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06/11/2008

Pédophilie: l'Eglise suisse face à ses silences

 

Voici un article de Fabrice Arfi paru le 5 novembre 08  sur le site Mediapart :

  

Dans l'avion qui le conduisait en avril dernier à Washington pour sa première visite aux Etats-Unis, le pape Benoît XVI a fait acte de repentance devant quelques journalistes: «Nous avons profondément honte. L'Eglise fera tout son possible pour guérir les blessures causées par les prêtres pédophiles.» Elle va avoir fort à faire en Suisse – mais aussi en France – où une affaire de prêtre pédophile, dont l'ampleur inattendue vient d'être révélée par la justice et la police de Fribourg, est en train de jeter le trouble sur les longs silences de l'église catholique. Et de traumatiser la société helvète.

 

Après dix mois d'instruction, la juge du canton de Fribourg, Yvonne Gendre, a rendu publics, lundi 3 novembre, les résultats d'une enquête de la police locale qui a recensé vingt-quatre enfants victimes, entre 1958 et 1995, du prêtre capucin Joël Allaz. Un homme respecté, jouissant d'une excellente réputation et même, dit-on, d'un certain charisme... Muté par sa hiérarchie à chaque fois qu'une affaire se faisait jour, celui-ci n'a jusque-là jamais été inquiété par la justice.

 

Les choses vont peut-être changer. Sur les vingt-quatre cas recensés, nombre d'entre eux – vingt-deux – sont couverts par la prescription. Mais pas tous. Les deux autres, qui concernent le neveu du religieux (en 1992) et un enfant de onze ans (en 1995), ont en revanche eu lieu en France, dans la région de Grenoble (Isère), où le père Allaz a été envoyé par ses supérieurs à la fin des années 1980, loin de scandales naissants de l'autre côté du Lac Léman.

 

Sitôt les résultats de son enquête connus, la juge Gendre a annoncé qu'elle communiquera «dans les prochains jours» son dossier d'instruction au parquet de Grenoble, à qui il échoit désormais de donner les suites judiciaires adéquates à cette affaire.

 

  «Comment le capucin a pu agir en toute impunité»

 

Dans un document communiqué à la presse suisse, dont nous avons obtenu copie, la magistrate dit se «pose[r] évidemment la question de savoir comment le capucin a pu agir en toute impunité durant toutes ces années». L'enquête de la justice suisse a notamment pu établir qu'en 1989 une des victimes du père Allaz, "Jacques" (qui sera officiellement indemnisé plus tard par l'Eglise...), avait alerté la hiérarchie diocésaine sur les sévices subis, par lui et d'autres enfants.

 

La juge Yvonne Gendre écrit: «La question se règle en trois jours par l'Evèque Mgr Mamie et le Provincial de l'Ordre des capucins, le père Gervais Aeby.» Le père Allaz est alors «déplacé» dans la région de Grenoble, où il aura la responsabilité de plusieurs paroisses et restera au contact des enfants.

 

«Il est légitime de se demander si le fait d'envoyer le frère en France, sans ouvrir une enquête canonique ni chercher à savoir ce qui s'était réellement passé, à un moment donné où des rumeurs commençaient à se faire entendre, constitue une entrave à l'action pénale», note encore la magistrate. Qui conclut toutefois à la prescription des faits, qui ne sont passibles de poursuites que dans un délai de sept ans.

  

Evoquée une première fois en 2002 dans l'émission "Temps présent" de la Télé suisse romande (TSR) par l'une des victimes anonymes – "Jacques" – du prêtre capucin, l'affaire Allaz a été relancée en janvier dernier après la publication dans l'hebdomadaire Tribune de Lyon (voir la Boîte noire de cet article) des confessions de ce dernier, qui reconnaissait avoir été l'auteur d'actes de pédophilie en Suisse et avoir récidivé en France. «Une fois», avait-il dit. L'enquête de la juge Gendre a d'ores et déjà pu établir que c'était, au moins, une fois de plus.

 

Un ancien compagnon de route du capucin, Jacques Duperthuy, se souvient très bien de l'arrivée de Joël Allaz à Grenoble. Il a confié récemment à un journaliste de France 3 ce que son supérieur lui avait raconté à l'époque: «Les Suisses ont un petit problème avec un frère. Il a eu une histoire avec des enfants mais il a fait une formation [et] il semble repartir du bon pied.»

 

  «Le mot complicité me fait mal pour l'Eglise, mais c'est vrai»

 

Après le témoignage insoutenable de "Jacques" à la télé (en 2002), l'évêché de Lausanne-Genève-Friboug a indemnisé à hauteur de 61.000 euros l'ancien enfant de chœur... au titre de son traitement médical post-traumatique. Mais aucune enquête judiciaire n'a été diligentée.

 

Il faudra attendre encore six années et les confessions du père Allaz, dont les agissements étaient manifestement connus de beaucoup de monde, pour que la justice se penche sur le parcours du capucin. Car celui-ci ne s'arrête pas à Grenoble.

 

Quelques mois après les remous suscités par l'émission "Temps présent", Joël Allaz est encore muté. Cette fois dans la banlieue de Lyon, au sein de la petite communauté des capucins de Bron qui vit dans un austère bâtiment caché par les feuillages. Le prêtre y reste jusqu'en 2005 avant de rejoindre, sans difficulté, la Suisse où il élira domicile chez les capucins de Delémont. Un endroit un peu perdu au creux des montagnes du Jura suisse.

 

Au plus fort de la pression médiatique suscitée par le cas Allaz, le responsable de l'Eglise à Fribourg, Nicolas Betticher (photo), a reconnu le 20 janvier dernier dans un entretien au quotidien Le Matin la «complicité» de l'Eglise dans cette affaire. «Le mot complicité me fait mal pour l'Eglise que j'aime, mais c'est vrai. Il est évident que la procédure n'a pas été faite à l'époque. Sinon, il n'y aurait peut-être pas eu de récidive. Toutefois, le risque zéro n'existe pas. Mais il doit y avoir tolérance zéro», a-t-il déclaré, cinquante ans après les premiers agissements du prêtre.

 

 

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