Victor se rappelait les débuts de Simenon au Quai des Orfèvres, l’endroit où il passait ses nuits à concocter ses premiers « Maigret. »

Ses talents d’échotier provincial l’amenèrent à postuler un emploi si­milaire auprès d’un grand quotidien parisien. C’était tout de même plus gratifiant de publier ses papiers à l’échelon national, de sauter au pied levé dans le train ou l’avion, pour se retrouver, le plus souvent… en province ! Puis il s’enhardit à tâter de la radio dans un poste péri­phérique. L’information vivait avec son temps, il fallait tout savoir, tout de suite, si possible en direct. De là à pressentir l’événement, pour être le premier à l’annoncer, c’était ce à quoi aspirait tout patron de presse.

Il revint rapidement à ses premières amours, la presse écrite, lorsqu’on lui proposa la fonction de reporter, de correspondant de guerre. C’était l’opportunité de parcourir le monde, de se faire une idée de visu des événe­ments et des hommes pour transmettre une informa­tion impartiale aux lec­teurs. L’âge venant, sa rédaction lui avait proposé la situation de commen­tateur et d’éditorialiste au siège du Journal. Victor n’était toutefois pas encore prêt à abandonner sa drogue quoti­dienne pour enfiler ses charentaises sous un bureau d’acajou. Le destin s’était chargé de le mettre au rancart plus tôt que prévu.

 

 

(à SUIVRE…)

20:33 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

09/10/2008

"LA HAINE DE L'OCCIDENT", de Jean Ziegler

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Le dernier livre de mon ami Jean Ziegler, « La Haine de l’Occident » va paraître prochainement aux éditions Albin Michel.

 

C’est un véritable réquisitoire qui dénonce le comportement de l’occident envers le sud depuis cinq siècles, de la traite négrière, la colonisation, à l’exploitation actuelle des ressources vivrières, des matières premières et du pétrole par les multinationales.

 

Pour expliquer la rupture entre le nord et le sud, la mémoire et la haine ressenties, il fait état des massacres, des mutilations de civils, des tortures qui ont eu lieu à Sétif en 45, à Madagascar en 47, en Indochine, en Algérie, en Afrique. Il dénonce le comportement scandaleux du FMI et de la Banque Mondiale qui imposent des conditions draconiennes au remboursement de la dette évaluée à 2100 milliards de dollars. Et de bien d’autres hégémonies exercées par un capitalisme cynique et mondialisé à l’extrême depuis la chute du mur de Berlin.

 

Comme à son habitude, au risque de sa vie et de procès, Ziegler ne va pas par quatre chemins. Son ouvrage est étayé de faits irréfutables qu’il a recueillisdurant son activité de rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, poste qu’il a occupé jusqu’en mars 2008.

 

Selon Ziegler, le rejet et la haine grandissante du tiers-monde contre l’occident se manifestent de manière pathologique par les terroristes dont il dénonce avec la plus grande fermeté les attentats qu’ils commettent un peu partout sur la planète.

 

Cependant, la haine raisonnée s’exprime de manière insidieuse par les Chefs d’Etatdu sud qui ne veulent recevoir aucunes leçons de morale du nord, leurs anciens pays tortionnaires, et se complaisent souvent dans la dictature dont ils ont été initiés au temps de la colonisation. A l’exemple du président algérien Bouteflika qui a éconduit Sarkosy parce qu’il refusait de faire devoir de repentance lors de sa dernière visite. Ce même président français qui, à Dakar, a eu l’indécence de dire que l’homme africain n’est pas assez vieux pour rentrer dans l’histoire !

 

Cette haine raisonnée est aussi ressentie par les peuples du sud, deux tiers de la population mondiale, qui souffrent de misère, de maladies, de malnutrition, d’exploitation, d’inculture, face à l’arrogance, à la suffisance, au bien-être des peuples du nord.

 

 

Ma rencontre avec Jean date de plus de quarante ans, sur les bancs du conseil municipal de Genève, où, à l’époque, nous n’étions pas tout à fait du même bord… Cet homme de cœur, cet humaniste, ce battant infatigable, cet écorché vif a eu une influence bénéfique sur mon devenir, tout au long de nos fréquentations amicales. La dernière fois, il y a trois semaines. Aujourd’hui, Jean Ziegler est expert au comité du Conseil consultatif des droits de l’homme à l’ONU.

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22/03/2008

Le Golgotha...

 

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Site actuel du Golgotha

 

 

Extrait de la rencontre avec Jésus dans le livre :

www.paradis-ciel.info

« Un journaliste au Paradis »

Fred Oberson, décembre 2007

 

 

- Fallait-il pour cela endurer le calvaire jusqu’à la mort, au Golgotha, alors que tu n’étais pas le fils de Dieu, questionna Victor ?

- Mes chers amis, nous sommes tous des fils du Créateur ! À cette épo­que, sous l’administration d’Hérode, supervisée par le préfet de Rome Ponce Pilate, les châtiments corporels, la lapidation et la mise à mort par crucifixion étaient monnaie courante pour les fauteurs de troubles et les malfrats. J’ai songé un moment à modérer mes propos, à battre en re­traite, à me cacher, pour échapper au supplice. J’aurais pu faire jouer les relations que j’avais nouées, en haut lieu, notamment avec la femme de Pilate qui, jusqu’au dernier mo­ment, insista auprès de son mari pour que je sois épargné. J’ai pensé également que mon Père adoptif m’avait aban­donné. Mais Il savait que j’étais déterminé à aller jusqu’au bout et que mon supplice Lui rendrait service. Il fallait frapper fort. Il fallait que j’y aille, que je de­vienne un martyr, pour que mon message parvienne aux hommes et franchisse les siècles jusqu’à vous. Et après vous. J’ai vécu un moment in­tense lorsque je portais ma croix, soutenu par Simon de Sirène, l’ami fi­dèle. Les autres, ces renégats, s’étaient éclipsés de peur d’être ar­rêtés comme complices. Le long du calvaire, une foule s’était amassée pour voir la bête curieuse. Mes partisans m’acclamaient, mes détrac­teurs me lançaient des quolibets ou me crachaient à la figure. À l’écart, se tenait ma mère, Marie, entourée de ses autres enfants, mes frères et sœurs, et d’amis. Il me semblait lire dans le regard de maman, à la fois une tristesse infinie et une certaine fierté de voir son fils accomplir son destin jusqu’au bout de ses forces. Mes douleurs s’estompaient par mi­racle, je ne sentais plus les épines qui me la­bouraient la tête. Il me semblait être en représentation sur une scène. Le pressentiment que ce spectacle serait rejoué d’année en année, jusqu’à la nuit des temps, me dopait. Je me surpris à éprouver une sorte d’orgueil, de vanité même, comme une star du show-biz aujourd’hui. Arrivé au sommet du mont des Oliviers, j’ai sombré dans l’inconscience lorsque les gardes d’Hérode ont cloué mes mains et mes pieds sur la croix.

Victor ne put s’empêcher de provoquer Jésus, de le pousser dans ses derniers retranchements :

- Tu racontes ton histoire, ta condamnation, ta mise à mort, sans acri­monie envers tes bourreaux. Honnêtement… tu l’as désirée, tu l’as provo­quée cette mort, pareil à un kamikaze d’aujourd’hui. Cela valait-il la peine d’accomplir cet acte suicidaire pour racheter les péchés du monde, quand on voit ce qu’il en est aujourd’hui ?

- Sous un certain angle, on peut admettre que j’ai été le premier kami­kaze de l’histoire. Si l’on songe aux répercussions de cet acte, j’ai eu raison de l’accomplir. J’ai peut-être suscité des vocations parmi ces jeunes Palestiniens, mes descendants, qui sacrifient leur vie pour la cause de ce peu­ple opprimé. Je rends hommage à leur courage, à leur foi, mais je suis en to­tal désaccord avec eux sur leur manière d’agir parce qu’en se donnant la mort, ils la donnent aussi à des innocents. Certes, la Terre ne tourne pas rond comme je l’aurais souhaité. Il fau­dra encore des années, voire des siècles, pour faire passer mon message d’amour et de tolé­rance parmi les peuples. Reconnaissez que depuis deux mille ans, de­puis le Nouveau Testament, des progrès notables ont été accomplis… Hélas, je n’ai aucun pouvoir miraculeux pour raisonner les hom­mes, les guérir du Mal endémique dont ils souffrent.

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05/03/2008

Mon dernier livre...

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29/02/2008

Mon dernier livre...

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